Pas de sensiblerie !

adonis-de-lespan

Le docteur Simon Alvarez éteignit la lampe de son bureau et gagna sa chambre. A quatre-vingt-huit ans, il restait alerte et souriait à l’évocation de la surprise qu’il préparait au petit nouveau. Il allait montrer à ce jeune blanc-bec qu’on ne bouscule pas les habitudes de la communauté huppée de Mendoza, même en étant le neveu du maire !

Allongé, il se remémora son plan. Demain, attirer le gars à l’écart, l’apitoyer, feindre une urgence, l’amener au bord de la fontaine de la Plaza Independencia et, après une question piège pour le déstabiliser, un coup d’épaule et un bon bain d’eau froide !

Le « doc’ » n’en était pas à son coup d’essai et quelques importuns avaient déjà bu la tasse de la sorte. On compta même parfois de sévères contusions qui lui valurent des reproches emprunts de sensiblerie.

Simon Alvarez jeta un œil à la pendule : une heure du matin. Il chassa quelques bribes de souvenirs.  Aujourd’hui le docteur ne soignait plus que quelques connaissances de l’intelligentsia locale et sa trousse ne s’ouvrait qu’à de rares occasions. Il décida de s’abandonner au sommeil. La journée du lendemain s’annonçait pleine d’humour.

Alors que Morphée enlassait le vieil homme, une sonnerie retentit. Dans le brouillard d’un réveil difficile, le docteur eut du mal à reconnaitre la voix de son interlocuteur :

« Docteur, c’est pour une urgence, c’est mon oncle !

_ Calmez-vous, qui êtes-vous ? interrogea Alvarez au moment même où la réponse faisait jour en son esprit embrumé : c’était le blanc-bec !

_ Señor Alvarez, c’est Juancho de Soto, c’est pour mon oncle, il ne va pas bien, pas bien du tout ! Nous sommes à l’hôtel de ville, venez, venez vite.

_ Appeler les secours !

_ C’est vous qu’il veut, je ne sais pas pourquoi, mais c’est vous qu’il veut, il est très faible. »

Il fallut se relever, s’habiller à la hâte et prendre sa trousse. Par chance sa voiture était garée à deux pas de l’immeuble et les axes routiers dégagés à cette heure. Bientôt la Municipalidad fut en vue.

Juancho était là, agitant frénétiquement les bras. Toisant le jeune homme en sortant de sa voiture, le docteur tenta, sans succès, de remettre ses sens en éveils.

_ Suivez-moi docteur, il est à l’intérieur !

_ Je vous suis, mais ne me demandez pas de courir, mes jambes sont lasses.

Après la première volée de marches devant la mairie, le docteur dut s’arrêter pour reprendre son souffle. C’est alors que Juancho lui posa une question anodine sur sa tenue vestimentaire. Il répondit rapidement, sans réfléchir.

A l’instant même où il terminait sa réponse, il sentit un sentiment profond de malaise se répandre en lui. Qu’y avait-il de si étrange ? Ce n’était pas la teneur du dialogue, mais le fait qu’il ait été échangé en allemand et que la question n’avait pas été adressée à « Simon », mais à « Heinrich ».

Le docteur n’eut pas le temps de réagir car un puissant coup d’épaule le projeta à terre. Il évita de peu les marches, toutes proches, synonymes de fractures. Il sentit dans la seconde suivante le froid métal de menottes enserrer ses poignets.

« Docteur Heinrich Von Gundorff, je suis Ilan Anderovitch, agent du mossad, je vous arrête pour les crimes que vous avez perpétrés dans le camp autrichien de … »

Von Gundorff se remémora sa soirée. On l'avait apitoyé, on lui avait fait croire à une urgence, on l’avait amené au bord de l’escalier et après une question piège, on l’avait envoyé là, à terre, d’un coup d’épaule. Quelle mauvaise blague !

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