Ne pars pas.

sadnezz

[Extrait]

Ne pars pas.


Spectateur silencieux, Judas avait laissé les éléments se faire et se défaire comme un Automne inéluctable. Certaines choses sont écrites dans la pierre , d'autres dans le sable, parfois ces choses sont balayées par les vents. Emportées par la vie, par l'oubli. Personne ne peut enrayer le cycle. Personne. Après le pétrichor, la vie continue encore. Personne n'est irremplaçable lui avait-on appris.

Les yeux sombres s'étaient refermés lorsque le muet lui avait rapporté les rumeurs de la Roide. Les humeurs de Sa Roide. Contrits. Les lèvres avaient frémit lorsque le jeune colporteur avait décrit le départ de la meurtrie, son ventre que tous avaient deviné déserté de toute vie. Le seigneur avait trouvé le lit vide qu'il avait trop longtemps offert. Un ultime Paris. Un ultime au revoir. Les doigts de Judas s'étaient ressérés contre leur cuir, sa nuque avait trouvé le pauvre réconfort d'un dossier trop rigide. C'était ici et maintenant que la situation ne lui appartenait plus, et ne lui appartiendrait plus jamais. Prunelle noire cherchait des réponses dans le néant laissé par ce départ. L'accoudoir souffrait encore des griffes qui s'étaient ancrées en lui lorsque le seigneur avait appris pour le Jeune. Cet enfant qui était là avant. Cet enfant que Judas savait depuis les lettres. Les confidences, non sans prudence. Il avait enfin compris ce qu'était Le Paris d'Anaon. Frayner avait laissé l'âme en peine se tisser sa toile de douleurs, sans s'interposer. Sans interrompre le fil des choses. Ces choses qu'il ne pouvait pas empatir. Ces choses qui devaient se faire, sans qu'il n'ait aucun droit dessus.

La pierre témoignait encore d'une saignée de vin meurtrière, halo carmin écartelé en trainées ascensionnelles le long du mur de la chambre. Les débris d'une coupe éclatée au sol chuchotaient la subite animation d'un Frayner jusque là resté figé.

Il y avait pourtant eu l'envie, la petite étincelle un soir de Beltaine, les spectateurs d'une hyérogamie. Judas voulait un autre fils, Judas avait fait à l'Anaon un autre fils qu'elle n'aurait pas su porter. Supporté. Judas avait aimé son Anaon et leur bonheur imaginaire comme l'Iraeth des gallois. Il avait aimé. Et il aimait toujours. Le seigneur n'était-il pas sur le point de se remarier? De refaire sa vie dans cette Denée à la consonance trop dramatique? L'histoire du satrape et de sa Roide était un palimpseste.



Je t'appelle tard dans la nuit
Pour te dire ce que je ressens
Je veux t'emmener jusqu'au bout de la nuit
En bas des collines*

Presque teigneux de connaitre si bien les adresses de l'amante qu'il ne venait pas déranger, le pas se hâtant sur le pavé, la silhouette féline du Von Frayner s'étirait sur les ombres des rares et éparses lanternes rouges qu'il croisait. Où qu'elle avait décidé de se rendre, dans les bourbiers, dans les mouroirs, Judas venait la chercher. Pressentiment macabre de n'être pour une fois pas ponctuel, les pas mutèrent en une petite foulée. Le muet avait laissé trainer quelques mots malheureux dont les encoignures empatées d'un noir de jais, dont les presque-ratures étaient un aveu. Frayner avait bien fait de faire attendre depuis quelques jours sa future épouse dans l'auberge Parisienne où elle avait ses habitudes. Le muet n'était bien qu'un muet. Pas un aveugle. S'il avait jugé bon de faire déplacer un Judas rentré depuis peu des campagnes Royales ce n'était sans doute pas pour les halles non loin.

Je vais te dire quelque chose que tu
N'as pas envie d'entendre*

Au coin d'une rue, la frêle carrure de l'adolescent s'agita en apercevant le seigneur dissimulé dans ses fourrures d'hiver. Judas plissa les yeux, le noir d'encre avalait littéralement le décor de cette froide nuit là, il distinguait à peine le messager dans l'embrasure d'une porte. La foulée s'allongea, les bottes de cuir battirent le pavé plus lourdement. Les prunelles de jais s'étaient faites buvards malgré elles... Avant de disparaitre à leur tour dans l'auberge, elles avaient compris. Le muet qui se tenait là mimait frénétiquement un geste dont il connaissait la nature.

Judas était d'une élégance rare en rentrant dans cette auberge. Les épaules droites, l'air fermé. Oui, Judas était élégant comme on va aux enterrements. Le coeur au bord des lèvres, presque nauséeux de rater un rendez-vous capital. Frayner n'aimait pas s'inviter. Pourtant tout indiquait que l'objet de sa visite rendait son indésirable présence nécessaire. Les bruits courraient plus vite que lui, ho tellement plus vite. L'index et le majeur du muet avaient dansé sur son poignet.

