Photographie et étrangeté

Yannick Bériault

       Je crois que le sentiment d'étrangeté émane essentiellement d'une révélation de la ténuité, de la stabilité toute relative de notre conception de la réalité.  L'œuvre d'art est souvent le catalyseur privilégié de cette révélation, et la photographie, techniquement objective et située qu'elle est, est à l'avant-plan des artifices qui peuvent un instant soulever le voile...  Prises fixes, pur œil en présence... elle pose un regard strictement instantané, tout autre que la continuité reconstituée de ce qui passe par l'œil humain dans le quotidien.  Si la caméra, à l'intérieur de ses très strictes paramètres techniques, montrait plus qu'elle n'occultait, mesurerait-on toute l'étrangeté qu'elle aurait le potentiel de faire surgir ?

       Profondeur de champ, vitesse d'obturation, ISO (indice de sensibilité à la lumière) et cadre... jamais les prises photo ne nous montrent un monde qui se comporte tout à fait comme celui dont notre oeil nous parle : l'esprit recompose la multitude de données sensibles que ce dernier lui envoie pour former un panorama continu et d'apparence stable, dans lequel on puisse vivre, prendre pied.  Il efface les flous, gomme les coupures... il évacue précisément ce que montrent certaines photographies, dans les flous d'une longue exposition, le jeu des focus et profondeurs, la difficulté des contrastes... et ce n'est pas que la caméra est imparfaite ; c'est que notre œil* l'est trop.  Notre idée de la réalité rendue pour un instant translucide, ce qui se devine au-delà est bien plus fuyant, tout à fait rebelle, au fond, à notre appréhension, débordant les moyens de nos sens...  La photographie me rappelle que le monde est moins stable que la narration qu'en font mes sens, bien moins défini – moins humain...  Les meilleures prises font craqueler mon sens de la réalité et ouvrent, pour mon plus grand plaisir, les voies d'eau de l'étrangeté...

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(D'abord publié sur lesensdutemps.tumblr.com)

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