L’œil nouveau

jay-bee

Une courte nouvelle à propos du futur essor des drones. Quatre parties pour des personnages aux points de vue et aux ressentis différents.

Buzz
La nouvelle n'était pas tombée depuis cinq minutes qu'elle suscitait déjà débats et agitation au sein de la rédaction : la Federal Aviation Administration, l'entité en charge de la régulation de l'espace aérien américain, autorisera les vols de drones civils en fin d'année 2015. Beaucoup de rédacteurs semblaient amusés par cette nouvelle et à vingt ans comme Vincent, stagiaire à la rubrique "techno" et à peine lâché depuis une semaine au milieu des fauves de son open-space, on s'émerveille encore devant des nouvelles dont on ne maîtrise encore ni les tenants, ni les aboutissants. 
Devant l'engouement général pour ce nouveau marché, l'information s'est bien sûr répandue comme une traînée de poudre sur le Net. Le site d'actualité généraliste dans lequel il vient de signer une convention de six mois n'a évidemment pas fait exception à la règle. Si certains parmi les plus âgés dans le bureau raillaient déjà la difficulté de mise en place d'une telle mesure, le feu a été mis aux poudres quelques semaines plus tard, lors de la diffusion sur les réseaux sociaux d'une vidéo promotionnelle d'un site marchant relevant presque de la science-fiction.
Avec un ton très sérieux, très professionnel et surtout cette petite touche anglo-saxonne qui fait tout, on apprenait avec stupéfaction que ces drones présents sur toutes les lèvres allaient être utilisés pour livrer des colis aux particuliers. Naviguer, remplir son panier, payer et se faire livrer en trente minutes chez soi par les airs : quelques années en arrières, on aurait ri de ce genre de choses mais là, ça avait l'air de devenir plutôt concret. 
"C'est génial !", lâcha spontanément Vincent à la fin de la vidéo. 
"Quelle connerie..." Surpris, il se retourna et constata que son collègue Serge s'était arrêté pour regarder la vidéo par dessus son épaule. 
"Quoi, tu trouves pas ça marrant ?"
"C'est complètement irréalisable." Le ton était sec et définitif. 
"Ça a l'air plutôt faisable. Techniquement, rien de ce qu'ils disent n'est impossible au vu de ce qui est produit actuellement..." tenta t'il un peu timidement, ne sachant pas encore comment appréhender son collègue, réputé turbulent malgré sa petite soixantaine d'années. 
"J'ai vu ça il y a une heure. Jette un coup d'œil aux conditions qu'ils décrivent dans leur communiqué et sur leur site.", lui lâcha-t-il presque brutalement avant de retourner à son bureau d'un pas martial. 
Okay... se dit Vincent, qui n'avait, au départ, rien demandé.
Après une rapide recherche, il comprît un peu mieux pourquoi son collègue était dubitatif. Des octocoptères pouvant livrer jusqu'à 2,3 kg, soit le poids de 86% des livraisons selon le PDG de l'entreprise. Pourquoi pas. Ces livraisons pourraient se faire dans un rayon de 16 km autour des entrepôts du géant de l'e-commerce.
Là, c'est tout de suite plus limité, même si le nombre d'entrepôts de l'entreprise est évidemment important dans de très nombreux pays. pensa-t-il. Et l'Association for Unmanned Vehicle Systems International évoque déjà clairement un possible report de cette échéance. Mouais... Effectivement, les mecs vont peut-être un peu vite en besogne, j'ai été un peu enthousiaste sur ce coup là. En poursuivant ses recherches, il tomba sur des données de l'OTAN et de l'US Air Force expliquant que 85% des accidents de drones étaient dus à une perte de contrôle de l'appareil. Alors autoriser le survol des zones habitées, je comprends mieux pourquoi papy gueulait tout à l'heure... Déjà qu'il aime moyennement les petits jeunes, il a dû me prendre pour un teubé...

