#Balade urbaine dans @Paris : chronique d'une solitude annoncée

Charlotte Henry

Dans un monde ultra-connecté, l'individu a-t-il sa place ?

Dans un monde ultra-connecté, l'individu a-t-il sa place ?

Il est 15h00. La voix de mon iPhone 7S 6G m’indique « Bonjour, il est 15h00, temps nuageux, quels sont vos projets aujourd’hui ? ».

Nous sommes en plein mois de novembre, le froid glacial de la capitale se fait sentir et j’allume ma bouilloire 4G d’un clic sur mon application iPhone. La quasi-totalité de mon appartement du 11ème arrondissement est connecté à mon petit bijou made in China fraichement obtenu à l’Apple Store du Carrousel du Louvre. La magie du digital me permet de connecter mes lumières, mon micro-ondes et ma bouilloire et de les éteindre ou allumer à distance d’un seul clic sur mon écran tactile. Le petit appareil de Steve Jobs ne me permet pas encore de faire infuser mon sachet de thé Earl Grey à distance, mais je me perds à penser que ce n’est qu’une question de temps et de recherche des nouvelles innovations.            

15h30. Mon thé est prêt à être transvasé dans mon Mug Starbucks, l’indicateur thermique qui figure sur le Mug m’indique que la température de mon thé est de 90°. Heureusement, ce Mug nouvelle génération change de couleur dès que la température de la boisson sera assez tempérée pour que je puisse la boire sans me brûler.   Quelque part, je me dis que je n’aurai plus jamais le suspense de savoir si oui ou non je vais me brûler la lèvre supérieure en tentant d’ingurgiter mon Earl Grey d’une traite, et que je ne pourrais pas dire à mes enfants ce que me disait toujours ma mère « attention, tu vas te brûler ! » puisqu’eux-mêmes seront capable de discerner la couleur de leur tasse et d’en déduire que la boisson est trop chaude pour qu’ils puissent y tremper leurs lèvres. Une légère nostalgie des années 1980 me traverse l’esprit, avant de passer le pas de la porte automatique de mon immeuble. Je repense à la gardienne, une immigrée portugaise assez sympathique qui passait son temps à faire des aller retour dans le hall de l’immeuble pour vérifier que toutes les plantes de l’entrée aient bien eu leur dose d’eau quotidienne. Aujourd’hui, le hall de l’immeuble est aussi désert que les allées du cimetière du Kremlin Bicêtre. Les plantes de la gardienne ont été remplacées par de magnifiques murs végétaux alimentés directement par un serveur informatique qui régule leur apport en eau dans tous les beaux immeubles de la capitale. Les deux portes automatiques de l’entrée sont dotées d’un système permettant directement de contacter le centre de contrôle des immeubles parisiens si un problème est détecté. Pour ces raisons, la chaleureuse gardienne portugaise a du retourner dans son pays, puisqu’elle n’avait plus besoin de nourrir les plantes ou de régler les problèmes de porte. De temps en temps, une société de nettoyage passe vérifier que tout est en ordre, mais leur présence est imperceptible pour les habitants de l’immeuble.

16h00. Je suis sortie de mon immeuble, et dans la rue, je n’ai croisé personne. Dans les couloirs du métro irradiés par des publicités sur écrans digitaux, je manque de renverser un jeune hipster casque sur les oreilles et courant à une allure fulgurante pour essayer d’attraper la ligne 17. Très vite, je m’extirpe des méandres des transports en commun pour rejoindre l’endroit où j’allais initialement : La Poste. Depuis l’affaire des enveloppes piégées de 2013, les portes d’entrée de toutes les postes contiennent un système de reconnaissance digitale, il suffit d’être inscrit dans un bureau de poste pour que celui-ci vous reconnaisse sur la base d’un simple doigt posé sur un écran. La porte s’ouvre, à l’intérieur, les gens s’agglutinent derrière les machines jaunes permettant de faire une multitude de choses : acheter un timbre, envoyer son colis, recevoir des plis, retirer de l’argent. Depuis quelques années, tous les salariés des Postes ont été remplacés par ces innombrables machines impersonnelles, mais certainement plus rapidement que l’ancien employé à la parole facile. Ici, on ne discute pas, la machine ne vous en laisse pas le temps. Je clique : envoyer un colis, payer via mon iPhone. Car mon iPhone me permet également de réaliser tous mes achats. En l’espace de 5 petites minutes, j’ai affranchi, envoyé mon pli et obtenu un reçu « personnalisé » d’un « merci et à bientôt @LaPoste ! ».

16h20. Je suis de retour dans mon immeuble du 11èmearrondissement, un peu bredouille de n’avoir rencontré personne. Je clique sur mon iPhone pour allumer mon écran plasma 4G connecté à toutes les chaines du monde entier. En l’espace d’une heure et trente minutes, je n’ai croisé personne. Je regarde l’écran de mon iPhone, et je me dis que finalement, la technologie permet de faire un nombre conséquent de choses en l’espace d’un temps défiant toute concurrence. Mais quelque part, le progrès ne devrait pas impliquer la disparition de l’être humain. Nostalgique, je m’endors. 

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