Maurice

nyckie-alause

— Tiens, c'est pour toi !

— J'en ferai quoi, c'est un livre et je n'ai pas de lampe… chez moi.

Jean avait pensé lui faire plaisir et Maurice se contente de poser le livre par terre, à côté des cartons que les éboueurs n'ont pas ramassés.

— Un bouquin, un livre, un roman, un ouvrage, un opuscule, une parution, un magazine, un journal, un manuel… Il doit y en avoir d'autres, des synonymes mais je les ai oubliés. J'ai pas de lampe, pas de lampe ! Rentre chez toi, laisse-moi mon trottoir ! lui lance Maurice avec mépris.

Jean hésite, cherche son regard, mais l'autre reste vautré, par terre sur son trottoir, même pas assis sur les cartons. Il se retourne pour partir, « on ne m'y reprendra pas » a-t-il envie de dire aux passants qui traversent la rue pour échapper à la confrontation avec Maurice, qui immanquablement finit par se produire. Maurice, quand il est fatigué, quand il n'a pas mangé ou bien quand il a bu, la recherche, la provoque, s'en délecte, s'en repait. Ce n'est pas un mauvais bougre mais ces accrochages lui tiennent lieu de relations sociales.

Jean décide de partir quand, Maurice n'a pas pu résister, un homme il faut que ça parle à d'autres hommes, l'interpelle 

— Jean, reviens, je voulais pas te fâcher, allez fais pas la gueule…

Il ne se retourne pas, Jean, il en a marre de se faire rembarrer. Hier il s'est passé la même chose, ou presque : en partant travailler il lui a laissé le journal et un sandwich et l'autre, assis comme tous les jours à la place qu'il revendique lui a balancé un « J'ai pas faim, j'ai déjà mangé, j'ai pas de lunettes, fous le camp… ». Il ne lui demande pas de dire merci, non, juste s'il pouvait ne rien dire ce serait déjà un progrès. Chaque jour, la même chose chaque jour. 

La gardienne, avant on disait la concierge, de l'immeuble qui fait le coin avec l'avenue, se saisit de la manche de Jean pour le retenir.

— La colère, ou la gentillesse, ça sert à rien avec ce bonhomme. Je ne saisis pas pourquoi vous insistez. Avant-hier, j'ai posé un caban sur la pile de cartons et il s'est mis à gueuler. Je l'ai traité de sale type… mais voilà.

— Ouais, il peut l'être… mais voilà.

Il voudrais poursuivre son chemin mais elle ne lâche pas et comme il passe tous les matins il lui dit « je n'ai plus le temps on verra demain, je passe tous les matins ». Il regarde le ciel et ajoute pour clore l'épisode je crois qu'il pleuvra aujourd'hui, si le vent ne se lève pas… Elle lève les yeux et Jean échappe à son emprise. Il ne peut se retenir de regarder en arrière avant de tourner le coin de la rue. Le livre a disparu. Sa couverture est rouge, s'il y était encore il le verrait. Il fait un signe de la main en direction de Maurice qui, ostensiblement, regarde dans une autre direction. On jurerait que de la poche de son nouveau caban s'échappe comme une lueur rouge.


La routine. Jean est arrivé au lycée, a serré la main des collègues professeurs avec lesquels il a des rapports cordiaux, ignoré les autres, parlé un moment avec Madeleine, mangé un des deux sandwichs qu'il s'était préparé, bu un café en salle des profs. Il a rendu des devoirs, donné quelques cours aux secondes et aux terminales mais ces dernières années, il n'y croit plus, il a l'impression que la littérature est devenue le cadet de leurs soucis. Une élève lui a demandé si ce bouquin qu'il a donné à lire pour les vacances de février, par hasard, « Y'aurait pas eu un film, le titre me dit quelque chose, avec Matt Damon. » 

— Je ne crois pas… On dirait qu'il va pleuvoir.

La jeune fille regarde le ciel et acquiesce.

Jean a vraiment le chic pour mettre fin aux conversation. Il n'a pas su que répondre et il ne connait pas Matt Damon, ce qu'il n'a pas osé lui dire. Une journée pareille, décevante, il en vit de plus en plus souvent, des journées comme ça, qui le font se sentir vieux, surtout si la nuit tombe tôt et qu'il fait froid. Pleuvra-t-il ou pas ?

Madeleine propose de faire un bout de chemin ensemble mais il dit « pas possible, j'ai des courses à faire, urgentes ». 

— On aurait pu boire un café… 

Elle insiste, souvent elle insiste et a gain de cause. Mais ce soir, à voir sa tête soucieuse elle coupe court. J'aurais passé un mauvais moment pense-t-elle et elle l'embrasse en disant « on se voit demain ».

C'est vrai qu'il doit faire un achat. Il entre à Monoprix, au rayon bricolage il choisit une lampe de poche tellement grosse qu'elle ne rentrerait pas dans une poche, à moins d'avoir un caban, deux recharges de piles, et au rayon épicerie un cannette de bière. C'est son tour, à la caisse quand il dit « excusez-moi, pardon » et s'en retourne pour prendre une seconde cannette. Peut être que ce soir…

Le sac du Monoprix est lourd et à chacun de ses pas il fait un bruit de papier froissé, de feuille que l'on tourne, de grignoti-grignota qui est un son très spécial, un bruit que l'on a du mal à produire en le faisant exprès. Mais Jean, il sait. Quand ses enfants étaient encore des enfants, ils s'amusaient à ça : celui qui avait les yeux bandés devait deviner comment le son était produit. S'il ne savait pas il avait un gage et devait inventer une petite histoire tenant lieu d'explication. 

Ses pensées occupent ses pas et le chemin du retour vers son appartement désert semble raccourci. Le coin de la rue, la loge éclairée de la concierge du 23, la vitrine du magasin de chaussures, l'éclairage public qui clignote comme s'il hésitait, le tas de carton qui a encore augmenté. Et Maurice. Il n'a pas vu Jean arriver. Il est plongé dans la lecture d'un livre rouge à la couverture brillante. Le col de son caban est remonté sur son cou de poulet. Ses mains osseuses semblent cramponnées au roman quand, depuis ce matin on dit que cela va se produire, il se met à pleuvoir.

— Ça va ? demande Jean. Il pleut. 

Il se surprend lui-même d'une telle banalité. Maurice lève la tête et sourit. C'est difficile car il en a perdu l'habitude et l'envie depuis tellement longtemps. Il marque la page d'une petite pliure et fourre, mais sans empressement, le bouquin dans sa poche.

— Heu, Maurice, j'ai pensé que peut être nous pourrions boire une bière…

— Pfeuu ! souffle le lecteur avec un peu de mépris, pffeuu! C'est ça ! Et pourquoi pas un restau tant que tu y es…

— Non, juste une bière, j'habite là, à deux pas, chez moi, c'est petit mais y'a de la lumière et du chauffage. 

Du sac il tire les deux bières et les lui montre.

— Ok dit Maurice, Ok pour cette fois mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude.

Sur la table de la cuisine, Jean vide son sac : un grosse lampe, huit piles, deux bières et aussi le sandwich qui reste de midi et qu'il partage d'un coup sec.

Sur la table de la cuisine Maurice vide ses poches. Un livre à couverture rouge et soigneusement plié, un petit mouchoir brodé.

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