On the road to White Lake [Défi N°18/ "Jetez L'Encre"]

rafistoleuse

texte écrit dans le cadre d'un défi sur le forum "Jetez L'Encre" : http://jetez.l.encre.xoo.it/index.php

Dwayne, la cigarette coincée entre sa moustache et sa lèvre inférieure, fit une apparition remarquée au volant de sa Coccinelle, sa voix et celle de Country Joe, s’exclamant à l’unisson « Well, there ain’t no time to wonder why, Whoopee ! We’re all gonna die ! ». La couleur d’origine de son auto était loin derrière elle. Dwayne était un artiste, ils l’étaient un peu tous. Il avait retapé la moindre parcelle unie de la carrosserie. Il ne restait du blanc initial que quelques touches perdues au milieu d’un feu de couleurs gueulardes. Des dessins sur des dessins. Des bribes de leurs échappées fumeuses tatouées ci et là, entre des fleurs et des fleurs. Sa voiture était sans doute, le témoin le plus fidèle de ces années passées avec ses amis. Ces mêmes amis qu’il était venu récupérer pour le grand départ.
Jackie terminait de tresser les cordes rousses de Susan qui empaquetait tranquillement le ravitaillement en herbe pour ces trois jours de liberté.
«- Eteint le moteur Dwayne, on n’est pas encore prêts ! L’interpella Allan.
- On aurait dû y être depuis hier, et y camper, je vous avais dit …
- Eh oh, relax ! Calma Jackie en abaissant ses petites lunettes rondes pour y voir au dessus.
- On y va là, pour moi c’est tout bon ! Annonça Susan, fière d’avoir pu tout faire rentrer dans son balluchon de toile vert.
- Fais gaffe Dwayne, t’as failli cramer une de mes franges ! Avertit Jackie sans grande conviction.
- Allez hop, en route pour White Lake ! Lança Allan, plus enthousiaste que jamais.
- Combien de temps ça va nous prendre pour y arriver ? S’interrogea Suzan.
- J’sais pas !
- Y a combien de kilomètres ?
- Alors là …
- Ben ça promet !
- T’inquiète pas chérie on trouvera comment passer le temps … Chuchota Perry à l’oreille de Suzan.
- All you need is … ?
- LOOOOVE !
Les cinq amis s’égosillèrent en chœur.
- And musiiiic !
- YEAAAAAAH !!! »
Le petit groupe n’avait pas prévu d’économiser leurs voix.
Pendant que l’Amérique scrutait terrorisée les médias qui relayaient les récents évènements de la guerre menée au Vietnam, la jeunesse révoltée arpentait les routes pour une destination commune. Un idéal commun.

***

Les heures défilent et le trafic routier tend à l’immobilisme. La campagne sous la pluie, ce sont des kilomètres de boue impraticables. L’embouteillage s’étend à perte de vue et le coup de feu est pourtant prévu dans quelques heures. Pourtant, la bande est d’humeur joyeuse. Cette pause forcée dont doivent s’accommoder les festivaliers donne aux amis l’occasion de boire un coup, fumer une ou deux drôles de cigarettes. Dwayne sort même sa guitare et s’installe sur le capot de sa voiture. Il entonne « Freedom, freedom… » Mais le grattage des cordes ne suivent pas l’allure de Richie Havens. Qu’importe. Perry et Susan se mettent à danser, rapidement suivi d’autres voyageurs dans la même galère qu’eux.
Les heures passent et les rires engourdis par les volutes de fumées, laissent place à une légère inquiétude. Et s’ils rataient le début, et s’ils n’arrivaient pas à temps ? Après tout ils avaient quand même payé 18 dollars pour ce passeport musical en plein air. Ce n’était pas donné.
Autour des cinq compagnons, le monde autour semble tourner dans les cinq sens des aiguilles. Des milliers de pieds nus pataugent dans la boue que les esprits assimilent à de l’eau. Lorsque les amis sortent de leurs douces rêveries, la musique a déjà commencé. Et ils ont beau être encore loin, ils l’entendent étonnamment bien. Un cachet sur la langue, le rythme qui fait voltiger leurs membres, les mains qui applaudissent, les bouches qui s’effleurent les peaux des uns, des autres. La musique qui électrise, les couleurs qui convulsent. Les cris, les rires. La musique qui volcanise. Les coussins dans les bus. Les tentes piquées au milieu des fossés. Les hots-dogs partagés. L’herbe à prix cassé. Les esprits fracassés. La musique qui vrille.

Eux, c’est Woodstock.

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