Amour à mort

pietro-casar

Ce 23 Juin c'est le dernier jour de classe au LFNY (Lycée français de New York). Paul ne rentre pas à pied comme à son habitude jusqu'à l'appartement de Park Avenue dans l'Upper East Side. Aujourd'hui il attend Lucien. A la clé des vacances bien méritées en France chez sa maman installée à Paris. C'est son portrait craché a-t-on coutume de dire! 

Paul est élevé seul par son père de nationalité américaine depuis le divorce prononcé il y a trois ans. "Ce divorce" lui a causé beaucoup de chagrin...et des problèmes de santé. Outre une perte de poids, des insomnies, Paul est devenu diabétique. Il peut boire jusqu'à quatre litres d'eau par jour et a un besoin fréquent d'uriner. Ce qui n'est pas sans compliquer sa scolarité. Il reste traumatisé par la violence de son père envers sa mère. Plus d'une fois il l'a entendu pleurer, prostrée dans la cage d'escalier. Plus d'une fois il l'a vu claquer la porte de l'appartement pour quelques heures. Et puis un jour elle n'est jamais revenue. Deux nuits et deux jours plus tard, elle l'appela de France d'une voix sanglotante pour lui dire qu'elle ne verrait plus son Papa, mais que lui, son amour de fils, pourrait venir passer toutes ces vacances d'été avec elle. Il était effondré.

Ce 23 Juin il fait très chaud et un soleil radieux à Manhattan. Paul est tout excité et heureux à l'idée de s'envoler pour la France. Lucien, le chauffeur haïtien de son père, est posté devant le lycée dans une Maybach62. Il n'a pas oublié de charger les bagages de Paul et de lui apporter son traditionnel goûter : un donut et un jus de pomme "Apple&Eve". Il doit le conduire à l'aéroport de Newark. Mais auparavant, le garçon souhaite s'arrêter dans le quartier de Soho pour acheter, comme à chaque voyage, un petit souvenir à sa mère. 

Au niveau de Spring Street, Paul se fait déposer devant son magasin préféré, le MoMA Design Store. Les minutes passent. Au bout d'une demi-heure Lucien commence à trouver le temps long. Il se préoccupe aussi de l'heure du départ du vol qui est dans moins de deux heures. Il se décide d'aller voir à l'intérieur. Paul n'y est pas. Affolé, il demande à l'une des caissières si elle a vu un jeune garçon de douze ans avec un sweat-shirt à capuche rouge. Elle lui répond qu'effectivement elle vient de lui encaisser un livre et qu'il lui a demandé où étaient les toilettes. Rassuré, il ressort dans la rue attendre de nouveau. Au bout d'un quart d'heure toujours rien. Il  retourne dans le magasin. Ne l'apercevant pas dans le grand hall, il descend dans l'entresol en direction des toilettes. Il ouvre doucement la porte en appelant d'une voix retenue : "Paul? Paul t'es là?". Pas de réponse. Alors il rentre et s'avance vers les blocs sanitaires. Toutes les portes sont bâillantes excepté la dernière. Il se penche pour jeter un oeil dans l'ouverture du bas et à sa grande surprise voit une forme humaine étendue au sol. Reconnaissant Paul il pousse un cri d'effroi : "Noooon!". Il saisit fermement la poignée de la porte pour l'ouvrir. Paul est évidemment mort, le teint légèrement cyanosé. Lucien se jette sur lui et l'enserre fortement en laissant couler abondamment ses larmes. Il est en état de choc!

Ce 23 juin le père de Paul attend nerveusement dans les toilettes du MoMA Design Store. Il sait que Paul viendra acheter un cadeau à sa mère. Il se doute bien qu'il aura besoin d'aller aux toilettes. En tous les cas il l'espère. Il s'empresse de scotcher une  feuille A4 "Hors service" sur la porte d´entrée. Quelques minutes plus tard, Paul rentre, l'envie d'uriner étant plus forte que la mise en garde affichée. Se trouvant face à son père, il est un peu étonné mais s'approche de lui pour l'embrasser. Son père lui plaque immédiatement un mouchoir imbibé copieusement d'éther sur le visage. L'enfant perd très vite connaissance et urine dans son jeans délavé. Il fini de l'étouffer à mort au fond d'un des box. Retirant l'affichette et ses gants en latex, il remonte discrètement pour disparaître dans la foule de la rue. Le voilà à présent soulagé. Le visage de Paul, qui lui rappelait oh combien sa femme tant aimée, a fini de le hanter. Ce visage, fruit d'un adultère qui n'aura jamais pardonné, est dorénavant détruit à tout jamais!

L'affaire fit les gros titres le surlendemain dans toute la presse. Tout confondait l'assassin! Ses empreintes sur les portes, ses traces d'ADN retrouvées sur les vêtements de Paul, sa présence sur le lieu du crime.

Tout confondait Lucien! On a fait passer ça pour un acte de démence!

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