Il restait à Vincent une dernière brève à écrire avant de pouvoir rentrer chez lui, à presque vingt-et-une heures. Avant de partir, son sac sur l'épaule, il passa devant le bureau de son aîné et lui dit qu'il comprenait effectivement mieux son scepticisme. 
"Alors, t'es redescendu un peu, morveux ?" lui lâcha-t-il désagréable, mais l'œil plutôt amusé. 
"Morveux", sans déconner ? se dit Vincent un peu piqué au vif. Il pris cependant la peine de n'en rien montrer, le papy ayant l'air coléreux de nature. "Ça va, je comprends mieux pourquoi tu---"
"Un coup de com' à la con ! Du buzz facile pour les couillons comme toi et pour les actionnaires." l'interrompit-il sans ménagement. "Ils n'auront pas leurs autorisations avant au moins quatre ou cinq ans, tu peux en être certain" poursuivit-il, toujours avec ce ton de celui qui sait face à celui que ferait mieux de la boucler. 
Okay... se dit Vincent. "Euh, ouais... On sera sûrement amené à en parler régulièrement, vu ce que ça a l'air de promettre comme débouchés---" répondit-il avant d'être à nouveau interrompu.  
"T'inquiète pas, c'est pas les e-commerçants et leurs délires le problème. Ni les marketeux qui tentent de justifier leurs salaires. Lis-ça, au cas où tu serais passé à côté."
Il fit pivoter son moniteur pour permettre à Vincent de lire l'article qu'il était en train de finaliser. Il y était question d'un récent sondage selon lequel une large majorité de citoyens étaient favorables à la vidéosurveillance. Les résultats en matière de preuves pour obtenir des condamnations de délinquants et de criminels étaient sans appel. Patiemment, Serge scrutait le visage de Vincent, tentant de capter ses réactions à mesure que ses yeux parcouraient l'article. 
"Et ?" se contenta-t-il de lâcher, ne sachant pas exactement où le vieux voulait en venir. 
"Vous avez vraiment un souci les jeunes, hein ? À quoi tu crois que le ciel va ressembler quand des drones de surveillance, parfaitement légaux, eux, et bien plus sophistiqués que tes merdes de livraisons, pulluleront pour nous protéger ?" L'État dépensera bien nos impôts en drones à tout faire à travers des contrats juteux pour les industriels, tu peux en être sûr, gamin. Un beau marché que tu disais tout à l'heure, hein ? T'en fais pas, ça ne bourdonnera pas en l'air en 2015, peu importe de quel côté de l'Atlantique, mais ça va venir vite. Les gens sont tellement pressés d'être protégés... Allez, maintenant, rentre chez toi, si jamais on se fait contrôler, on va voir des emmerdes si les stagiaires sont encore dans les parages."
Okay... "Bonne soirée" se contenta de répondre Vincent, un peu agacé. J'avais pas assez de mon père pour râler en permanence à la maison, fallait que son clone soit dans mon open-space...

Présent
Ils n'auront rien vu venir... se dit Philippe. "Une nouvelle frappe de drone a fait de nouvelles victimes parmi les rangs des insurgés. La violence des combats est toujours soutenue au sein de la capitale et les partisans de l'ancien dictateur déchu poursuivent leur résistance avec férocité, cachés dans de nombreux villages au milieu des populations civiles---" La télévision continuait d'égrener les nouvelles au rythme soutenu et répétitif de toute chaîne d'information continue. Combien de gamins dans le tas ? Tués ou mutilés par un truc sans pilote. Sans émotion. Ça doit être beau là-bas... 
Cette amertume chez lui était assez nouvelle.  Personne n'aurait pu prédire que Philippe aurait pu un jour penser ce genre de choses, tant tout le monde le considérait certes sympathique, mais néanmoins froid face aux fléaux courants du monde. Famille, amis, combien l'avaient même entendu déclarer à quel point il était vain de faire des enfants quand on voyait ce dans quoi ils allaient évoluer. À presque quarante-trois ans, il était pourtant le père de deux enfants : Matthieu, dix ans, et Noémie, huit ans. Facilement écœuré par les bons sentiments et la mièvrerie chez autrui, il se surprenait pourtant aujourd'hui à ressentir un début de tristesse pour ces gens et surtout ces mômes qui mourraient au quotidien au Moyen-Orient, en Afrique et partout ailleurs dans le monde. Sa mère avait probablement raison. "Avoir des enfants est la plus merveilleuse chose au monde. Tu verras, ça ouvre l'esprit." aimait elle à lui répéter, il y a plus de dix ans, quand elle désirait ardemment le voir fonder sa propre famille. À l'époque, c'était pesant. Maintenant, il comprenait mieux. Et si à certains moments il se reprochait de s'adoucir avec le temps, il commençait tout de même à apprécier de se laisser porter un peu dans l'existence et à y trouver parfois une certaine douceur de vivre. Un privilège d'Occidental, mais il se rassurait comme il pouvait en se disant qu'après tout, on ne choisissait pas où l'on naissait. 

