L'otage de l'A666

David Charlier

L’otage de l’A666

(Articulation)

 

 

1-      Laurent, Amandine Berdeaux et leur fille, Héléa, sont sur la route des vacances. Ils rejoignent les parents de Laurent dans un relais routier, pour la pause-repas, avant de repartir ensemble. Juste avant le départ, un hold-up sanglant a lieu dans le relais. Amandine est prise en otage par les braqueurs qui s’enfuient en voiture. Laurent engage la poursuite, mais est arrêté par la police avant de les rattraper. Entretemps, la voiture des ravisseurs disparaît mystérieusement dans un tunnel.

2-      La Police était sur place depuis le début. Il s’agissait d’une souricière qui a mal tourné. Héléa est prise en charge par ses grands-parents et Laurent loue une chambre à l’hôtel pour rester au plus près de l’enquête. Les gendarmes découvrent que la voiture s’est cachée dans un camion, sous le tunnel.

3-      Point de vue des ravisseurs. Se demandent s’ils doivent garder Amandine en vie. Le chef décide d’attendre avant de prendre une décision.

4-      Les gendarmes mettent Laurent au courant : il s’agit d’un groupe de braqueurs qui sévit sur les autoroutes de la région. Ils ont eu un tuyau par un informateur sur l’imminence d’un braquage. D’où la souricière.

5-      Laurent tourne en rond à l’hôtel. Il se rend au relais, en désespoir de cause dans l’espoir de marcher sur les traces des braqueurs. A la faveur d’une conversation avec le patron du relais, comprend qu’il est impliqué. Le patron le prend en otage, sous la menace de son arme et lui laisse le choix : lui seul doit mourir, ou lui ET sa femme.

6-       Hôtel de Laurent. Le patron lui ordonne d’écrire une lettre d’adieu et le pend avec une cravate au lustre de la chambre. Gendarmes arrivent peu après et le trouvent. Respire encore, mais faiblement. Le capitaine trouve une lettre d’adieu.

7-      Le patron retrouve les braqueurs. On apprend qu’il a fait ça pour détourner de l’argent de la caisse (sa femme, qu’il n’aime plus, est propriétaire du relais). Il attend la prime de l’assurance pour quitter sa femme et partir à l’étranger. S’est servi de ses connaissances pour favoriser les autres coups. Alors qu’il tue à visage découvert la taupe qui a renseigné la police, Amandine apparaît.

8-      Le capitaine lit et relit la lettre de Laurent, sans comprendre. Il finit par appeler le père de Laurent, pour lui montrer le courrier. Le père blêmit en la lisant : « pas un suicide, un meurtre » et explique l’existence d’un code entre eux. Ils cherchent et trouvent des lettres plus appuyées sur le courrier, formant le nom du patron du relais.

9-       Les gendarmes foncent au domicile du patron, une vaste propriété en campagne. Ils repèrent le véhicule des suspects et entendent un cri. Ils lancent l’assaut. Amandine en train de creuser une tombe derrière la ferme et lance sa pelle dans la tête du chef des braqueurs, qui tente de l’étrangler.  Elle est sauvée in-extremis. Elle fonce voir Laurent à l’hôpital, entre la vie et la mort

10-  Epilogue deux ans plus tard. Laurent est sauvé, malgré quelques séquelles sans gravité. Ils passent devant le relais, mais ne s’arrêtent pas. Ils ont prévu des sandwiches et une glacière.

L’otage de l’A666

Le trafic sur l’A666 était chargé depuis le début de matinée. Epuisante dans ces conditions, la climatisation en panne rendait la conduite plus difficile encore pour Laurent Berdeaux. A intervalles réguliers, il échangeait sa place avec Amandine, sa femme. A l’arrière, imperturbable et bercée par les ronflements du moteur, leur fille de deux ans, Héléa, dormait à poings fermés. Leurs vacances avaient été aménagées en fonction de leur budget. Manutentionnaire dans une entreprise de logistique, Laurent ne roulait pas sur l’or. D’autant qu’Amandine cherchait un emploi depuis plusieurs mois, après son licenciement d’une banque frappée de plein fouet par la crise. C’est pour cela que Laurent avait tenu à convier ses parents à leur séjour. Cela permettait de partager les frais ; mais aussi de permettre de faire garder Héléa pour les quelques soirées en amoureux qu’il se promettait. Tout le monde y trouvait son compte.

