L'immortel

Christian Boscus

L’immortel

            Le médecin lui dit avec gravité :

-          Vous avez voulu la vérité, je vous la donne. Francis, vous n’avez plus que deux mois à vivre… 

Silence… L’éternité s’installe dans son âme, le temps est suspendu, sa vie se désagrège en un instant pour se rassembler au centre de son être.

Francis vient de tout perdre. Il ne lui restait plus que la vie et celle-ci aussi lui échappe. Tout autour de lui s’était défait depuis cinq ans. La retraite était arrivée brusquement lorsque son usine lui avait signifié que les vieux n’étaient plus désirables. Sa hargne, ses motivations de conquête, son but d’avoir toujours plus s’étaient écroulés en quelques heures. Sa boite, c’était sa maison et il devenait un sans abri, un SDF. Lui qui avait mis, comme beaucoup, des tampons tout autour de lui, des ornières sur ses yeux, des bouchons de bouteilles dans ses oreilles, se retrouvait nu, sans garde-fou. Ses illusions de pouvoir s’étaient éteintes petit à petit et lentement son âme s’était ouverte. Il se sentait perdu dans ce nouveau monde sans apparences qui l’accueillait malgré lui. Ses amis un à un s’en étaient allé plus loin à mesure qu’il se rapprochait de lui-même, de ce sentiment d’être unique et vrai, sans croyances et sans volonté de profit. Sa femme était partie avec un autre plus riche. Sa mère l’avait laissé devant ce néant pour rejoindre sûrement le paradis des saintes femmes plus attentives au malheur des autres qu’à celui de leurs proches.

Durant ces cinq années, il avait renoncé à tout, sauf à la vie et voici que celle-ci aussi lui demandait le sacrifice suprême. Francis était prêt à rendre à la terre les derniers lambeaux de son existence, ce corps meurtri mais le destin en avait décidé autrement.

Francis reçoit les paroles du médecin comme un cadeau. Il se met à rire aux éclats.

-          Vous avez perdu la raison, demande le médecin d’un air inquiet.

-          Bien au contraire, répond Francis en se levant de sa chaise, je viens de comprendre l’aphorisme écrit sur le mur du métro. Je le trouvais idiot. En fait, je n’avais pas saisi sa portée.

-          Et que disait cet aphorisme ? demande Bernard, médecin depuis trente ans.

Il faut dire que Bernard il en a vu défiler des cas. Souvent, il n’a pas pu enrayer la mort qui venait le narguer jusque devant sa porte. Souvent, il s’est senti impuissant malgré tout son savoir, malgré la chimie. Parfois, il en a vu mourir des patients atteints d’aucun mal mais persuadés d’être malades. D’autres fois, il en a vu guérir sans comprendre. Pourtant, il ne s’est jamais remis en cause, n’a jamais douté de ses compétences, a toujours eu foi en ses certitudes.

-          Il est écrit, dit Francis, en prenant son temps et en fermant les yeux : «  Pour faire de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. »

-          Je ne comprends pas, dit le médecin, vous avez un cancer du pancréas. Dans deux mois vous serez mort !

-          Vous vous trompez toubib, dit Francis en se penchant vers le médecin assis à son bureau. Je n’ai pas rendez-vous avec la mort parce que je viens de décider de faire de grandes choses.

-          C’est un point de vue, répond le médecin déconcerté. Qu’allez-vous faire ?

-          Je vais me réconcilier avec ma fille. Nous ne nous parlons plus depuis cinq ans et je ne connais pas ma petite fille.

-          C’est tout ! s’exclame Bernard en le toisant.

-          Mais monsieur le puits de science, c’est pour moi la plus grande chose au monde à réaliser. C’est dans l’insignifiance des petites choses que l’extraordinaire s’exprime !

Francis Pastouret est étonné d’entendre sortir de sa bouche une phrase de la sorte. Il s’est toujours moqué de tout ce qui n’était pas brillant, voyant, performant. Les petites choses du quotidien, comme le sourire de sa fille, le baiser de sa femme avant de partir, il s’en est moqué. Seul comptait l’argent qu’il gagnait, même au détriment des autres.

Il sort de chez le médecin léger comme un pinson.  Il le connait depuis longtemps ce toubib, comme lui, rapide, efficace, pas bavard. Il vient le voir souvent depuis vingt ans, fidèle, assidu, consciencieux de son corps, confiant. Aujourd’hui, se dit-il, je ne reviendrai plus dans ce cabinet où je ne me suis jamais vraiment senti écouté, où je n’ai jamais pu vraiment parler de l’essentiel. En fait, je venais surtout chercher de l’amour, de l’attention, de la compréhension, se dit Francis. J’espère que tous les médecins ne sont pas comme Bernard ! Tiens, il vient de perdre un client. Quelle idée de m’envoyer au diable !