Aujourd'hui, il se souciait donc moins de lui que de sa famille. Protéger ses enfants le plus longtemps possible des tracas de la vie, qui arriveront bien assez tôt dans une société de plus en plus chaotique et où tous les repères deviennent flous. Mais ne pas trop les préserver quand même pour les habituer à gérer les caprices de l'existence. Un difficile équilibre à trouver. Heureusement, s'il avait fait beaucoup d'erreurs dans sa vie, il ne s'était au moins pas trompé sur le choix de se femme, Chloé. Du même âge que lui, il bénissait presque chaque jour le ciel de l'avoir rencontrée. Peut-être l'avait-elle également aidé à devenir moins rigide avec le temps. Et il avait au moins la satisfaction d'avoir une partenaire idéale pour tenter d'élever leurs deux enfants du mieux qu'ils pouvaient. 
"L'anniversaire de Matthieu est dans une semaine." Philippe sursauta. Perdu sans ses pensées, il n'avait pas entendu Chloé arriver dans le salon. "Pardon, je t'ai fait peur." lui dit-elle, avec ce petit sourire qui lui rappelait pourquoi elle lui plaisait toujours autant, plus de douze ans après leur rencontre. "Je ne sais pas trop quoi lui prendre. Ils ont déjà tout, ces deux-là..." lui répondit-il un peu renfrogné. 

"Qu'est ce qu'il y a ? C'est quoi cette tête ? Tu as l'air grognon."
"Non, rien, je réfléchissais. Je crois que je suis heureux et ça me fait peur. Les choses basculent tellement rapidement parfois. Regarde un peu ce qu'ils annoncent à la télé, là."

"Les choses peuvent aussi bien se passer, non ? On est bien dans notre vie, maintenant. Arrête de toujours faire ça." lui répondit-elle, toujours avec son petit sourire, qui pour le coup devenait un peu agaçant pour Philippe. 
"Quoi donc ?" lui demanda t'il. 
"Te prendre la tête. ME prendre la tête" lui répondit-elle avec malice. Si elle avait été une de ses ex', s'il ne la connaissait pas aussi bien, il aurait été en colère après elle. Mais là, comme souvent, l'agacement disparaissait en un instant et elle lui donnait envie de sourire à son tour. Il se sentait un peu penaud. 
"Puisque tu sèches, je vais t'aider un peu." lui dit-elle. "Matthieu m'a parlé des nouveaux drones télécommandés qui sont sortis récemment. Ça pourrait être une bonne idée, non ?" 
Philippe ne savait pas trop quoi répondre à ça. L'idée lui semblait grotesque, voire révoltante. Il se surprit à ressentir soudainement une vive colère. Sans un mot de prononcé, cela n'échappât cependant pas à Chloé. 
"Tu fais une tête ! On dirait que je t'ai demandé de lui offrir un fusil... Ou un sachet d'ecstasy." 
"C'est... non, rien." Quel con. Il se sentait stupide. Il venait de réaliser qu'il avait été plus affecté que ce qu'il pensait par cette nouvelle des nouveaux morts au Moyen-Orient. L'autre jour, on apprenait que quelques combattants avait été tués dans des frappes similaires pour "deux à trois fois plus d'innocents" touchés, le décompte étant "compliqué". Des gens frappés par ces putains de drones... Mais un tout autre type de jouet que celui que Matthieu voulait. "Ça ne doit pas être donné. Je vais regarder sur le Net ce que je trouve." Avec un air mi-désolé, mi-amusé, Chloé lui sourit une nouvelle fois et s'en alla sans rien dire. Elle sait toujours quand ne rien dire.