— Tu as réussi à avoir mon père ? s’inquiéta-t-il justement.

— Oui. Ils sont partis à l’heure prévue. Le rendez-vous n’a pas changé : le parking du relais de Gensec vers midi. Ta mère me fait dire que le camping-car est bourré de cadeaux pour Héléa.

— Ça m’aurait étonné, tiens. Faut dire aussi qu’ils ne l’ont pas vue depuis noël. Depuis que l’on a quitté la région, ce n’est pas facile.

— En même temps, ce n’est pas de notre faute s’il y a plus de boulot à Paris qu’en Lorraine. Le bon côté des choses, c’est qu’ils en profitent deux fois plus qu’avant quand ils la voient.

Laurent acquiesça d’un hochement de tête et se concentra sur le trajet.

Deux heures plus tard, il coupa le moteur de la voiture près du camping-car de son père. S’ensuivirent plusieurs minutes d’embrassades et d’effusions enthousiastes. Sa mère, Brigitte, laissa couler quelques larmes en prenant Héléa entre ses bras.

— Comment s’est passé le voyage, Papa ?

— Très bien. Mieux que si j’avais pris la voiture. Tu connais ta mère et ses pause-pipi régulières. Au moins, avec le camping-car, je n’ai plus besoin de m’arrêter.

Brigitte rougit comme une enfant et donna une tape sur l’épaule de son mari.

— Espèce de menteur ! Tu vas me faire passer pour quoi encore ?

Jean-Loup fit un clin d’œil discret à son fils et emmena Amandine par le bras.

— Bon, ce n’est pas tout ça, je suis affamé, moi. Personne ne m’en veut si j’entre collé à Amandine ? Comme ça, j’aurais une occasion de pouvoir frimer avec une jolie jeune fille. Rien que pour voir les autres mecs saliver dans le restau.

Brigitte tourna un index sur sa tempe en levant les yeux au ciel. Après des heures de conduite laborieuse, Laurent se sentit enfin détendu, heureux de retrouver ses parents.

Le repas se composait des plats simples et copieux que l’on trouve sur les aires d’autoroutes : entrecôte-frites pour les hommes, salade composée pour les femmes et jambon-purée pour Héléa. L’ambiance bon enfant qui régnait sur la famille balayait les mois d’éloignement et le manque qui émaillait les journées ordinaires.

— Laurent, tu veux bien voir avec moi le moteur du camping-car ? demanda Jean-Loup au moment du café. Ce matin, j’ai eu un peu de mal à le démarrer. J’ai peur qu’il y ait un problème. Les femmes n’ont qu’à faire les boutiques avec Héléa en nous attendant.

— Pas de soucis. On n’a qu’à y aller maintenant. La circulation risque d’être encore pire tout à l’heure.

Après un baiser offert à leurs femmes respectives, les deux hommes quittèrent le relais pour rejoindre la maison roulante de Jean-Loup.

— Essaie de le démarrer, dit Laurent en ouvrant le capot.

Quelques toussotements, mais comme le pressentait son père, impossible de relancer le moteur. Laurent ouvrit le coffre de sa voiture.

— Attends, j’ai des pinces. Ce doit être la batterie qui est mal chargée. Rien de grave.

Penché sous le hayon, Laurent ne vit pas les hommes cagoulés traverser le parking, entre les touristes, et s’engouffrer dans le relais. Pas plus que Jean-Loup, toujours affairé sur son moteur. Si l’un des deux hommes avait levé la tête à ce moment, il aurait pu percevoir l’éclat du soleil reflété par les armes automatiques qu’ils tenaient à la main.

La foule de clients prit des allures de troupeau effrayé par un prédateur, lorsque les hommes firent leur entrée en tirant des salves de fusil-mitrailleur. La confusion était totale. Sans dévier de leur but, ils coururent droit sur les différentes caisses du relais : essence, restaurant et boutiques. Les employés médusés gardaient les mains en l’air, attendant de savoir ce qu’ils voulaient. Organisés, les braqueurs obéissaient aux ordres d’un homme resté en retrait, qui coordonnait toute l’opération.

