Plouf !

caza

Lorsqu'on vous pousse dans le grand bain et que vous n'avez pas pied, vous avez intérêt à savoir nager….

Après avoir quitté l'hôpital, Lou est entrée dans une grande société d'assurances, dont l'origine bourguignonne remonte à 1856, pour un contrat à durée déterminée de trois mois renouvelable trois mois, et où elle finira par y laisser dix-sept ans de sa vie.

Autant vous dire qu'elle en a vu arriver quelques-uns de ces directeurs qui se croient au-dessus des autres du fait de leurs fonctions, qui ne savent gouverner qu'en faisant régner la terreur et en partant du principe que celui qui détient le savoir détient le pouvoir, tout ce qu'elle exècre au plus haut point !

Aux antipodes l'un de l'autre, elle retient deux directeurs qui l'ont profondément marquée dans sa relation aux supérieurs hiérarchiques.

 

Le premier, Monsieur Lowell, est arrivé un jour, sans que l'on ne sache véritablement son rôle, il se murmurait alors qu'il allait prendre la place de Revanchard, le directeur abhorré, ce dont tout le monde se réjouissait secrètement.

À cette époque, Lou officiait au bureau d'études et œuvrait à refondre les contrats anciens et en créer de nouveaux.

Lorsque Monsieur Lowell lui a demandé de lui apporter une copie sur disquette (les moins de 30 ans sont priés d'aller voir à quoi cela ressemblait sur internet…., non pas un floppy disk, une disquette) de son projet de contrat informatique, elle s'est exécutée en prenant la précaution d'en mettre deux sur la disquette car elle savait pertinemment qu'à cette époque, les textes écrits sur Mac ne pouvaient pas être lus sur PC sans déperdition, voire pas lus du tout….

Devant assister à une réunion barbante, elle est entrée en coup de vent dans son bureau, lui a déposé la disquette en l'assurant de rester à sa disposition s'il n'arrivait quand même pas à lire sa prose du fait de la distorsion entre les appareils.

Après sa réunion, le hasard les fit se croiser dans le couloir et Monsieur Lowell la stoppa dans sa route et lui dit, tout bas, pour n'être entendu que par elle « dites-moi, vous utilisez McIntosh, c'est pour faire chier ceux qui n'en ont pas ? » interloquée, elle se fit alors la remarque que ses yeux bleus perçants étaient plissés et qu'un sourire flottait sur ses lèvres, ce qu'elle n'avait jamais vu jusqu'alors ; elle lui répondit sur le même ton « oui, vous avez tout compris » ce qui scella une sorte de complicité entre eux qui se retrouverait dans tous leurs échanges.

Sa bienveillance à l'égard de Lou ne lui faisait tout de même pas oublier ses fonctions et, lorsque quelques années plus tard, elle vint lui demander une augmentation, il lui répondit, un peu sèchement « êtes vous en position de me faire du chantage, là, maintenant ? non ? alors par pitié, foutez-moi la paix... ».

No comment…


Le second, appelons-le U, à cause de sa ressemblance avec un autre personnage, public celui-là, était à l'opposé total de Monsieur Lowell, en ce qu'il se targuait de tout savoir sur tout le monde et régnait par la terreur.

Le hasard fit que Lou allait tomber dans ses filets alors qu'elle se proposait pour occuper le poste d'inspecteur vérificateur sur la région toulousaine, poste qui ne trouvait pas preneur dans la boîte.

A cette époque, Lou végétait dans le service construction où, attirée par des miroirs aux alouettes, elle s'était engluée dans le piège narcissique d'un malfaisant qui se complaisait à collectionner les diplômés, pour mieux les réduire à sa merci, sans échappatoire possible.

Alors quand l'une de ses connaissances lui fit part de ce projet naissant, elle s'est empressée d'aller voir ce dont il retournait, d'autant que, connaissant tous les intervenants au projet, elle pu leur demander le secret absolu sur ses démarches, jusqu'au moment où il fut impossible pour son responsable narcissique de faire échouer ses projets.

 

La dernière démarche consistait en un rendez-vous avec U.

 

Peu enchantée par l'idée de se retrouver en tête-à-tête avec lui, Lou toqua à sa porte ; ne recevant aucune réponse, elle ouvrit la porte et s'avança dans la pièce, d'un pas.

U, à son bureau, leva à peine les yeux et lui demanda d'un ton peu amène ce qu'elle voulait.

« J'ai rendez-vous avec vous, monsieur, mais si vous êtes occupé, je peux revenir plus tard.

Bon, maintenant que vous êtes là, entrez… »

Le ton est donné, tout l'entretien va se dérouler de la même façon, Lou va lutter pied à pied pour asseoir sa position et répondre du mieux qu'elle peut, à toutes les questions, les accusations aussi.


Au bout d'une heure trente d'échanges tendus, U se rejette en arrière sur son fauteuil, lui sourit subitement, et lui tend la main avec un grand sourire : « bonjour, car je ne vous ai même pas dit bonjour, vous allez bien ? »

Décontenancée, elle lui sert la main « oui, merci… 

-Je voulais juste voir comment vous réagiriez en situation difficile.

-Ah, d'accord, et alors ? je m'en suis sortie comment  ?

-Bien, vous vous en êtes bien sortie…. »

 

Elle mettra plus de deux heures à arrêter de trembler une fois ressortie de ce bureau….

Alors, lorsque quelques mois plus tard, ce directeur lui demande, non lui intime l'ordre, de représenter son nouveau service lors du grand barouf qui rassemble tous les inspecteurs et les directeurs, elle ne peut qu'acquiescer.