Il y a quelque chose en toi
C'est dur à expliquer
Les autres parlent de toi, mec
Mais tu restes le même*


La première fois, il avait du la retenir aussi pour ne pas qu'elle s'en aille. D'un éclat de voix, pour ne pas qu'elle lui échappe . Elle n'a plus eu depuis le droit de s'enfuir. Le visage plus jeune d'Ann au travers de cette fenêtre de Petit Bolchen, prête à remonter en selle semblait revenir du fond des âges dans l'esprit de Judas. Il l'avait retenue un jour exigeant que l'histoire commence,il venait ce soir la retenir pour ne pas qu'elle se termine. Il avait été si dur avec elle, tant de fois. Inflexible et changeant comme les lunes, il l'avait malmenée. Ils s'étaient acceptés. Et le temps n'avait rien effacé, juste signé l'accalmie, une sagesse meurtrière. L'étage arriva vite, et avec lui la porte. Cette porte trop close pour empêcher ce qui allait se jouer. Il envoya rageusement les pieds, le geste le renvoyant implacablement au ventre rossé de la mercenaire le jour où elle était venu le quitter. Flashback. L'arrogant n'avait jamais aimé laisser venir ce qui s'interpose. La porte céda avec fracas.

Spectateur silencieux, Judas avait laissé les éléments se faire et se défaire comme un Automne inéluctable. Certaines choses sont écrites dans la pierre , d'autres dans le sable, parfois ces choses sont balayées par les vents. Emportées par la vie, par l'oubli. Personne ne peut enrayer le cycle. Anaon gisait là. Vision cataclysmique. Le baquet s'était empourpré, contraste violent avec sa pâleur porcelaine. Tout était si calme là derrière... Les oreilles du satrape semblèrent bourdonner sourdement, filtres étranges à tous les bruits environnants. Sa vue se brouilla vaguement, comme si l'esprit ne répondait plus aux sollicitations. Au muet. Aux voisins qui étaient sortis de leurs chambres pour voir le forcené défoncer sa maudite porte.

Qu'as tu fait malheureuse?!
Tu étais la passion brulante, le désir violent. Que t'es tu laissée devenir? Ne t'ai-je aimée que pour te retrouver là, ainsi, tremper dans ton bouillon funeste?

il était arrivé en courant... C'est à genoux qu'il franchit le seuil de la chambre de l'enfer. La vie est une bien piètre compagne. Toutes ces années Anaon avait fait de Judas son chemin de croix. Lui, commençait le sien entre l'infini espace au sol le séparant de ce baquet froid où il se traina comme le plus misérable grain de poussière.

Qu'as tu fais ? Que fais tu de moi?

Les poings rageurs s'abattirent comme des fléaux sur le bois brun pour le marteler d'une rage catatonique. L'émoi seul de l'homme aurait pu briser la pièce d'ébénisterie dans son épaisseur, la fendre de sa volonté. La vérité se présenta à lui , vêtue et exsangue. Se hisser jusqu'au corps meurtri comme on reprendrait son souffle en sortant la tête des profondeurs de l'eau, reprendre le fil de l'apesanteur lorsque l'équilibre est une notion qui n'a jamais été si fragile. Le seigneur ne se sentit plus rien, démembré, écartelé par une douleur qui lui arracha enfin un cri aussi déchirant que le dernier d'un condamné qui refuse sa sentence.

- Non !

Je te déteste! Tu seras maudite de me laisser là, me trainer à ton souvenir. Tu n'avais pas le droit , je t'aime tant. Je t'aime si mal. Tu me fais si mal. Tu te fais du mal...

Les gants trempèrent dans l'eau, entravant le contact peau à peau, ils furent rejetés comme des nippes inutiles, dévoilant des mains veineuses et tremblantes venues en soutien à la nuque inerte. Les doigts s'immiscèrent dans les filins soyeux et ruisselants, coiffe morbide pour dernière mise. Judas se tint recroquevillé contre le baquet , soudain sans autres armes qu'un chaud sanglot, et quelques larmes, étranglé par le chagrin de l'âme-en-peine qui s'en allait sans lendemain. Le muet avait disparu. Tout avait disparu. Les lèvres vinrent contre le front d'Anaon, encore chaud, psalmodier une complainte inaudible des badauds. De la Fanchon à qui il faisait dos, qui rameutait tout le voisinage. De ce carnage.

- Tu m'abandonnes pour un échec. Pour celui-là et pas un autre, pour un enfant que tu n'as plus depuis longtemps... Tu oublies celui qui t'attends. Je ne te pardonnerai pas.

Les maternités d'Anaon avaient été de trop paracosm. Etait-ce donc cela l'ataraxie ? Le lâcher prise... Finir ainsi? La vie n'était donc plus supportable? La vie qu'elle avait fait puis qu'elle s'était reprise? Quel était ce droit ineffable qu'elle croyait avoir pour ses enfants? Tant de questions, si peu de temps. Avant elle c'était quoi, sinon un préambule? Un bout de chemin en suspension qui attendait juste que tout bascule. Avant ses bleus ce n'était rien, ou si peu que rien ne subsiste du nébuleux.

Reviens !

- Mon Anaon...

La poigne redressa le corps pantelant, cherchant à lui redonner contenance. Vigueur. L'eau souillée ruissela sur l'albâtre que rien ne réanimait dans un froissement d'étoffe mouillée. Judas intima dans un grognement un ordre sans réponse.

- Réveille-toi...

L'ordre devin supplique. Déchirure.

- ... Réveille-toi!!

Pas même pour moi. Juste pour toi. Ce n'est pas ainsi que l'on ploie. Ne me laisse pas...

Pour seule réponse le silence. Sa sentence.



* London Grammar - Nightcall

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