Photo de Noel

Marion Danan

Texte écrit, sous contraintes, pour Jean-Christophe Niemec qui prête sa voix à l'Association des Donneurs de Voix de la Bibliothèque Sonore de Valence, en vu d'un recueil audio de nouvelles de Noel.

Les vitrines aux mille éclats habillaient désormais la rue, attirant avec elles un flot de badauds chaque année plus en avance. On n'était pas encore en novembre et déjà l'injonction à la joie et à la surconsommation colonisait le quartier. 

 

Gaston était arrivé à Paris en 1967 et avait participé activement à la tornade Mai 68. Lui qui venait d'une province dont les parisiens connaissaient l'existence à la seule fin d'en souligner l'antagonisme avec la capitale, fut happé par ce tourbillon révolutionnaire. Épris de la langue et de la belle langue, Gaston avait soif de culture, d'art, et évidemment, pour qui a les portes de la beauté grandes ouvertes, de liberté. De fait, ses inclinations politiques penchèrent du côté de ceux qui arrachaient les pavés. On lui doit aujourd'hui les slogans et pancartes les plus remarquées ainsi que quelques articles dans les journaux étudiants. 

 

En effet, au printemps 68, Gaston, souffrant d'une angine carabinée avait dû se résoudre à garder le silence. En tout cas à le conserver. Son amour pour les mots lui imposait de ne pas les gâcher, et il lui sembla que les écrire, plutôt que les dire, leur rendait leur caractère sacré. Non pas que les mots prononcés importaient moins, mais la forme orale d'une conversation entraînait des dérives et des précipitations qui le dérangeaient. Les rares échanges  « profonds » qu'il avait pu avoir, avaient été pour lui une grande déception parce qu'un peu fades. Et plutôt que tourner sept fois sa langue dans sa bouche, il préférait prendre le temps de les mûrir avant de les libérer sur une feuille.

 

En revanche il se laissait volontiers happer par une chanson, un discours, une pièce de théâtre… Ces mots là, ayant été écrits avant d'être dits, s'habillaient alors d'une lumière nouvelle qui le bouleversait; et les écouter le transportait dans un voyage onirique que l'acquisition d'un poste de radio puis de télévision lui permit massivement.

 

Cette dévotion pour la langue lui venait de son nom. Laston. Gaston LASTON. Une lettre. Une seule lettre distinguait son nom de son prénom. Lorsqu'il apprit à l'écrire, une fois la facilité de l'exercice passée, il s'ennuya. Il s'ennuya tellement qu'il se mit à la recherche de toutes les autres lettres qu'il entendait dans les noms de ses petits camarades. Toutes ces sonorités différentes, ces assemblages presque magiques l'enthousiasmèrent au plus haut point. Cette avidité des lettres gagna rapidement les mots, puis les phrases, puis la grammaire et s'installa définitivement dans les livres et l'écriture.

 

Sans surprise, ses faits d'armes de soixante-huitard lui ouvrirent les portes des plus grandes maisons d'édition parisiennes. Il écrivit un essai et un roman qui ne connurent qu'un succès limité en raison de son refus catégorique d'en assurer la promotion. Tout était écrit, nul besoin d'aller en parler, pire, il risquait de travestir son œuvre avec les mauvais mots.

Gaston Laston profita de son réseau pour se faire embaucher chez un tout autre genre d'éditeur. Il devint lexicographe. En d'autres termes, il écrivait le dictionnaire. 

Il passa 42 ans à chercher, décortiquer et écrire des mots et des définitions. Et rien ne l'avait rendu plus heureux. 

 

Bien sûr l'arrivée d'Internet, des réseaux sociaux, et des émissions bas de gamme l'avaient un peu chamboulé. Comment pouvait-on déformer, massacrer, et parfois renier la langue à ce point? Il se sentait vieux et dépassé. 

 

Il jeta un œil sur son agenda. Plus que 10 jours avant de prendre sa retraite. 10 jours à essayer de rendre cette vieille dame qu'est la grammaire française moins vide qu'une coquille échouée. Il voulait lui rendre un dernier hommage avant de partir… 

 

Alors Gaston eut une idée folle. Il allait braquer l'imprimerie, voler le stock et  distribuer les quelques mille éditions du Larousse pour Noël. Il s'imaginait déjà le sourire malicieux camouflé par un passe-montagne comme on en voit dans les films. Il attendrait la nuit, qu'il n'y ait plus personne au dépôt, puis il s'introduirait sur la pointe des pieds. Il chargerait les palettes dans le camion. Il n'avait pas conduit depuis son service militaire mais ça reviendrait vite et il partirait faire sa tournée, comme ce bon vieux Santa Claus. Seulement voilà, il ne savait pas à qui livrer ses dictionnaires. 

 

Il regarda par la fenêtre, et vit la foule se prendre en photo devant les vitrines sans même les regarder. Ils faisaient des «selfies ». Il se souvenait du jour où il avait dû plier, et accepter d'intégrer cette horreur dans ses pages. 

 

​"Selfie: nom masculin. (De l'anglais self, soi). Autoportrait photographique, généralement réalisé avec un téléphone intelligent et destiné à être publié sur les réseaux sociaux. (Au Quebec, on dit egoportrait). »

 

Narcisse n'avait plus rien d'un mythe… il était devenu la norme. Et c'était terrifiant! Pour preuve, une jeune femme se satisfaisant l'ego à grand renfort de moues obscènes, dos à la vitrine et obnubilée par son « téléphone intelligent », butta contre le litron de Gégène qui se renversa avec fracas. Gégène hurla et la fille réintégra le monde normal, et se confondant en excuses, parti chercher de quoi réparer l'incident. 

 

Voila! Il tenait son idée de génie. Il déroberait le stock de Larousse et s'en servirait pour condamner l'entrée de l'Apple Store; oh oui! Un mur de dictionnaires et une barrière de mots, pour bloquer l'accès du plus grand distributeur d'ego et de vide de la capitale. Ça, ça avait de la gueule. Il faudrait prévenir la presse bien sûr, pour relayer les images. Il voyait déjà les gros titres «  Gaston Laston, le poids des mots, le vide de l'ego !»

 

Il passa les 8 jours qui suivirent à peaufiner les détails.  Le 9ème jour, le dernier avant de rendre son pass définitivement, il quitta le bureau après tout le monde, gagna l'imprimerie, enfila sa cagoule,  alluma la lumière… et tomba d'effroi. 

Le local était vide. Rien. Il s'approcha du registre, et compris qu'il était en retard d'une journée, tout le stock était en cours d'acheminement vers les librairies. Les fêtes de Noël approchant, le rythme de livraison était accentué. 

L'imprimeur un très vieil homme, très attaché lui aussi à son métier, avait pris l'habitude de  conserver religieusement toutes les premières versions de chaque édition. Elles étaientrangées sur des étagères qui couraient le long des murs.

 

Dans ce vide glacial, Gaston fut pris d'une mélancolie soudaine. Il attrapa l'édition de 1968, la feuilleta avec douceur, en sentit les pages, cherchant les mots qu'il avait fait disparaître des versions récentes et pleura un peu. Puis, presque mécaniquement, il  posa sa tête contre l'ouvrage, sortit son téléphone, tendit le bras, et avant d'appuyer pour prendre la photo, Gaston Laston fit sous sa cagoule, un sourire désabusé et bienveillant.



lien audio: 

https://soundcloud.com/tomiec/marion-danan-photo-de-noel

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