Mohr à Venise

Eddy G.N. Lane

Ce fut la semaine la plus longue de l'histoire de Venise. C'était la semaine qui bouleversa le calendrier. Elle comptait plus de nuits que de jours et les jours redoublaient leurs passages.

L’homme à l’entrée de l’exposition ‘’Dessins et gravures de Rembrandt'' était grand et costaud. Je lui présentai ma carte d’artiste. Il n’avait rien contre la gratuité d’entrée que cette carte procurait à son titulaire. Mais un titulaire plus grand et plus costaud que lui-même, réveillait quelques soupçons. Pas de mèche pour être écrivain, les cheveux pas assez longs et décoiffés pour un éventuel musicien, pas de barbe de peintre. Une moustache seule ? Peut-être mais pas une, comme la mienne collée sur un visage souriant entre deux épaules larges à une hauteur d’un mètre quatre vingt quinze. Il n’aime pas. Il ne dit rien. Je prends ma carte, passe à côté de lui :

― Merci jeune homme.

Moins grand et moins costaud mais plus âgé, il n’a pas aimé merci jeune homme, non plus.  Je sentis son regard dans mon dos.  Mon portable se mit à sonner. Rondo Veneziano !

― C’est interdit ! Vous devez sortir pour téléphoner ! Mon sourire s’élargit en sortant. Histoire de lui dire que l'exercice de son pouvoir de gardien ne me gênait pas.  Une fois dehors je répondis.

― Allo, oui ?

― Pronto, pronto ! Aspeta un momentito …

Une voix essayait de se faire entendre à travers des fritures, à travers des bruits d’une rue, parasitée par mille étincelles sonores, oscillant de crescendo jusqu’à se perdre presque totalement. Finalement, le son s’éclaircit sur une ambiance vive d’une ville.  Les pas, les voix des passants et soudain, les cloches d’une église. La voix devint claire.

― T’entends les cloches ? Les cloches de St Marc ? C’est génial ! Non ?

― Ah, oui, c’est phénoménal. Mais quelles cloches ? Quel St. Marc ?

― St. Marc sur la place du même nom et où veux-tu que ça soit sinon à Venise ?

― Bien sûr, suis-je bête, mais je ne vous savais pas là-bas et puis qui êtes-vous ?

― Écoute, bien, écoute maintenant !

Les cloches sonnaient. Je les entendais clairement. J’imagine que la femme a dû tendre son bras avec son téléphone portable vers le campanile au-dessus de la place St. Marc à Venise. J’avoue, j’étais impressionné.

―J’entends très bien, c’est superbe, vraiment mais avec qui je parle, qui êtes-vous.

― T’as entendu ? Je coupe, je t’appelle plus tard encore, faut que je recharge mon portable.

Je remis le mien dans la poche de ma chemise. Mon copain, à l’entrée prit une position centrale dans l’entrée. Il me barrait la route.

― Vous n’allez tout de même pas me réclamer ma carte encore ? Je viens d’entrer et de sortir pour téléphoner.

― Je me souviens très bien de vous, de votre carte et de sa validité.

― Sa validité ?

― Absolument ? Sa validité ! Elle vous donne le droit d’une visite pour une personne pour toutes les expositions de l’année courante. Une visite, une ! Que vous venez d’effectuer, justement. Une visite brève, il est vrai, mais c’était votre choix.

― Ce n’est pas vrai. Je hallucine ! Vous n’allez pas me compter ces quelques instants à peine comme une visite ?

― Si. Ce fut une visite. Brève, il est vrai, mais le choix vous appartenait: visiter ou téléphoner.

Je me dirigeai vers lui décidé de le pousser à côté au prix d'un bras cassé, s’il fallait. Le sien. Il fléchit un peu ses genoux, prit la position d’un taureau décidé de déchiqueter en morceaux le torchon rouge que je représentais pour lui désormais, même si ce torchon lui était supérieur d’une vingtaine de kilos. La situation sentait la poudre.

― Monsieur est avec moi. Bonsoir.

Une jeune femme, grande, brune, belle en robe blanche tenait une invitation dans la main et la proposa. Le taureau la prit, l’examina attentivement et ne pouvant pas cacher sa déception murmura :

― Invitation pour deux personnes. Il hésita, un peu, puis il s’écarta.

― Venez, me dit la femme.

― Merci, merci … jeune homme. Mon sourire effleura le visage sombre du taureau déçu.

― Merci à vous, m’adressai-je à la dame en blanc, marchant à côté d’elle.

Nous entrions dans la première salle de l’exposition et elle baissa sa voix.

― Je vous en prie. Je n’ai rien contre que les mâles s’affrontent mais pour les choses plus nobles.