Il attrapa la tablette posée sur la table basse et commença distraitement sa recherche. Des souvenirs des attaques nocturnes de la première guerre du Golfe lui revinrent. Ces diffusions aux journaux de vingt heures, alors qu'il était jeune adulte, où les scintillements des tirs traçants au sol constellaient le tube cathodique. À cette époque, le ciel ressemblait à un feu d'artifice de mort. Philippe se mit alors à imaginer à quoi devait ressembler aujourd'hui le ciel chez ces inconnus. À quoi il ressemblerait l'année prochaine, puisque les experts prévoyaient déjà un enlisement du conflit jusqu'en 2015 et même au-delà. À rien. Conclut-il. Que ce soit pour ces ennemis qu'on n'arrive pas à cerner ou pour ces civils qui n'ont rien demandé. La guerre moderne. De nuit ou de jour, leur ciel est un grand vide. Jusqu'à ce qu'un missile tiré par un putain de fantôme leur tombe dessus. 

Terre
C'était le baptême du feu pour Vincent. Sa première interview. Et le début d'une longue série, espérait-il. Il avait déjà un peu pratiqué cet exercice dans le cadre de ses études mais aujourd'hui, il était enfin dans un contexte professionnel et cela faisait pour lui une réelle différence. 

Il commençait vraiment à prendre goût à ce qu'il faisait et il pensait ne pas s'être trompé de choix de carrière. Certes, il en avait un peu assez de pisser de la news à longueur de journée assis derrière son bureau. Mais il savait, pour l'avoir déjà appris en cours, que le temps du journalisme de terrain était fini depuis de longues années. Sauf pour quelques heureux élus. L'économie de marché n'a jamais été la meilleure amie de la qualité de l'information et c'est ce qu'il avait commencé à découvrir, non plus dans les livres et de la bouche de ses professeurs, mais désormais dans la vraie vie. La rentabilité imposée et le cynisme qui va souvent avec étaient palpables au quotidien mais Vincent s'en accommodait assez bien. Le rythme était soutenu et c'était formateur. Ses journées consistaient généralement à "écrire"  des brèves ou de courts articles. Ce qui équivalait en réalité à réaliser des textes qui relevaient plus de mosaïques constituées d'informations provenant de sources institutionnelles, par contrainte de temps et par commodité. Beaucoup de communiqués de presse et de dépêches d'agences à peine retouchés, même s'il essayait de faire mieux que ça dès qu'il le pouvait, au contraire de nombre de ses collègues.

Pour l'analyse et l'opinion, il y avait les rédacteurs plus expérimentés mais cela trouvait rapidement des limites. Il était bon d'éviter d'être grinçant. "Ce n'est pas la ligne éditoriale du site." l'avait averti un collègue. "On évite généralement de mordre la main qui nous nourrit" lui avait également glissé un autre rédacteur avec un sourire en coin. Ménager les revenus publicitaires était effectivement un enjeu. La remarque n'était toutefois pas dénuée d'une certaine tendresse pour le débutant qu'il était. 
Vincent avait pris le temps d'observer l'ensemble de ses collègues plus âgés. Et même s'ils étaient pour la plupart compétents, il avait déjà été saisi par la puissance de la fainéantise chez certains, débutants ou expérimentés. Il y a deux semaines, un incident avait contraint deux journalistes de la rubrique Économie à s'excuser publiquement pour une information relayée trop vite depuis les réseaux sociaux et qui s'était révélée être un vulgaire canular. Classique avait alors pensé Vincent, qui tout débutant qu'il était, n'aurait quand même pas eu la naïveté d'être trop "réactif" à leur place. Du moins le pensait-il. 
L'ambiance générale dans l'open-space n'était pas désagréable mais la perspective d'une conversation téléphonique avec un patron de PME mettait Vincent de bonne humeur. Il allait sortir un peu de sa routine quotidienne de stagiaire, d'autant plus exploité qu'il s'était montré capable et travailleur. 

