Ligne 127

Alexis

4230 caractères.

     Voilà, s’il allait à Barbès, il pourrait y attraper la ligne 127, qui serait directe. Il avait horreur, horreur de Barbès, mais ce serait tout de même plus simple. Finalement, il n’y réfléchissait que par principe.

     Monsieur Joseph était tout à la fois ravi d’avoir été retenu pour un entretien d’embauche – et cela se voyait, ce ravissement, dans sa manière enjouée de tenir sa petite mallette qui tressautait au cadencement de ses pas – et ennuyé d’avoir à s’y rendre. C’est que M. Joseph n’avait pas le goût du changement, et que de se déplacer est, après tout, une variation comme une autre.

     Barbès, donc. Barbès-Rochechouart, 18e arrondissement. M. Joseph avait horreur, horreur de cet endroit. C’est-à-dire qu’il y avait là bien plus de choses qu’il ne pouvait en appréhender. Dix minutes qu’il se mouvait dans le ventre énorme de l’énorme station, et il avait déjà frôlé – au bas mot, mais il n’avait pas compté – quelques dix-sept personnes différentes.

     Quelques bonshommes distribuaient le Metropress – d’un air placide et qui ne lui plaisait pas. Sans qu’il ne s’en rendit vraiment compte, voici qu’on lui en tendait un, qu’il le prenait – pestant – et qu’il se dirigeait à présent ver le terminal 4 du troisième sous-sol. La foule faisait tout un tas de trucs fascinants et qu’on a déjà dit bien souvent sur les foules – ça se gonfle, ça se tord, une foule, ça respire aussi – mais tout ça laissait M. Joseph tout à fait satisfait de n’en faire point partie – c’est cela qu’il avait en tête, comme tournure, lorsque parfois il s’en félicitait : « de n’en faire point partie ». La foule, il la tenait à distance et en horreur.

     Le prochain métro serait arrivé dans deux minutes. Il en aurait donc pour vingt minutes en tout et pour tout. En ajoutant à cela les déconvenues diverses et le temps de marche, ça lui ferait une heure et demie de transport par jour – 90 minutes, puisque M. Joseph réfléchissait en minutes –, enfin, si toutefois l’air assuré qu’il s’était entraîné à adopter et la jolie brillance de sa jolie mallette produisaient l’effet escompté sur le recruteur. Le recruteur. Serait-ce un homme ? Il l’espérait. M. Joseph n’était pas très à l’aise avec les idées progressistes – et pas très à l’aise non plus avec les femmes.

     Sitôt que le métro fut à quai, il fallut à M. Joseph jouer de rapidité pour se trouver une place assise. Il n’aurait pas voulu passer vingt minutes debout, à s’esquinter les genoux et à risquer de froisser la toile de son pantalon.

     M. Joseph jeta un regard par-dessus le journal qu’il ne lisait plus – ça le déprimait, de toutes façons. Quatre stations. Il plia son journal en deux, le posa délicatement sur le fauteuil d’à-côté, se remit les quelques cheveux qu’il avait encore dans un ordre plus établi, et vérifia qu’il n’y avait pas de faux-pli dans la doublure de ses poches. Très bien. C’est qu’il lui fallait le décrocher, ce poste.

     Deux stations. M. Joseph sortit de sa mallette un petit dictionnaire français-allemand – ça le déprimait, les dictionnaires numériques – et commença de le feuilleter consciencieusement. C’est que de l’eau avait coulé sous les ponts depuis que l’école de la République lui en avait enseigné les rudiments. L’anglais, encore, ça allait. Et puisqu’il n’avait guère besoin que de l’anglais au travail, il ne voyait pas l’intérêt de parler une autre langue que la sienne et celle-ci. Mais bon ! il faut ce qu’il faut.

     Bonjour. Guten Morgen. Merci beaucoup. Vielen Dank. Excusez-moi. Entschuldigung.

     Même dans l’ennui, M. Joseph était consciencieux.

Une station avant qu’il n’arrive, M. Joseph remit en place son petit dictionnaire dans sa petite mallette, se leva et attendit au-devant de la porte que le métro s’arrête. Tout au-devant : il voulait sortir de la rame avant que la foule ne s’en mêle.

     Guten Morgen. Entschuldigung. Wo ist der Marienplatz?

     Le terminal d’arrivée n’était qu’au second sous-sol et les indications – à la très grande satisfaction de M. Joseph – étaient très claires. Aussi, il n’eut à frôler que quatre personnes et à monter quarante-deux marches (il n’avait pas monté les autres, mais s’était laissé porter par l’escalator) avant de sortir à l’air libre, et de pouvoir commencer de chercher son chemin dans les rues de Munich.

Report this text