― Renverser une dictature …pour une femme ?

― Par exemple, accepta-elle avec un sourire. Vous êtes Italien ? Excusez-moi, mais j’étais derrière vous pendant que vous parliez au téléphone et sans le vouloir j’ai entendu votre italien de côté de Rome, je dirais.

― Mais, je ne parle pas l’italien. Il est vrai que la personne à l’autre bout du fils se trouvait en Italie, à Venise, mais nous parlions en français.

― Italien, italien, accent romain, mais bon c’est votre vie privée.

De nouveau mon téléphone, mis en vibreur s’agita m’annonçant un appel.  Je le pris et répondis, tout bas.

― Oui …

― Ciao, passe-moi Saskia.

― Qui ?

― Saskia, la fille à côté de toi, la fille en blanc.  Avec le chapeau.

― Elle n’a pas de chapeau.

― Faut lui en acheter un. Pense-y ! Passe- la moi, maintenant, s’il te plaît.

J''ai voulu rire, demander qui il était ou simplement raccrocher, peut- être.  Mais non,  je tendis ma main avec le téléphone à la fille.

― C’est pour vous.

La fille prit le téléphone sans se montrer surprise. Son visage tourné vers moi était, en partie caché par l'ombre de son chapeau. Non, non, c'est vrai, elle n'avait pas de chapeau mais je l’imaginais avec un.  Elle était belle. Je l'entendus  parler. Je ne compris rien sauf qu’elle parlait hollandais. Elle me rendit le portable.

― Vous avez un bonjour de la part de van Koops.

― C'est très gentil, merci, mais je ne sais pas qui est van Koops. Comme l’italien je ne parle pas hollandais, non plus, alors je n’ai rien compris.

―  Si vous n’avez rien compris c’est parce que vous étiez absent, et non à cause d’un hollandais que nous ne parlions, d'ailleurs pas mais le français. Regardez Alex !  Calmez-vous. Van Koops m’a dit, bonjour à Alex Mohre. Regardez Alex !

Elle me montra le dessin dans la vitrine, devant nous. Je le connaissais. Un dessin de Rembrandt. Un paysage hollandais avec un couple d’amants cachés, dissimulé dans les lignes et les ombres sous un énorme chêne.

― Il nous faudra faire comme eux. Se cacher pour téléphoner à cause de votre jeune homme sévère à l’entrée, dit-elle voix de complice.

― Ne vous faites pas de souci. Je connais un petit restaurant italien, sympa et près d’ici, alors pour nous cacher, on pourrait ...

― Dommage.

― …

―Dommage parce que ceci était possible : Ne vous faites pas de soucis. Nous pourrons téléphoner en riant à haute voix, danser et chanter en regardant les gondoles qui passent en attendant les douze coups de minuit de St.Marc avant d’aller rejoindre notre chambre chez Danieli.   

Mon portable vibra encore,

― Allo, oui !

Trop fort. J'ai répondu trop fort. J'ai encore eu le temps d'entendre les cloches de St. Marc. Deux fois! Avant le troisième coup, le taureau me l'arracha.

― Vous ne respectez rien ! Je vous le rendrai votre portable à la sortie.

A la sortie le gardien me rendit mon téléphone. 

― Sans rancune ? Je ne fais que mon travail.

― Au revoir, lui dis-je, comment vous appelez-vous ?

― Aldo.

― Au revoir Aldo.

A peine dans ma main le téléphone vibra. J'ai écouté le message. J'ai raccroché.

― Saskia. Une réservation a été effectuée pour nous. Ce n’est pas Danieli mais c’est un hôtel non loin du Rialto.

―C’est plus sage, dit la fille, c’est moins cher.

Notre séjour à Venise dura une semaine. Ce fut la semaine la plus folle de toutes les semaines de cette année, de toutes les semaines de toutes mes années. Ce fut la semaine la plus longue de l'histoire de Venise.

C'était la semaine qui bouleversa le calendrier. Elle comptait plus de nuits que de jours et les jours redoublaient leurs passages. Chaque matin un nouveau chapeau pour Saskia l'attendait sur la table à côte de sa tasse à café.

En quittant notre hôtel pour prendre le vaporetto mon portable sonna. Rondo Veneziano.

― Oui, allo. Merci …

Le vaporetto démarra. Je tenais le portable au-dessus de ma tête.

― Saskia, dis-je, c’est Aldo. Il nous transmet un bonjour de la part de Van Koops et il nous souhaite un bon retour. Je lui fais entendre les cloches. Elle sourit. Son regard suivit mon bras levé.

Ding .... ding ....


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