 

On s'est chargé de la briefer, en long, en large et en travers, sur ce qu'elle doit dire dans son intervention et les exemples qu'elle doit donner car elle est lunaire, légèrement gaffeuse et il faut que cela soit impeccable.

Pensez donc, son service n'a pour d'autre but que de chasser l'anomalie de souscription dans les dossiers des agents, avec la possibilité de nuire aux contrevenants et cela commence à faire grincer des dents ; en d'autres termes, elle est devenue « bœuf-carottes » dans cette équipe qui ne compte que 3 autres personnes et, pour l'instant, c'est la seule femme.

Lors du séminaire, elle reconnaît beaucoup d'inspecteurs, des commerciaux ou des entreprises, pour les avoir vus arriver et les avoir formés du temps où elle officiait au bureau d'études et cela la rassure un peu.

En outre, son collègue Luigi, son « parrain » dans son nouveau service, lui a fait répéter le texte mis au point avec son chef de service et il lui a promis d'être tout proche visuellement, afin de pouvoir lui souffler si elle a un trou de mémoire, tout devrait donc bien se dérouler.

Mais voilà, Luigi est un fêtard invétéré et la veille de son intervention, il se couchera tellement tard qu'il ne se réveillera qu'au beau milieu de l'après-midi…..

 

L'organisation du temps de parole de chaque intervenant fait qu'elle passera juste avant la coupure du déjeuner, là où le temps s'étire à l'infini et où personne n'est attentif, si ce n'est à la pendule et à son estomac qui commence à grogner, juste après son chef qui doit faire une présentation du service et des raisons qui ont sous-tendu ce projet.

Ce qu'elle ignorait, jusqu'à ce que les présentations soient faites en début de matinée, c'est que tout le premier rang, sur les 350 personnes présentes, à peu près, est constitué de tous les directeurs de la boîte ET du grand directeur, celui qui vient d'Angleterre et qui a racheté la boîte il y a quelques mois.

 

Après l'intervention de son responsable, un alsacien qui se tient raide comme la justice et parle d'un ton monocorde, tout le monde baille, il fait une chaleur d'enfer et des soupirs commencent à se faire entendre.

Elle s'approche de l'estrade, commence à tenter de se relire, mais la peur qui lui vrille l'estomac et lui dessèche la bouche, rétrécit aussi son champ de vision, elle n'arrive pas à déchiffrer ses notes, son cerveau refuse de lui laisser accès à sa mémoire et Luigi étant absent, il ne peut lui souffler les premiers mots.

Alors, elle décide de passer outre, après tout, on lui a demandé de raconter son métier de tous les jours et d'illustrer son propos avec des exemples choisis, elle n'a que l'embarras du choix, en plus, il paraît qu'elle est douée pour raconter des histoires, donc, en avant Guingamp, au diable les notes, elle va le faire en free style, sans filet…

 

La voilà partie dans une explication enlevée de ce qu'est son quotidien, puis elle illustre son propos avec une anecdote qui vient juste de se présenter à elle, la semaine passée, c'est dire si c'est frais dans son esprit : « lorsque j'ai pris ce dossier, celui d'un anglais ….. » un premier frisson parcourt alors la salle, elle se rend compte qu'elle est sur un terrain glissant, « non, mais, il est venu habiter en France… » la salle commence à se réveiller, elle le sent, les gens s'agitent sur leurs chaises et elle voit, du coin de l'œil, son chef de service qui secoue la tête de droite à gauche, l'air dépité, et U qui devient écarlate….

Elle ne peut plus reculer, elle doit dérouler son histoire, alors elle continue…

« J'ai vu qu'il manquait une période d'assurance, alors j'ai demandé à l'agent ce que le client avait raconté pour expliquer cette absence d'assurance ; il avait beau faire des efforts, il ne se souvenait pas.

À court d'idées, il demanda à sa collaboratrice de nous rejoindre.

Lorsque je lui demandais, mais qu'est-ce qu'il vous a raconté pour justifier une absence d'assurance de presque un an, tout le monde raconte son histoire, lui, il vous a dit quoi ?

Elle a pris le dossier et m'a répondu : ah, mais, je me souviens, il ne m'a rien raconté, il est sourd-muet…. »

 

Et là, toute la salle a éclaté de rire, ça a créé une vague dans l'air ambiant qui s'est mise en marche et l'a percutée de plein fouet, la faisant reculer d'un bon pas en arrière.

Son intervention terminée, les participants se sont précipités hors de la salle et elle s'est retrouvée dehors, sans se rappeler comment, en direction de la salle de restaurant.

Dans la cour, plusieurs personnes sont venues la féliciter de cette intervention osée, enlevée et drôle qui a réveillé l'auditoire et a rendu son quotidien vivant et sympathique.

Jusqu'au grand directeur, l'anglais, qui s'est approchée d'elle, lui a serré la main et lui a dit, dans un français parfait, à peine souligné d'un petit accent « si je comprends bien, il faut se méfier des anglais ?

Non, monsieur, seulement des sourds-muets » elle avait remarqué qu'il avait les mêmes yeux bleus glacier que Monsieur Lowell, et qu'ils frisaient….

  • Tu es une grande joueuse ! au caractère bien trempé, c'est plutôt une qualité, merci de cette tranche de vie

    · Ago about 2 months ·
    W

    marielesmots

    • Merci, je vais essayer d'en partager d'autres

      · Ago about 2 months ·
      20180820 215246

      caza

    • Avec plaisir !

      · Ago about 2 months ·
      W

      marielesmots

    • ;-)

      · Ago about 2 months ·
      20180820 215246

      caza

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