Refugiées derrière une poubelle, Amandine et Brigitte étaient figées par l’horreur. Ultime réflexe maternel, la jeune femme tenait Héléa serrée contre elle pour la protéger, une main plaquée sur ses yeux et ses oreilles pour ne pas la laisser devenir témoin d’une scène violente. Les autres clients s’étaient tétanisés aussi. Deux membres du commando bloquaient les sorties, une arme pointée sur les téméraires qui oseraient les braver.

Le transfert des fonds vers des sacs à dos apportés par les hommes se finissait déjà. Le tout n’avait pris qu’une minute ou deux. Mais alors que les braqueurs faisaient déjà demi-tour, prêts à quitter les lieux, un client sortit du lot, un pistolet automatique braqué sur le truand qui tenait la caisse d’essence.

— Police, arrêtez-vous ! hurla-t-il.

La riposte fut immédiate. Des coups de feu fusèrent de part et d’autre. Deux autres clients se mirent à couvert furtivement et ouvrirent le feu sur l’équipe de tueurs. Très vite, une odeur de poudre emplit l’espace du hall, accompagnée du brouillard créé par son embrasement. Les vitres volaient en éclat, les présentoirs explosaient sous l’impact des projectiles meurtriers, les détonations étaient assourdissantes. Un vrai carnage, une scène de guerre urbaine, au milieu de laquelle des innocents tentaient de fuir comme ils le pouvaient. Quitte à marcher sur les moins valides d’entre eux. Amandine vit une femme âgée sur le sol piétinée à plusieurs reprises. Une main sur la poitrine, elle suppliait Amandine du regard de la sortir de là. Elle osa relever la tête pour évaluer la situation. Personne ne faisait attention à elle, dans ce champ de tir. Un policier poussa un cri et s’effondra sur le carrelage, la poitrine en sang. Quasiment au même instant, un deuxième tomba sur le sol, un trou sanglant en pleine tête. Les yeux d’Amandine allaient et venaient des tireurs à la femme âgée. Jusqu’à l’accalmie dans la fréquence des tirs, focalisés désormais sur le dernier policier encore en vie, qui lui redonna du courage.

— Prenez soin d’elle, hurla-t-elle à Brigitte en lui confiant Héléa.

Sa belle-mère lui répondit quelque chose qu’elle ne comprit pas, sa voix se perdant dans les cris et les coups de feu. Elle s’élança près de la femme sur le sol et attrapa son bras pour la tirer. Elle eut énormément de peine à la trainer à l’abri, tant elle était lourde. Sans en avoir vraiment conscience, elle entendait les sirènes de police qui provenaient du parking. Elle atteignait presque son but quand une main ferme empoigna durement son bras, l’obligeant à lâcher son fardeau.

On tira si fort qu’elle ne put que se relever, pour sentir immédiatement un corps collé contre elle et le canon brûlant d’un pistolet-mitrailleur que l’on plaquait sur sa tempe. Celui qui semblait être le chef des braqueurs hurla si fort dans ses oreilles qu’elle crut que ses tympans allaient exploser.

— On s’arrache, les keufs sont là ! Avec moi, vite.

L’homme la projeta en avant, sans pour autant s’éloigner d’un centimètre du rempart qu’elle représentait. Les tirs s’intensifièrent sur le policier pendant qu’ils s’approchaient de la sortie. Ce dernier n’osait plus répliquer devant le déluge de feu qui s’abattait sur lui. D’un bond, il sauta derrière le comptoir du bar installé près de l’entrée du restaurant. Amandine vit une voiture puissante piler devant les portes vitrées du relais, ou ce qu’il en restait. Elle tenta de se dégager en comprenant ce qui allait suivre, mais l’homme accentua la pression sur son bras.

— Tu bouges, je te fume, compris ?

Sous la contrainte, elle se montra docile et se laissa guider jusqu’à l’arrière de la voiture. Dix secondes plus tard, la puissante berline quittait le parking sur les chapeaux de roues.