Guillaume Fray dirigeait une entreprise spécialisée dans les drones agricoles. "Un secteur amené à se développer", selon la formule consacrée. Le vieux collègue Serge, si bougon soit-il, n'avait pas eu tort sur le traitement médiatique de ces appareils, qui n'avait fait que s'amplifier au fil des semaines qui suivirent le début du stage de Vincent. Il lui avait donc été demandé de creuser le sujet dans le cadre d'un dossier mené avec plusieurs collègues. Interroger des spécialistes et des entrepreneurs était donc un passage obligé. 

D'ordinaire plutôt à l'aise, même si relativement discret, Vincent commençait un tout petit peu à appréhender le coup de fil à mesure que l'heure prévue au préalable approchait. Il se sentait un peu nerveux, la volonté de bien faire donnant parfois de bien inutiles maux de ventre. Mais une fois lancé, il se doutait bien qu'il allait se détendre et que les choses allaient bien se passer. Il avait prévu cinq questions pour balayer un peu le parcours de ce Guillaume Fray et l'historique de sa société ainsi que les perspectives du marché. 
De son côté, Guillaume avait prévu un créneau d'une vingtaine de minutes, à partir de 15h30. Sans trop affectionner l'exercice, donner des interviews commençait à l'amuser. 
Depuis six mois, il recevait de plus en plus régulièrement des demandes d'entretien et il commençait à voir certains résultats commerciaux. Le site internet de sa société était mieux référencé par les moteurs de recherche et plus visité, les prospects venaient plus spontanément et ses commerciaux rapportaient que leur travail était un peu plus facilité par la notoriété grandissante de la structure. Avec un peu d'aplomb et de langue de bois, il vendrait un peu de rêve à ce journaliste, Vincent, et pourrait retourner à ses affaires, dont la présentation prochaine d'une nouvelle version du logiciel de cartographie embarqué par ses appareils. 

À 15h30 pile, Vincent appela le numéro qui lui avait été donné. Deux bips de tonalité et la communication commença. Il déroula tranquillement ses questions et tout se passa bien. La voix un peu tremblotante au début, il prit de l'assurance très vite et obtint toutes les réponses qu'il désirait. À la fin de l'interview, cependant, la conversation prit un tournure un peu différente. Par curiosité, sans trop réfléchir, Vincent posa une dernière question. "Avec tout le développement actuel et les décisions prises d'ouvrir l'espace aérien aux drones civils aux États-Unis et sans doute bientôt en Europe, avez-vous une idée de ce à quoi nous serons confrontés dans les années à venir ?". Un blanc s'ensuivit de l'autre côté de la ligne. Vincent poursuivit, comme pour aider son interlocuteur : "Je veux dire, pouvons-nous un peu naïvement nous attendre à un foisonnement d'appareils, connectés partout et à l'œuvre sur diverses tâches, dans le ciel des villes comme dans les campagnes ?". Guillaume émit un petit rire. "Ça ne devrait pas prendre cette forme-là." répondit-il. 

Il n'avait pas réellement pris le temps de réfléchir à ce que l'ensemble de la filière allait produire comme changement au quotidien pour tout le monde. Son segment de marché l'occupait déjà bien assez. 
"Les problématiques de sécurité vont bien sûr être prépondérantes, surtout en milieu urbain. Dans ce que nous, nous faisons, nous sommes un peu plus tranquilles. Comme je vous l'ai dit pendant l'interview, je suis issu d'une famille d'agriculteurs. J'ai pourtant grandi les yeux tournés vers le ciel. Pas d'immeubles, pas de béton quand on vient de la campagne. À la différence de beaucoup de mes camarades de promo en école d'ingé. Petit, je voulais être pilote, mais je suis myope comme une taupe... Alors impossible de voler. Mais mon histoire personnelle et familiale me lie à la terre." Il marqua une brève pause, surpris lui-même de ce qu'il venait de dire. Il s'aperçut qu'il n'avait jamais vraiment pris le temps de penser à cela. Il se demandait d'ailleurs pourquoi il confiait ainsi ses pensées à un inconnu. Hésitant, il poursuivit néanmoins : "J'imagine que j'ai cherché à allier les deux. Ne voulant pas devenir agriculteur comme mon père ou mes frères, ne pouvant pas voler, j'ai voulu faire autre chose. Quelque chose d'utile. À quoi ressemblera le ciel de demain ? C'est une drôle de question quand mes appareils ne volent que pour être tournés vers le sol... Au lieu de continuer à observer le ciel, j'ai créé avec mon associé un outil qui s'en empare pour améliorer les cultures. Au service des agriculteurs, pour nourrir tout un chacun.". Cela sonnait un peu pompeux et empreint de bons sentiments. Il se sentait un peu confus, mais il le pensait sincèrement. 

