Place Voltaire.

Alyce Tintilier

Vie parisienne, CAF et trottoir.

J'habite un 15m2 pourri au cœur de presque Boboland. C'est un quartier que j'aime pour la proximité du reste et le charme de l'ancien ; il contient aussi d'immenses tours emplies d'enfants qui ne savent que faire de leurs vacances, et de SDF que l'on reconnait, ou que l'on s'étonne un jour de voir apparaître.

Asma est tunisienne et la trentaine ensevelie. Un jour que je lui file 2€ - ses yeux qui brillent, mon portemonnaie qui grince, ma main qui voudrait multiplier le tout par 100 -, elle me raconte sa  vie, loin d'être catastrophique pourtant, et les larmes coulent, parce que le résultat, voilà.

Clara, pourtant aimante, me rétorque que les mendiants ont des maisons au bled et reviennent uniquement, ponctuellement, pour s'en mettre plein les poches. Clara dont j'ai décrypté le cœur et qui me semble bien loin de la haine originelle qu'on soupçonne parfois. Parce que la vie de Clara, tu ne l'imagines même pas. Autrefois, elle était comme moi, à s'interroger, puis le temps a fait son travail, tout saper. Si même elle est atteinte, quel est l'état du monde, dis-moi ?

Je voudrais aider tout le monde. Arrêter les frais de maquillage à 30000 balles et donner à Vladislav, qui survit dans un bidonville, au moins un minuscule appart, pour que sa petite soeur et lui dorment enfin chacun dans leur lit et qu'il puisse faire ses devoirs sur une vraie table. Le plus terrible c'est ça : n'avoir aucun pouvoir, n'avoir que le choix de constater, ou détourner le regard. 

Je m'interroge. Pourquoi personne ne fait rien.

Je ne comprends pas grand-chose à ces histoires d'inégalités, je ne comprends surtout pas pourquoi elles existent. Paris n'en est que le reflet, puissant, violent. Et là où je bosse, encore pire : longues heures, terribles heures d'attente devant la CAF de la Seine Saint Denis.

Et ma voisine bobo au loyer démentiel qui continue à hurler sur son gamin.

Et mes voisins eux aussi bobos dont la seule existence visible à mes yeux s'opère par le bruit du vendredi soir, tard.

Mes voisins n'y sont pour rien. On leur a appris que c'était comme ça, qu'il y avait ceux qui s'en sortaient et ceux qui crevaient, souvent suivant le profil de leur peau, même si pas tout le temps. Ils ont quand même voté. Et ça, je ne comprends pas.

Les enfants d'où j'habite et d'où je travaille n'en auront rien à foutre de mon empathie. Ils veulent un toit, de quoi bouffer, assurer leurs arrières. Et voilà tristesse, colère : décidément, je ne peux rien. 

Rancoeur des négations.

Comment lutter ? Que faire ?

Parait-il qu'il faut accepter.

Et devant la rage de Clara - dont le cœur mérite d'être éclairé de davantage de lumière, - l'envie de Vladislav - apprendre, s'en sortir, devenir Président de la vraie République - , les larmes d'Asma - trouver une maison, ressentir enfin la chaleur humaine -, j'ai envie de dire : accepter, pourquoi. Ca leur fait une belle jambe, aux pauvres de chez moi, mes interrogations, et le fait d'accepter. 

Malgré ça, jeune et probablement naïve, je continue à avoir foi en l'humain. De mon 15m2, pas si pourri quand on y réfléchit, je continue la rage aux dents, à maudire le système. Qu'a-t-on à perdre ? Pourtant tout à gagner.

Certes je ne peux rien. Mais espérer. Un jour le monde ira mieux. Les fleurs ressurgiront et la nourriture à foison. On ne tuera plus les agneaux et la pluie abreuvera l'enfant d'amour et d'éducation.

C'est bien beau de rêver. Mais peut-être est-ce cela, finalement, qui finira par nous élever.  

  • Nos rêves, on arrive à en réaliser une (toute) petite partie: ça s'appelle la motivation et ça marche !
    Les animaux ne rêvent sans doute pas éveillés, mais, en dormant oui ! Nous, on peut les deux.

    · Il y a 3 mois ·
    Oiseau... 300

    astrov

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