A deux pas de là, Laurent avait laissé tomber ses outils dès les premiers coups de feu. Le parking, revêtu de la quiétude d’une aire de repos pour vacanciers, avait pris en quelques secondes l’aspect d’un camp retranché. Des voitures s’étaient élancées, moteurs hurlant, pour stopper dans un crissement de pneus en travers de la façade. Des hommes en étaient sortis, brassards rouges au bras, mettant en joue les portes automatiques du relais. Bientôt, celles-ci volèrent en éclat. Jean-Loup et lui n’osèrent pas se regarder, de peur d’y lire l’angoisse de l’autre. Sa mère, sa femme et sa fille étaient à l’intérieur, plongées en plein chaos. Ne pas savoir était pire que détenir la certitude qu’il leur était arrivé quelque chose. Chaque rafale de tir le touchait douloureusement au cœur.

Les deux minutes qui suivirent lui parurent durer une éternité. Son souffle s’arrêta quand une puissante BMW surgit à son tour depuis l’angle du bâtiment, prenant les policiers au dépourvu. Quand elle pila devant l’accès, la carrosserie était déjà criblée de balles. Pourtant les coups de feu cessèrent subitement. Laurent ne mit qu’une poignée de secondes à comprendre pourquoi. L’un des braqueurs tenait un otage contre lui, rempart humain contre les armes des policiers. Et cet otage n’était autre que sa femme. Fou de douleur, il hurla son prénom mais il se trouvait trop loin pour qu’Amandine puisse l’entendre. Un accès de rage lui monta à la gorge quand le visage de sa femme disparut à l’intérieur de la voiture. Suivi d’une remontée de bile quand le chauffeur démarra avec violence, les pneus abandonnant de la gomme sur l’asphalte surchauffé.

Plus prompt que les flics à réagir, il sauta sans réfléchir dans sa Renault et mit le moteur en route. A peine prit-il le temps de lancer à son père par la fenêtre :

— Occupe-toi de maman et Héléa, je fonce !

La surprise était totale, il était le premier à se mettre en chasse. Quand il se fut engagé sur l’autoroute, il jeta un œil et ne remarqua personne dans le rétroviseur. Il enfonça davantage la pédale de l’accélérateur. Le moteur hurlait de tous ses pistons mais tenait bon pour le moment. Il fallait le malmener pour tenir le rythme imposé par la BMW, qui n’était déjà qu’un point sur l’horizon. A la faveur d’un virage, Laurent s’aperçut qu’il gagnait du terrain. Persuadés d’avoir déjoué toute tentative d’arrestation, les braqueurs devaient se montrer trop confiants. Cela joua en faveur de Laurent, qui prenait tous les risques pour remonter à leur niveau.

En slalomant à vive allure entre les autres voitures, il se fit klaxonner à plusieurs reprises. Un panneau lui indiqua que sa course folle durait déjà depuis une quinzaine de kilomètres. Il connaissait vaguement le tronçon qu’ils empruntaient. D’ici quelques kilomètres, un long tunnel passait sous le Mont du Diable. Il voulait coûte que coûte les rattraper avant de le traverser, si sa voiture le permettait. Le témoin de température moteur s’approchait dangereusement de la zone rouge. Mais ce n’est pas ce qui le préoccupa sur le moment. Dans son rétroviseur, il aperçut les reflets des premiers gyrophares de la gendarmerie.

— Ils se sont enfin décidés à les pourchasser, grommela-t-il.

A moins qu’ils ne l’aient pris pour un complice et l’arrêtent sur le bord de la chaussée. Le temps de démêler l’imbroglio et il sera trop tard pour Amandine. Penser à elle lui comprima l’estomac. Pourvu que les ravisseurs n’aient pas touché un seul de ses cheveux, pensa-t-il. Je ne m’en remettrai jamais. Il accéléra encore un peu plus, mais dut freiner après le sommet d’une côte. Un poids-lourd en doublait un second, roulant de front. Ils occupaient ainsi toutes les voies. S’il attendait que le chauffeur finisse sa manœuvre, il perdrait la BMW pour de bon. Les portes arrière grossissaient rapidement sur son pare-brise, il devait prendre une décision.

Mû par l’instinct, il fit un brusque écart et s’engagea sur la bande d’arrêt d’urgence. Le geste était périlleux, mais il désirait le tenter. A vitesse normale, cela devait se révéler difficile. A près de deux cent kilomètres par heure, presque du suicide. L’espace entre la glissière de sécurité et les flancs du camion suffisait tout juste pour le gabarit de sa Renault. Si le chauffeur faisait un écart ou si Laurent calculait mal sa trajectoire, c’était la mort assurée. Il serra les fesses quand son rétroviseur droit explosa, au contact du métal, mais il passa in extremis.