En raccrochant, Vincent était amusé. Pas seulement par la réaction de Guillaume Fray, un peu hésitant sur la fin de leur échange, mais parce qu'il n'avait pas pensé les choses comme cela. Ces petites bêbêtes pouvaient être redoutables pour surveiller les exploitations agricoles et améliorer la productivité, le rendement et le respect dû à l'environnement. Que du positif, en somme, pourvu qu'on puisse se payer les services d'une société comme celle de Monsieur Fray. 
La surveillance. Pensa Vincent. Bientôt des drones, pas du tout civils, ceux-là, pour assurer la sécurité du citoyen ? Vincent repensa à sa conversation avec Serge, il y a quelques temps. En plus des satellites, des caméras à chaque coin de rue, des objets connectés et du wearable computing qui s'apprêtait à déferler, même pour un jeune issu d'une génération ultra-connectée comme Vincent, cela commençait à faire beaucoup. Il se surprit à penser à de drôles de choses. Le ciel était-il vraiment à observer pour trouver des réponses ? Appareils volants, ondes en tout genre... Tant de choses transportées dans les airs. Et que dire des tréfonds de la Terre et de tous les câbles par lesquels transitaient également les données. On regarde en l'air avec naïveté mais n'est-ce pas plutôt le ciel qui nous observe avec culpabilité ? Je me sens un peu cerné, d'un coup. 


Conscience
Jean-Paul Martel pouvait être content. La société qu'il dirigeait était sur le point de boucler la première partie d'un gros programme militaire pour le compte de l'État français. Dans le plus grand secret, il avait travaillé pendant onze ans en tant que sous-traitant pour une joint venture créée pour l'occasion par deux grands spécialistes nationaux de l'armement. 
La concurrence avait été rude pour se faire une place au sein du programme mais avoir quelques anciens camarades de promotion de l'ENA et de Polytechnique proches de certains décideurs, y compris au plus haut niveau politique, l'avait forcément aidé à emporter la mise. De justesse. Et pas forcément de manière très propre, penserait un juge. Mais à quelles bassesses ne pouvait-on se résoudre quand on commençait à parler de dizaines, de centaines de millions d'euros ? Trop de gens y trouvaient leur compte et de toute façon, l'intérêt supérieur de la Nation primait avant toute chose. 

Les deux dernières décennies avaient été étranges pour le monde entier. L'émergence d'ennemis qui ne disaient pas leur nom ou de menaces invisibles mais réelles, insidieuses, avait peu à peu plongé l'Occident et ses alliés traditionnels dans une paranoïa permanente. Et cela avait fait les affaires des marchands de canons.
Des canons devenus plus technologiques au fil du temps, moins bruyants et parfois eux aussi invisibles. Des ondes, du logiciels, des câbles, des microprocesseurs, des datas, des servomoteurs... À mesure que le temps passait, espionner, contrôler, rançonner et tuer son prochain revêtait de moins en moins les atours de la science-fiction. La montée en puissance de la technologie dans les pays dits développés était également du pain bénit. Tout ce qui avait été pensé par les laboratoires de Recherche & Développement militaires du monde entier arrivait peu à peu dans la maison, le garage et la poche de Monsieur tout le monde. Tout à disposition pour faire fonctionner de nouveaux marchés économiques, basés sur une bienvenue obsolescence programmée, et pour surveiller, protéger tout un chacun. Entre la lutte acharnée contre le terrorisme international et la cyber-criminalité devenue galopante, le business de la sécurité physique ou informatique avait de beaux jours devant lui. De quoi se frotter les mains. pensait régulièrement Jean-Paul.
Le contribuable représentait une manne fantastique pour les industriels. Ce gentil agneau dont l'intérêt et la protection passaient avant tout. Toutes les excuses étaient bonnes pour le tondre de toute façon.
Cependant, si l'escalade silencieuse existait bien entre les différents blocs mondiaux, réels ou émergents, les Trésors Publics de chaque État avaient tout de même soufferts des différentes crises économiques et il fallait pour les entreprises comme celles de Jean-Paul Martel être bonnes et très compétitives dans leur approche. Les appuis plus ou moins occultes et parallèles faisaient le reste. De bonne famille, doué intellectuellement et bardé de diplômes, Jean-Paul Martel était du genre à mépriser facilement ceux qu'il estimait être inférieurs. Cela avait d'ailleurs toujours constitué chez lui une sorte de moteur pour avancer dans l'existence. Il aimait par exemple s'amuser des abrutis qui pensaient que le monde était régi par les Illuminati et autres sociétés plus ou moins secrètes à rites initiatiques. Mais pour être Franc-Maçon lui-même, il ne pouvait nier l'importance des influences de coulisses. 

