Bad luck city

Rosanne Mathot

Sagesse et confidences d'une fille dite "de joie".

« Il y a les platoniques, voyez ? Ceux qui rêvent du clair de lune. Et puis, il y a les autres, voyez? Ceux qui ne tergiversent pas. Qui vont droit au but, quoi ».

Elle prononça ces mots en agitant une poche de soie rose qui faisait gling gling avec les euros qu'elle venait de récolter sur le trottoir.

La petite poupée riait de ses yeux rouges (un peu enfoncés) qui clignotaient façon sémaphore dans la nuit. Elle offrait au frimas une gorge entièrement nue et sans défense. Une belle pousse, bien droite. Une fille splendide. Un joyau.

D'une menotte menue, elle remit en place sa tignasse en désordre. Puis se tut. 

Les sentiments (ceux des autres) ça avait toujours été sa discipline, sa rigueur, son gradus ad parnassum. La fille dite « de joie » avait su tirer de sa discipline une fermeté persévérante, de celles qui immunisent contre tout. 

Enfin... "Tout". Non. Pas tout. 

Elle prenait soin de se tenir à l'écart de deux choses : ses pulsions périlleuses et la solitude trop solitaire.

Mais, ce soir, elle trébuchait sur son propre horizon. Elle se prenait les pieds dans sa propre ligne de vie.

Elle se tourna, comme pour dire au-revoir et...

... "Il paraît qu'il y a des gens qui ont des mots accrochés dans le coeur, comme des oursins. Les faire sortir, ça arracherait tout"... qu'elle dit..... "Et puis, il parait que, parfois, l'inertie charrie d'insoupçonnables tabous" ... qu'elle dit aussi...  

Puis elle effectua une légère contraction du nez. Comme une grimace esquissée. "Ce soir - qu'elle dit - la pluie va faire déraper les habitudes de leur trajectoire. Tu vas voir". 

Et elle leva la main.

Et la pirouetta.

Et la fit retomber.

Et la chaloupa sur sa hanche.

Et elle disparut. Avec sa main et tout le reste. 


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