MEMOIRES

nyckie-alause

La mémoire, qu'elle soit personnelle ou partagée, historique ou collective, est le matériau qui nous construit, le ciment qui nous unit…

 Si aujourd'hui j'ai décidé d'écrire ces mémoires, c'est que ma vie publique est sur le déclin. Le titre que je porte encore n'est plus qu'honorifique. Durant toutes ces années, celles de jeunesse et celles de maturité, toute mon énergie ne s'est déployé que dans le but que je m'était fixé, à quatorze ans. Et l'origine des choix qui m'ont guidé dans cette tache doit être révélée à mes proches. 

Quand le bateau a accosté, la plupart des familles avec lesquelles nous avions fait cette première et dernière traversée étaient attendues sur le quai par des gens qui leur faisaient des signes de la mains bien avant que chacun puisse reconnaître son cousin ou sa tante ou un grand-oncle. Tant que nous étions dans l'avant-port, je scrutais les barrières qui limitaient la foule au fond de l'espace, tentant d'attirer ma mère vers l'escalier. J'espérais que, si nous sortions dans les premiers, quelqu'un serait prêt à nous emmener avec lui dans une de ces voitures rutilantes garées le long de la clôture de la douane.

La coupée des premières classes fut déployée en premier. La foule amassée sur le pont supérieur trépignait, les enfants recevaient des taloches, les mères des réprimandes. Tout cela dans des criaillements aux accents d'un Sud encore plus au sud, d'un pays que l'on venait d'abandonner.

La main que ma mère serrait sur mon épaule était glacée comme si le sang n'y circulait plus et ses ongles entraient dans ma chair maigre en y laissant des marques qui le soir, quand je me suis déshabillé étaient toujours visibles.

Avant que notre tour n'arrive enfin, nous avons attendu plusieurs heures avec nos deux valises. La mienne était plus petite que celle de Marthe, ma mère. C'était une de ces valises construite pour l'exode, brune, avec des coins de laiton, ses fermetures renforcées d'une sangle de cuir à laquelle ma mère avait rajouté quelques ficelles nouées et plusieurs étiquettes avec mon nom, le sien, et notre adresse, l'ancienne adresse, celle où ne retournerions jamais. La sienne était presque identique mais on voyait bien qu'elle n'avait pas été acheté pour l'occasion. d'anciennes étiquettes étaient recouvertes par des nouvelles, d'autres avaient été arrachées. Un homme à proposé son aide, pour les valises, mais Marthe, avec un dédain de grande dame, la lui a refusée. En un instant, il a rejoint le quai pour se serrer contre une femme à chapeau bleu et moi, en serrant les dents et retenant mes larmes j'ai tiré à deux mains la lourde valise derrière moi, suivant ma mère au plus près.

Sur les pavés humide du quai jonché de papiers et de fleurs, nous n'étions plus que quelques uns attendant je ne savais quoi quand deux bus sont arrivés et se sont garés. Quatre douaniers  débonnaires en sont descendus disant à ces familles hébétées et perdues que pour les formalités et vérifications nous verrions plus tard, que nous devions être fatigués du voyage, que nous allions être accompagnés sur le site de nos hébergements, que bienvenue, en métropole. C'est seulement à ce moment que Marthe a lâché prise, sa valise, mon épaule, ne gardant sur le cœur que sa tristesse, son désespoir et son sac à main.

Nous avons longtemps roulé dans les collines après avoir traversé la ville. De loin en loin on apercevait encore la mer que la lumière du soir faisait ressembler à celle que nous avions quittée. J'avais faim et mal au ventre mais je n'osais pas le lui dire. Depuis le début de notre voyage, je crois que c'était la première fois que nous restions aussi longtemps sans nous adresser la parole. Nos gorges s'étaient rouillées et quand l'autocar s'est enfin arrêté, les paroles qui sortaient de toutes ces bouches ressemblaient à des grincements. Il y eut un appel, une attribution de numéros et de clefs (nous n'en avions plus) et une distribution de sandwiches à la viande. Marthe les a emportés dans ses mains. « Occupe-toi des valises ». Je l'ai suivi encore et encore, à reculons en les traînant. 

C'était un logement de deux pièces, la chambre minuscule encombrée d'un lit aux montants métalliques écaillés, la cuisine dotée d'un réchaud à gaz, d'une table aux chaises dépareillées, d'une cuvette et d'un broc posés sur une étagère. Elle déploya un mouchoir à carreaux qui avait dû appartenir à mon père pour nous servir de nappe, y posa les casse-croûte et, seulement après m'avoir versé de l'eau du broc sur les mains qu'elle  m'autorisa à manger. De son sac à main elle sortit ensuite une enveloppe contenant ce  qu'elle avait conservé, quatre dattes pour mon dessert. « Profites-en bien, ce seront les dernières », elle caressa mes cheveux « Avant longtemps » rajouta-telle.

Pendant les mois et les années qui suivirent notre exode, nous avons déménagé souvent, toujours plus vers le nord. Elle me disait « C'est ton pays et le pays de tes ancêtres ». 

Pour que je le comprenne, elle m'a entraîné sur des routes  de campagne vers des villages tristes et abandonnés.Nous avons arpenté leurs cimetières au quatre coins de l'hexagone. Nous avons  vu des pierres où nos noms étaient inscrits. Nous avons vu des pierres qui recouvraient des enfants, des mères, des vieillards. Nous avons mis de la distance entre notre ancienne vie et notre nouvelle vie. Quand l'accent de nos origines revenait trop souvent dans ma bouche, une claque tombait et elle me faisait lire dix pages de « la légende des siècles » à haute voix et sans accent.

Quand je voulais en savoir plus sur mon père, je devais attendre le dimanche. Quand elle revenait de la messe, elle était Dieu sait pourquoi, d'excellente humeur. Je posais des questions, en rafale, et elle, elle finissait toujours par me répondre « c'est lui qui a choisi! », et il me fallait attendre le dimanche suivant pour tenter une nouvelle approche.

Quand j'ai eu quatorze ans, un vague cousin de l'autre côté de la Méditerranée, à peine plus âgé que moi, est venu nous rendre visite. Nous venions d'aménager à Brest et lui venait pour s'engager dans l'armée. Dans le noir de la chambre nous avons parlé d'avenir. Il partait avec des idées de reconquête et de revanche. C'est cette nuit-là que j'ai su ce que je voulais devenir.

Voici pourquoi le HCR.

Toutes ces années passées à m'occuper du sort des réfugiés, toutes ces années à me débattre entre politique et simple humanité, toutes ces années pour réparer l'arrachement et les multiples pertes qui furent le lit de mon enfance.

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