Le cadre législatif avait évolué sur de nombreux points au cours des dernières années. Parfois pour aider les entreprises comme celles de Jean-Paul, parfois pour les réguler. Quelques esprits encore lucides existaient encore dans les Parlements des Démocraties.
Quand étaient discutés les budgets en matière de Défense, on en revenait tout de même souvent à la facilitation de la réduction des coûts de fonctionnement des armées régulières. L'émergence des Sociétés Militaires Privées, grandement utilisées par les États-Unis étaient à ce titre un des symboles fort du déclin récent des puissances qui aiment encore se croire "grandes".
Si de nombreux interdits étaient évidemment violés, le plus discrètement possible, par toutes les Nations sur leurs théâtres d'opération, ce n'était pas uniquement pour des raisons économiques. Quoi que l'on puisse dire ou faire, on en revenait toujours au politique. Des bavures par du personnel sous contrat, que personne n'appelle "mercenaires", sont toujours plus commodes à tenter de justifier que les exactions des soldats d'une armée régulière. Un accident de drones était également plus simple à expliquer quand un problème réel ou fictif se produisait. De toute façon, avec l'armée, les explications des communiqués de presse ne tenaient généralement qu'en une seule ligne. 

Les drones. Jean-Paul avait passé les onze dernières années de sa carrière à travailler dessus. Et constater qu'une des dernières modes dans la société de consommation était aux drones, civils ceux-là, l'amusait au plus haut point. Bien des choses avaient été anticipées depuis des années par les états-majors et l'émergence des appareils à but récréatif n'était pas une surprise. Mais l'être humain a toujours su trouver des manières insoupçonnables d'utiliser son intelligence et sa stupidité. S'ils savaient ce qu'on avait dans les cartons... Oh ça, ils aimeraient. Ils aimeraient et ils paieraient s'ils le pouvaient. aimait-il à penser.

