L’Ogre

lucky

Du haut de ses soixante-dix ans, inspecteur d'État à la retraite, mon oncle n'a rien perdu de sa vitalité printanière. Sous sa vieille calvitie et son ventre de baudruche, il sait se faire remarquer entre mille. Si aujourd'hui, je parle de lui, ce n'est pas pour vous dire son affinité avec moi ; mais, plutôt, pour peindre sous yeux vos globulaires son caractère atypique. Son nom, je m'épargne de le donner ici, de peur de m'attirer ses foudres. Dans son quartier, on le surnomme « l'Ogre ». Pas trop sympa comme nom. Oui, je l'avoue. Cinq femmes ont, l'une après l'autre, partagé sa vie, avant de s'en aller avec chacune, dans les bras, un enfant. Quant à la sixième, elle a récemment rejoint son foyer. Croisons les doigts afin que ça dure cette fois-ci.

La maison de l'Ogre est située entre deux grands quartiers. Une grande terrasse s'étale devant elle. Par un instinct rageur, l'Ogre interdit scrupuleusement à ses riverains de passer sur cette terrasse, au risque de goûter à la nervosité de son fusil de chasse. En période de sécheresse, son injonction est facile à respecter. L'on peut se tailler, ad libitum, une place à côté, et passer sans embûche. Mais en période diluvienne, cela devient quasi irréalisable. A chaque fois qu'il pleut, les rigoles débordent tellement que l'inondation pointe allègrement son nez dans les rues. Le seul endroit où l'on peut passer, sans problème aucun, n'est que cette terrasse. Mais, il faut avoir des couilles dures pour s'y aventurer. Il est donc normal que les gens préfèrent garder leur vie même si cela leur coûte de l'eau boueuse jusqu'aux genoux.

Quand l'Ogre franchit le seuil de sa maison, il ferme toujours, derrière lui, la porte à clé. Ce qui sous-entend que personne ne pourra ni sortir ni rentrer, sans son accord. Et s'il permet, par accroc, une sortie d'une quinzaine de minutes à un heureux individu, il est celui qui ouvrira la porte, et aussi celui qui la refermera dès le retour de l'heureux être. Même sa femme est soumise à ces règles. Je n'ai jamais comprit pourquoi cette doctorante se laissait à la merci de ce vieil homme sans poil. Quand, j'ai posé la question, l'on m'a répondu que j'étais trop jeune, et que je ne comprends rien à l'amour vrai.

Aussi, l'Ogre possède une vieille moto préhistorique qu'il refuse de céder à quiconque, même pour une pépite d'or. Partant, il ne remorque jamais personne là-dessus. Car cette moto est pareille à son maître. Elle refuse de démarrer quand une deuxième personne s'ajoute à l'Ogre.

L'Ogre a dans sa maison, un long et fertile cocotier. Cependant, il est formellement interdit de cueillir un seul de ses nombreux fruits. Celui que l'on surprend accroché à l'arbre tel un vieux babouin chinois, reçoit en plein visage des jets de cailloux préparés au pied de l'arbre à cet effet. Par conséquent, on attend toujours que les noix de coco tombent d'eux-mêmes, avant de commencer la laborieuse demande, laquelle nous donnent -bien souvent- accès au plus chétif d'entre eux. Et généralement elles ne tombent que quand elles sont sèches.

Un jour, quelques branches sèches du cocotier tombèrent au pied de l'arbre. Vu qu'il y avait des revendeuses de boissons locales dans la zone, lesquelles étaient friandes de ses branches pour la préparation de leur breuvage, l'Ogre demanda qu'on aille les chercher. A leur arrivée, les choses semblaient aller comme sur des roulettes jusqu'à ce que le problème de prix ne se posât. L'Ogre exigeait 10000 FCFA, et les bonnes femmes proposaient 2000 FCFA pour ces branches (un prix qui, en toute franchise, avouons-le est nettement meilleur au prix habituel sur le marché). Mais, l'Ogre refusa ; et lança à leurs oreilles consternées qu'il était préférable pour lui de brûler ces branches que de les leur vendre. Il expulsa les femmes de sa maison, et ne tarda pas à mettre en exécution son plan dément. Il brûla les branches. Oui, il l'a fait. Il a préféré brûler les modiques branches que d'avoir la belle somme de 2000 FCFA.

Il y a deux mois qu'il a acheté un Peugeot bleu. Il s'était vite rendu compte que la voiture n'était pas à son goût. Au lieu de la revendre en entier, il a eu « une meilleure idée » : vendre la voiture pièce par pièce. Je ne saurai dire si c'est une excellente idée. Mais, sachez qu'il a déjà vendu le volant, le tableau de bord et le pare-brise.

Il y a peu, j'ai découvert à l'Ogre un puissant effet amaigrissant. Il y a six mois que le neveu de sa femme a déposé bagages chez lui. Il a 25 ans. Quand il était arrivé, il avait près de 103 Kgs. Aujourd'hui, il patauge dans les 48 Kgs. De toutes les façons, ce neveu se plaignait de son surpoids. Je me fais des soucis pour rien. Peut-être, est-il heureux de sa nouvelle situation ?

Si vous connaissez des gens qui désir dégraisser, n'hésitez pas à me contacter. Je pense que l'Ogre vous offrira au bout de quelques mois un service naturel.

Ah j'oubliais. La seule chose qui effraie l'Ogre, c'est la pluie. Quand il planifie une sortie en ville -même si c'est pour une extrême urgence- ; et que le ciel s'assombrit, il reste terré chez lui.

Je pense que c'en est fini pour aujourd'hui. Je n'avais jamais imaginé que je peindrai l'Ogre, ce jour. Mais, je l'ai fait. Pourvue qu'il ne sache pas que c'est moi. Je vous en prie, gardez le secret ; sinon, l'Ogre exigera de mon père que je vienne habiter avec lui. Je ne pèse que 40 Kgs.

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