Napalm Death à la Nef

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Jeff Slalom est partout, surtout là où il ne s'y attend pas.

C'est ce soir-là que j'ai véritablement pris conscience de notre chute prochaine.

Bien sur, depuis deux décennies, les signes avant-coureurs n'avaient pas été particulièrement discrets, mais je le sais désormais, la fin des temps s'est abattue sur mes frêles épaules le 17 avril 2014. Aux alentours de 22h30.

A 20h04, je me souviens d'avoir grillé une sèche, accoudé à la portière de ma trois portes. Je tire une latte et dans ce cours laps de temps, j'observe. Alors que  la nicotine envahit mes poumons, avalanche de smog grisâtre, le temps se suspend. J'ai l'impression d'être seul, planté dans ce décor industriel de la banlieue sud d'Angoulême. Il est 20h12 et de faibles néons grésillent, frétillant par spasmes tels des poissons restés trop longtemps hors de leur bocal, des grillages blafards tanguent en silence et de timides rifts de mauvaise herbe écartent un bitume pâle et défraichi.

Au loin se détache un bâtiment à l'aspect rustique et apaisant. Quatre murs de vieilles pierres polies par le temps, un double toit en tuile, robuste déclinaison d'ocre en cascade, de solides chambranles de granit charentais et des meurtrières au travers desquelles filtre une lumière dorée, mettant en évidence les pollens en suspension dans l'atmosphère.

Sur le parking, une armée de silhouettes vacillantes, barbes pointées vers leurs pieds, est déjà constituée. Des petits groupes apparaissent aléatoirement sur le parvis de la bâtisse. Une file d'individus anonymes se dirige lentement vers l'entrée de la salle.

Pendant plusieurs semaines, je n'ai pu poser de mots sur ce qui s'est passé ce soir-là, comme si mes souvenirs avaient été effacés par la violence du choc reçu, mais, à force de réflexion, me sont apparus, comme volants dans leur cage, des calques lisses qui se sont progressivement amoncelés. Je m'y suis accroché avec ténacité, comme un pitbull à la jambe d'un nourrisson, à ces petites rognures de cortex. Ont alors surgi des limbes de ma mémoire, d'hypnotiques yeux sans visage. Des yeux sur d'eux, vifs et brillants, lisses et brulants. Quatre paires d'yeux tapis dans l'obscurité. Quatre paires d'yeux au travers desquels je devinais le Monde tel qu'ils me l'avaient fait voir ce soir là.

La femme voilée, apeurée par le sifflement morbide des roquettes dans son abri de Ramallah.

Le père japonais pâle et cerné, la cravate desserrée, dans une rame de métro bondée.

Le grésillement incompréhensible d'une cibi après le passage de la milice.

Le rimmel dégueulasse de la mère célibataire rmiste, immobile et perdue au milieu d'un rayon de surgelés.

Des paysages monochromes rayés et raturés défilant au ralenti, puis à toute allure.

Le portefeuille souillé duquel coule le sang poisseux qu'il a fallu verser pour le remplir.

Des bulles qui explosent et des cours qui s'effondrent, le trader en larme qui se tient la tête à deux mains.

L'homme nerveux, triste et pauvre qui vous fixe à travers la vitre en plexiglas du guichet qui le retient prisonnier. 

La messe pour la fin des temps célébrée au cœur d'une cathédrale noire de crasse.

Puis, des bribes de la fin de cette soirée me sont revenues. Regagnant avec peine la sortie, bousculant des corps semblables à des poteaux d'amarrage, je me vois tituber pendant de longues minutes avant de pouvoir reprendre mes esprits. Puis un trou noir. Rien. Le vide.

Puis, une route départementale des Charentes, filant droit dans la nuit, tétanisé et incapable d'articuler le moindre mot au volant de ma Clio. Le grand plongeon vers les ténèbres, la course folle vers la désolation. Jusqu'à ce que je m'arrête, hagard, sur le parking d'un de ces routiers qui ne ferme jamais. Seul, aspiré par un ciel infini, je me souviens avoir hurlé vers les étoiles et levé mes frêles poings, tels des antennes, vers un paradis qui n'existe surement pas.

Tout est désormais très clair.

C'est ce soir-là que j'ai vu Napalm Death en concert et c'est ce soir-là, que tout a commencé à s'écrouler.

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