Les utilisations détournées de drones par des particuliers avaient déjà suscité de vifs débats et quelques controverses : paparazzi photographiant des stars, repérages aériens par des criminels et autres livraisons de drogue, notamment en prison, sans parler des survols de zones interdites au public comme les centrales nucléaires... La liste s'allongeait régulièrement à mesure des faits divers et des vidéos virales sur le Net. La créativité trouvait difficilement ses limites. Et Jean-Paul était payé pour encadrer cela. Pas directement, certes, mais les technologies et les appareils qui allaient entrer en service suite aux développements menés par sa structure allaient permettre de rassurer ses commanditaires. Des garde-fous, voilà ce que nous vendons. En interne, un ingénieur un peu facétieux s'était cru drôle en surnommant leur programme "le projet Sauron". Il y avait de l'idée. 
Beaucoup de choses étaient couvertes par le consortium. Parmi ses nombreux volets, le projet comportait notamment un petit bijou d'ingénierie logicielle et matérielle. Un nouveau modèle d'appareil, un mini-drone capable de vol stationnaire de longue durée ou de vol en vitesse de pointe à plus de 150 km/h. Capable aussi bien de surveillance au sol via des caméras en très haute-définition que de détection et d'interception d'autres drones via des outils dédiés plus efficaces que les radars et les appareils traditionnels.
Les applications pouvaient être nombreuses. Pour justifier leur coût au public, on annoncerait à quel point ces appareils allaient être utiles pour lutter contre la délinquance, le grand-banditisme ou pour assister les surveillants pénitentiaires. Comment nos soldats seraient moins exposés quand déployés sur le terrain. Comment ces machines pourraient sauver des vies en étant capables de déployer sur la voie publique des kits de survie ou des défibrillateurs avant l'arrivée des pompiers. De nombreuses déclinaisons étaient prévues. Militaires, civiles, peu importe. L'invasion était en marche. 
Ce qu'on dirait moins, c'est comment les données agrégées par les milliers de modèles déployés allaient être traitées. Comment elles allaient être analysées et croisées avec tout ce que l'espace public pouvait compter de dispositifs de surveillance. Biométrie, wearable computing, big data, GPS, smartphones, satellites. Rien n'y personne ne pourrait y échapper. 
De toute façon, la vie privée est déjà un concept de vieux con. se disait souvent Jean-Paul. Il était lui-même un vieux con à entendre son fils de quinze ans, mais pas comme il le croyait. Lui avait bien compris les enjeux du monde ancien ou moderne. Le contrôle. Cet espèce de vieux fantasme de la réassurance permanente chez les puissants. Cette volonté de se sentir maître alors que la vie aimait toujours si facilement vous rappeler en un battement de cils que vous n'êtes rien. Ni personne. 
Et Jean-Paul, avec les centaines d'ingénieurs brillants qui travaillaient pour lui, étaient les fournisseurs des outils de domination les plus aboutis du moment. Et les gens sont consentants. Aimait-il à se rappeler. Ils en reviendront mais il sera tard. Depuis le 11 septembre, ils veulent être protégés. Peu importe le prix, n'en déplaise à ce vieux frère de Benjamin Franklin. 

Certes souvent bafoué, le cadre législatif ne permettait pas encore de nombreuses dérives potentielles. Il comportait tout de même suffisamment de vides dans de nombreux États pour que l'on s'interroge. Les lois peuvent changer. Et les mentalités avec. Ou bien est-ce l'inverse ? Jean-Paul prenait moins de temps à réfléchir aux implications des travaux de son entreprise. Avec le temps, le business l'avait changé. Mais dans sa branche, trop réfléchir nuisait aux bilans financiers. Je fais partie d'un grand tout. Et nos travaux ne sont pas les plus aliénants pour l'homme. Tout le monde n'était pas du même avis dans sa loge maçonnique, mais qu'importe.
Il était personnellement beaucoup plus préoccupé par l'émergence de l'Intelligence Artificielle que par celle des drones. Des IA à capacité d'apprentissage poussée qui entreraient en fonction dans les quinze à vingt ans. Celles qui piloteraient à terme les coûteux petits joujoux qu'il développait dans son entreprise. Celles qui croiseraient les datas entre elles sans l'aide des humains, n'en déplaise aux lois. Ça aussi, ça ne préoccupe pas grand monde...

En parcourant les grands sites d'actualité comme il le faisait chaque jour, Jean-Paul tomba sur un dossier "Spécial drones", visiblement destiné au grand public. N'ayant plus grand chose à apprendre sur le sujet il ne s'y attarda pas mais en faisant défiler le texte du bout du doigt, son œil fut attiré par une interview d'un patron de PME, visiblement spécialisé dans le drone agricole. La dernière question de l'interview l'interpella : "À quoi ressemblera selon vous le ciel de nos villes lorsque les drones débarqueront partout ?". Si la réponse du patron de cette PME, qui bottait quelque peu en touche, lui apparut écœurante de mièvrerie, lui aurait pu apporter un début de réponse à propos des appareils qui pulluleront un jour en l'air. Une référence littéraire, à la base plutôt geek sans pour autant relever de la science-fiction ou du cyberpunk. Quelque chose rentré dans la culture populaire, internationale, mainstream. L'oeil de Sauron. 

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