Ma guerre sainte.

Fionavanessabis

réflexion


Je suis née avec un signe particulier, ma myopie. Elle est toute intérieure aussi.

Cette tendance à voir le contour des autres légèrement flouté, embelli, diraient les mauvaises langues, je dirais pour ma défense, que je veux croire non pas en ce que je crois savoir d'un autre, mais en ce qui se perçoit, toute la potentialité, tout l'essentiel, parfois jamais exposé, mais non moins présent, même en germe, chez quelqu'un.

Mes lunettes en revanche ne sont pas roses pour moi-même. J'ai appris de bonne heure à soutenir les regards  fusillade de mon père, et à d'autres moments, ses regards aussi qui m'outrepassaient et me rendaient invisible.

Et à force de me le répéter, ma mère me persuada que j'étais comme mon père.

Aussi bonne à rien.

Aussi mal aimable.

Je me mis à me redouter, pouvais-je me fier à moi si j'avais, cachée quelque part, la même rage que la sienne, le même besoin de mordre les autres afin qu'ils ne s'en relèvent pas ?

Où se cachait ma colère qui devait pouvoir être comparable à son raz-de-marée à lui, impossible à endiguer ?

Par peur de mon ombre, je me mis à m'oublier. Je fréquentais surtout les autres, sous forme livresque. Mes amis, des livres. Mes perspectives, des livres. Mes évasions, des livres.

Je me fis douce, pour ne pas lui ressembler. Je me fis muette, pour ne pas vomir les mots comme lui, mais les retenir, les cultiver, jusqu'au jour où je les posai sur une feuille de papier froissé pour faire sourire quelque amoureux.

Je me mis à ne plus poser de question, à accepter d'emblée la présence bruissante des autres, comme j'aurais sans doute aimé qu'ils m'acceptent. Sans le fusil dans les yeux.

 A l'école, j'avais honte. Personne ne me disait rien, mais j'avais honte d'être la fille de mes parents, qui me rendaient témoin d'une maison tonitruante de cris, de vaisselle contre les murs. Je me sentais aussi déplacée que leurs paroles coupantes.

Je leur demandai de me mettre à l'internat, dans un mot que je glissai sous leur oreiller. Ils ne m'en dirent mot, jamais. J'avais dix ans ; à douze, je crus mon père quand un soir la boisson lui fit dire que je n'avais qu'à partir, que je n'étais plus sa fille. Je ne savais pas reconnaître alors l'origine des crises de mon père, qui se cachait bien, bien que j'en connaisse par cœur, de manière implicite, les manifestations.

J'ai donc franchi le seuil de l'appartement familial, dans une ville nouvelle de la région parisienne. Personne ne m'a retenue, la discorde battait son plein. J'ai cogité, trouvé que la meilleure place pour éviter le regard des voisins et avoir le temps de réfléchir à ce que je devais faire, c'était entrer dans l'espace réservé au vide-ordures, au rez-de-chaussée, il y faisait noir, personne ne me verrait, et je pourrais m'organiser. Je me rappelle avoir vu l'heure, 20 heures, avoir envisagé avec effroi où aller une fois sortie de l'immeuble. Pas de manteau, pas d'argent, sauf la monnaie du pain. Personne à qui téléphoner. Que des cabines téléphoniques en ce temps-là. Et que dire ? Que j'étais devenue la honte de mon père ? qui aurait pu l'entendre, et comment aurais-je pu seulement proférer une syllabe, moi l'indigne, qui osais soutenir en silence le regard courroucé, qui plus tard à l'adolescence oserai proférer les paroles tabou : tu bois.

Moi qui enceinte jusqu'au cou m'interposerai entre lui et mon frère, en le défiant, moi, tu ne vas pas oser me frapper, avec mon ventre plein de tendresse ?

Moi qui pleurant à gros bouillons un soir de désespérance adolescente, parvins à me tétaniser tant sur le canapé du salon, déserté par les drogués du travail que furent mes parents, qu'il me fallut le seau d'eau glacée sur la tête, la poigne enserrant mes longs cheveux pour que ma tête ne heurte pas en montant l'escalier de bois, pour que mes membres traînent tout le long du couloir jusqu'à ma chambre, jusqu'à ce qu'il me relègue là et aille vociférer après ma mère, après la lune, après tout le quartier.