Les appels de phare furieux du chauffeur ne l’atteignirent pas. Il reprit le maximum de vitesse. Par bonheur, la BMW avait dû se frayer aussi un chemin dans le trafic : elle restait désormais à sa portée. Son cœur se serra quand il aperçut l’arrière du crâne d’Amandine. Ses cheveux clairs en désordre voletaient autour de sa tête. L’un des braqueurs avait probablement laissé sa fenêtre ouverte, paré à passer une arme pour tirer sur les poursuivants éventuels. Les deux bolides dépassèrent un panneau indiquant que le tunnel n’était plus qu’à deux kilomètres, autant dire un temps infime, vu leur rythme de croisière. Un des types regarda en arrière et l’aperçut. Aussitôt, il tapa sur l’épaule du chauffeur de la BMW, qui força l’allure. Laurent serra les dents, sa voiture était sur le point d’exploser. Impossible pour lui d’aller plus vite. Le volant vibrait en tous sens, il risquait à tout moment de partir en tonneau. Mais il ne voulait pas abandonner, il le devait à Amandine.

C’est à ce moment qu’une Mégane RS le dépassa sans difficulté apparente et se mit devant lui, sirènes hurlantes, pour le forcer à ralentir. La partie était perdue d’avance avec ces voitures surboostées de la Gendarmerie. Il mit son clignotant et se rangea sagement sur le côté. A peine avait-il coupé le moteur que les deux pilotes casqués étaient déjà sortis, leurs armes pointées sur lui. Un autre véhicule bleu marine se gara derrière lui, pendant qu’un cortège bruyant passait pour continuer la poursuite. Il entendit même un hélicoptère les survoler quelques instants, avant de s’éloigner en direction du tunnel.

— Dehors, ordonna un gendarme. Et les mains sur la tête.

Il sortit docilement, évitant tout mouvement brusque, même s’il enrageait de ne pas pouvoir aller plus loin. Aussitôt, l’un des hommes derrière lui le saisit par les épaules pour le plaquer sur le capot de sa voiture. Sans ménagement, le flic lui ramena les mains dans le dos pour le menotter.

— Vous faites erreur, dit-il en grimaçant. Je suis le mari de la femme qu’ils ont pris en otage.

— Ouais, c’est ça… Sois sage et ne me donne pas une raison pour te tirer dessus. J’ai deux copains à moi qui sont morts dans le relais. Je suis un peu à cran.

— Je vous dis que je ne suis pas…

Un coup de pied violent derrière le mollet l’empêcha d’aller au bout de sa phrase. La douleur était horrible, moins toutefois que celle de ne pas savoir ce qu’allait devenir Amandine. Les larmes aux yeux, il grimaça pour ne pas insulter ce flic trop zélé. La riposte serait immédiate. A genoux sur le sol, il lutta pour contrôler les élancements dans sa jambre. Le répit fut de courte durée, le gendarme le tira sous l’aisselle pour le relever et le retourna pour le mettre face à lui.

— Où vont-ils ?

— J’aimerais bien le savoir aussi…

— Déconne pas avec moi, petit. Je ne suis pas d’humeur.

« Petit » ? Ce type sortait à peine de l’école et ne devait pas être beaucoup plus âgé que lui. La colère le consumait de l’intérieur.

— Mais c’est quoi cette équipe de bras cassés ? explosa-t-il. Je vous dis que je ne fais pas partie des braqueurs. Ces types ont enlevé ma femme, je voulais la récupérer, c’est tout. Et vous, vous ne trouvez rien de mieux à faire qu’arrêter et frapper les victimes en laissant les coupables s’échapper. Et on se demande ce qui débloque dans ce pays !

Le gendarme avança d’un pas, mâchoires serrées. Laurent se raidit, prêt à recevoir une correction qu’il estimait très sévère. Il ferma les yeux quand le poing de l’homme se leva. Mais rien ne vint s’écraser sur son visage. Il osa un regard : un gendarme plus âgé était sorti de sa voiture en courant. Il criait sur son subordonné et le couvrait de noms d’oiseaux.

— Martial, je ne peux pas te laisser seul une seconde sans que tu fasses une connerie. Stoppe-moi ça tout de suite.