Francis redescend dans les profondeurs de la terre d’un pas lent. Il sent le poids de ses pieds imprégner le sol d’une énergie nouvelle. Il n’a jamais marché aussi lentement, aussi paisiblement. Il s’approche du mur où est écrite la phrase qui a fait tilt dans son esprit. Il la contemple, il la susurre entre ses lèvres, s’en délecte… « … comme si on ne devait jamais mourir. » répète-t-il inlassablement. Il ressasse cette sentence de nombreuses fois, il la fait sienne, il s’en nourrit, la digère, en imprègne toutes les cellules de son corps, chaque recoin de son âme. Oui, se dit-il. Oui, oui, oui… mais par où commencer ? Pour la première fois de sa vie peut-être, il ne s’oppose pas, ne conteste pas, ne pense pas. Il accueille ces mots gravés là par un inconnu comme un cadeau. Comment lui dire que je l’aime, se demande-t-il ? Comment me rapprocher d’elle ? Comment me faire pardonner d’avoir préféré le monde à l’amour qu’elle attendait ? Voudra-t-elle encore me parler, m’entendre ?

Le métro s’arrête et le cerveau de Francis aussi. Il descend à la station « Glacière ».  Il sort du gouffre de sa nuit. Ses pas le portent dans le silence de son âme et machinalement il se dirige au 247 de la rue Auguste Blanqui. Il s’élance vers la lumière au dixième étage de la porte B. Il sonne. Il ne s’attend à rien. Il ne demandera rien. Il est sans exigence. Tout dans l’univers en cet instant est à sa juste place. Il reviendra demain si elle n’est pas là. Il reviendra encore et encore jusqu’à ce que la porte s’ouvre. Il reviendra sans cesse puisqu’il est éternel, puisqu’il ne peut pas mourir, puisqu’il va faire la chose la plus grande du monde.

Le temps incommensurable glisse sur les parois de son cœur émerveillé par la beauté du vivant. La porte s’ouvre comme une trouée dans le ciel laissant apparaître l’astre attendu. Francis reçoit la bénédiction de la magicienne qui préside au miracle de l’être. Des larmes de bonheur et de gratitude perlent à ses yeux écarquillés tant son être est retourné, chamboulé de bonheur. Une petite fée haute comme trois pommes est devant lui. Un champ de blé habille son visage. La pureté du monde y a fait son nid. Sa beauté naturelle fait vibrer le cœur de Francis et il a une révélation : Dieu existe.

L’amour est plus fort que toutes les douleurs.

-          Qui es-tu ? demande-t-elle d’une voix sucrée. On attendait la nounou.

-          Je suis ton grand-père, répond Francis, avec une émotion profonde où s’étalent des tonnes de confiture sur des tartines géantes. Peux-tu dire à ta maman que je veux lui parler ?

La fillette disparaît en ouvrant ses deux ailes et court dans l’appartement laissant le vieil homme tout ébahi de rêves et d’espérance au perron de son éternité. Il écoute la petite voix courir dans tout l’espace et peindre l’air en chantant :

-          Maman, maman, c’est grand-père, tu sais le monsieur sur la photo à côté de toi quand tu étais petite.

Le temps est suspendu à l’infini des heures. Francis attend devant la porte comme une âme à l’entrée du ciel patientant pour pénétrer dans le monde des vivants. Il  attend depuis dix mille ans la seconde où son cœur bondira dans l’espace incommensurable de l’instant délectable. Il attend et ne veut rien, simplement tout donner, livrer sa propre vie, donner son immortalité à celle tant attendue. Il attend en silence et son âme déchire le carcan de sa médiocrité, explose la douleur de son orgueil, pulvérise sa peur, ses doutes, sa petitesse, son cancer. Toute son obscurité est réduite en poussière devant la lumière de cette âme enfantine.

La petite fée lumineuse revient en courant, auréolée d’un amour infini, les yeux pétillants, la bouche en fleur de lys. Elle vient de parcourir mille générations en quelques instants. Elle vient de faire un pont entre la douleur d’un père et les souffrances d’une fille. Il reste à chacun de faire le chemin en lui-même vers l’autre. Rien n’est plus difficile à accomplir !

Elle dit de sa petite voix angélique :

-          Maman ne peut pas venir…

Francis n’attend plus rien. Il donne tout, les mille et une heures où il ne s’est intéressé qu’à lui-même. Il donne l’absence d’un père, le regret, la honte. Il s’apprête à redescendre sans prendre la fillette dans ses bras. Il accepte. Il ne souffre pas. Il s’en va retourner dans le cœur de son mal, dans la déchirure de sa chair. Il s’en retourne à jamais mourir sans avoir avoué son amour enchaîné. Il accueille et accepte l’évidence de l’instant. Il n’a plus de colère, de rancune, d’attentes nocives, de souffrance à extirper de ses entrailles. Il est l’ancêtre, le sage, l’oiseau porteur de paix volant par-delà les champs de l’ego assoiffé de meurtrissures intimes. Il est le soleil irradiant tous les espaces simplement pour exprimer le goût d’aimer.

Et la petite fée écarlate dit encore :

-          Maman donne le bain au bébé. Elle a dit : « Fais entrer grand-père. »

Francis entre dans l’immortalité et franchit le seuil du pays de l’amour éternel.

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