Ce soir-là, je me rappelle encore la guerre que j'ai déclarée. J'ai fixé longtemps le ciel à ma fenêtre, immobile, jusqu'à ce que je me souvienne de qui j'étais, de mon prénom. J'ai su sans mot dire que ce serait lui ou moi. Que je me ferai insaisissable. Que nous deviendrions des étrangers. J'ai mis des kilomètres entre nous. J'ai voulu ma propre famille pour ne plus retourner dans son royaume maudit. J'ai été guerrière par quatre fois, offrant mon corps tordu de douleur comme tapis rouge à mes enfants. Puis vache sacrée les nourrissant à la mamelle, de lait et d'histoires.  J'ai appris à mettre en cause les jugements de  ma mère. Elle avait manqué de discernement, engluée dans sa souffrance à elle. On ne se ressemblait que physiquement, mon père et moi. Les autres me touchaient. Les autres se confiaient à moi, qui les écoutais. Les enfants s'appuyaient sur moi, peut-être parce que je ne voulais pas nuire, laisser respirer,  et partager.

Ce qui ne m'a pas empêchée d'errer. J'ai su que oui j'étais en colère. J'ai su qu'il me faisait pitié. Et que je ne pourrais l'aider qu'en refusant sa toxicité. Quand j'ai eu quelques rides, je lui ai écrit pourquoi je ne viendrai les voir que de loin en loin et je lui ai raconté tous les vrais dangers et détresses que j'ai encourues jeune fille et qu'il n'a pas sues, tant il était engoncé dans sa propre misère. J'ai fendu l'air vicié de mes moulinets martiaux et j'ai refusé la confusion. Et j'ai remercié les cieux d'avoir mis sur mon chemin Aude, Geneviève, Micheline, Pierre, Youri, Patrick, Salvador, Mamadou, qui furent après mon grand-père et ma grand-mère maternels les vraies pierres d'angle, les pères et mères de substitution sur qui appuyer ma jeune vie.

Micheline qui me disait en riant que je n'étais qu'à moitié traumatisée. Que j'étais son dictionnaire portable. Et elle à qui je n'ai jamais dit qu'elle m'avait accouchée. Ma Suissesse indestructible le sut peut-être car c'est à moi qu'elle donna ses livres, au soir de sa vie.

Salvador qui portes si bien ton nom, je me rappelle de tes yeux rieurs et tes paroles si douces, tu as été l'oreille attentive qui m'a sortie d'une terrible situation en souriant et si je ne t'ai jamais vu que ce soir-là, et que personne ne le sut que moi, c'est toi qui me remis sur les rails de ma vie, avec élégance, pas un mot plus haut que l'autre.

Ma Geneviève aux yeux bleus, mon ange amie du grand Luc D., vous ne vouliez être marraine par peur de votre grand âge, mais vous étiez la plus vive, la plus lucide, et vous m'avez offert un toit, vos conseils qui résonnent encore aujourd'hui, et votre cœur.

Mes maîtres à penser, vivants et morts, vous m'avez si bien tapissé le chemin pentu et rugueux qui fut le mien ; je n'ai pas de mérite, sauf celui de vous avoir choisis. Et aimés à vie.

Mon grand ami, vous qui me vîtes au premier coup d'œil. Vos mots, votre sourire m'accompagnent  contre tous les narquois. Je me rappelle que vous disiez, un ami, c'est celui qui vous dit « arrête tes conneries », c'est exactement pour ça que quand je pense à vous, je pleure de bonheur d'avoir au moins su vous reconnaître vous, comme le meilleur des amis, le plus drôle et désinvolte aussi.

C'est grâce à vous aujourd'hui que je ne suis pas devenue l'arbre mort de mon père.

Que je fleuris. Que ma guerre sainte est contre moi seule.

Que si ma signature est le doute, vous avez mis le sourire en exergue à chacun de mes pas.

Que mes enfants se tournent vers moi par amour, que je peux essayer d'anticiper leurs faux-pas, de les rassurer, de les aimer comme ils sont, vivaces et fragiles, de me faire des cheveux blancs pour eux.

Pourtant ma tignasse est noire et celle de mon père blanche de fond en comble. L'habit ne fait pas le moine, c'est bien vrai.

Je sais bien qu'avant d'avoir les cheveux aussi blancs que lui, il me faudra parcourir la distance qui me sépare encore du pardon, celui du  tréfonds de soi. Je sais déjà toutes les privations qu'il s'est octroyées, toute la sécheresse de sa vie, à n'avoir été ni vraiment père ni grand-père. Que son véritable hiver, c'est de comprendre, au mieux, que ses enfants ont tout fait pour se dédouaner de lui.

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