Il écarta le jeune gendarme et se planta devant Laurent, l’air désolé.

— Vous êtes bien monsieur Berdeaux ?

— Oui, comme je tentais de le dire à votre copain. Mais je n’ai pas eu vraiment le loisir de pouvoir m’exprimer.

Regard mauvais du dénommé Martial. Mais Laurent s’en moquait comme de la guigne.

— Pardonnez-nous, on vous a pris pour un complice des braqueurs lorsque vous avez quitté l’aire de repos. Mais on vient de m’avertir à la radio que vous étiez le mari de la femme prise en otage. Votre père est venu informer mes collègues. Je suis le Capitaine Morel. C’est moi qui dirige les opérations.

— Si ça ne vous dérange pas, je voudrais les détails, mais plus tard. Avez-vous une chance de les arrêter et de sauver ma femme ? C’est ça qui m’intéresse.

— Oui, aucun souci. Malgré que ces hommes soient très déterminés, ils seront coincés d’ici peu. Il y a un tunnel, un peu plus loin.

— Je le connais. Et alors ?

— Alors, ils sont pris en chasse par deux véhicules rapides d’intervention de la gendarmerie, un hélicoptère et il n’y aucune sortie avant vingt kilomètres. L’hélico viendra les intimider à basse altitude quelques centaines de mètres derrière le tunnel pour les forcer à s’arrêter. Comme il se termine dans un virage, ils ne verront rien du dispositif.

— Puissiez-vous avoir raison… Tant que ma femme est saine et sauve. Vous pouvez me le garantir ?

Une expression de gêne passa sur le visage du gendarme. Garantir la survie d’un otage, au cours d’une opération de cette envergure, c’était comme signer son arrêt de mort professionnel si un incident survenait. Un crachotement dans le talkie-walkie lui sauva la mise.

— Hélico en position, Capitaine, chanta une voix nazillarde. Ça n’arrive pas encore.

— Parfait, restez en place. Ils sont sur vous. Equipage Mégane, vous êtes loin ?

— Négatif. On entre dans le tunnel. Dernier visuel du véhicule des suspects lorsqu’ils sont entrés.

— Vous voyez, dit-il à Laurent. Ce n’est qu’une question de secondes.

L’attente n’en parut pas moins interminable. Laurent s’attendait à tout moment à l’annonce d’une fusillade nourrie entre les gendarmes et les braqueurs. Avec sa femme entre les deux camps. La radio crachota encore. Laurent reconnut la voix du pilote de l’hélicoptère.

— Mégane en visuel, Capitaine. Ils sont sortis du tunnel. Aucune trace des suspects.

L’incrédulité se lisait sur le visage du gendarme.

— Confirmez ! cria-t-il dans le talkie.

— Le véhicule du suspect a disparu, Capitaine. Les équipages sont sortis du tunnel, mais pas de BMW.

— C’est impossible ! Vous les avez loupés, tout simplement.

— Négatif. Nous avons le trafic en visuel sur un tronçon de deux kilomètres, aucune trace des suspects.

— Merde ! C’est qu’ils sont donc restés planqués à l’intérieur. Martial, avertis les équipes restées en retrait. Que tout le monde me fouille ce tunnel. On fonce là-bas !

— Et moi, je fais quoi ? demanda Laurent.

— Vous montez avec nous, ça vous évitera de jouer au cow-boy sur les routes. Je n’ai pas besoin de ça en plus.

Dix minutes plus tard, il fallait se rendre à l’évidence. La BMW était entrée dans le tunnel, mais n’était jamais reparue à la sortie. Elle avait disparu corps et biens. Glacé d’angoisse, Laurent observait sans desserrer les lèvres le ballet des gendarmes impuissants. Dire qu’il avait été à deux doigts de rattraper ces types. Il s’approcha de Morel qui aboyait des ordres sans avoir l’air de plus comprendre la situation que ses hommes. Laurent lui tapota l’épaule pour l’obliger à le regarder :

— Capitaine, vous m’aviez promis une arrestation rapide, facile, et certaine à cent pour cent. Ce qui n’est pas arrivé. Juste une question. Une seule, mais qui a une importance folle pour moi : où est ma femme ?

— Je l’ignore totalement…

Report this text