Prémisse

Mathilde En Soir

Image : Musée Dali

 « Entre, prends un verre et assieds-toi près de moi. Promis, je ne t'ennuierai pas très longtemps. Il faut absolument que je te raconte. J'ai encore fait un rêve, cette-fois-ci différent des autres. Plus sombre. Plus violent. Je me souviens de tout. J'ai gardé en mémoire tous les détails. J'ai peur, vraiment peur, mais je suis soulagée de me souvenir. C'est tellement étrange de se souvenir de tout. Arrête de jouer avec ce truc et écoute-moi ! Tu me diras ce que tu en penses. C'est important pour moi.

Je me trouve dans une sorte d'entrepôt désaffecté, enfin je crois. Je ne vois presque rien. Heureusement qu'une fenêtre cassée me laisse entrevoir la lumière du jour, sinon je me serais retrouvée dans le noir complet. Mes jambes sont lourdes, je ne peux ni marcher correctement, ni courir. J'essaye d'avancer en m'appuyant contre les murs de cette immense structure. J'arrive à distinguer certains éléments au bout de quelques minutes. Il y a des stands dans cet entrepôt. Des centaines et des centaines de stands, tous alignés les uns contre les autres. Mais ils ne présentent rien. Aucune pancarte, aucun produit, et surtout aucun vendeur. Je ne comprends pas. Pourquoi suis-je ici ? Cet entrepôt ressemble à s'y méprendre au gymnase du quartier. Tu sais, c'est celui qui est à côté du lycée. Il est ouvert et aménagé en marché chaque dimanche matin. Ce n'est pas possible… Non, pas ici.

Petit à petit, je distingue des silhouettes devant moi. Des ombres, des passants qui se rencontrent. Leurs corps sont fins, ils semblent apaisés. Ils vagabondent, ils errent. Ils ne font pas attention à moi. Ma présence les laisse indifférents. Si cela se trouve, ils ne peuvent pas tous me voir. Ils sont concentrés, en quête de leur bonheur. Ils font leur marché. Les stands délaissés s'illuminent, le gymnase s'extirpe peu à peu de sa torpeur. J'entends au loin des cris. Ils sont de plus en plus perceptibles. Ce sont les propriétaires des stands qui s'éveillent et s'ébouillantent le gosier pour vendre leur marchandise. Qu'est-ce que je dois faire ? C'est à ni rien comprendre. Ou peut-être que je ne veux pas comprendre ce qui se passe… Je suis dans ce gymnase, un jour de marché.

Parmi la foule de passants, je crois distinguer une autre silhouette, cette fois plus petite. Elle me fixe. Elle a l'allure d'un enfant, d'un petit garçon d'environ 6 ans. Les passants ne le regardent pas. Ils sont trop occupés à faire leur marché, trop perturbés par les cris des vendeurs. Je ne peux pas m'empêcher de regarder cet être. Il semble perdu. Où est sa mère ? Où est son père ? Dois-je aller le voir ? Qu'importe, je ne peux pas me résoudre à le laisser. Non. Je ne ferai pas deux fois la même erreur. Je ne commettrai pas à nouveau l'impardonnable.  

Je me dirige vers lui, esquivant les passants. Je me fais bousculer de tous les côtés. Plus j'avance, et plus j'ai l'impression de reculer. Il se tient devant moi, tout chétif. Il est beau. Il est blond comme les blés. Il lui ressemble .... Et ses yeux …. Il tousse. Il semble avoir du mal à respirer. Non ce n'est pas possible. Je lui demande ce qu'il fait là tout seul, tout en craignant sa réponse. Cela m'angoisse de savoir.

Puis, il se retourne et regarde autour de lui. Il n'y avait plus rien. Tous les passants, les commerçants, les stands avaient disparu. Je me retrouve seule avec lui, mais plus pour très longtemps. Une ombre se dessine au loin, à l'entrée du gymnase. Elle est entourée d'un halo de lumière, laissant suggérer qu'il s'agissait d'une apparition divine. Non, pas divine, sinon tu vas croire qu'il s'agissait d'un ange ou d'une fée. Les anges et les fées sont des créatures qui viennent dans un moment de grâce, d'extase. Ce n'est pas l'impression que j'ai. Elle vient pour nous troubler, nous déstabiliser. Nous délivrer un message. Elle me fait penser à un juge d'instruction qui vient rendre un verdict. Le petit garçon ne me regarde plus, il fixe cette ombre. Elle s'approche de nous. Je n'aime pas ça. Je n'aime pas ce qu'elle dégage, une aura malveillante, menaçante. Elle veut nous perturber, nous angoisser. Je n'arrive plus à me concentrer. Des frissons parcourent mon corps.

L'enfant tousse de plus en plus, se raclant la gorge. Il commence à chercher dans ses poches quelque chose qui semble vital pour lui. Il panique, ses mains tremblent. Je lui demande ce qu'il cherche mais il ne veut pas me répondre. Je lui dis qu'on trouvera une solution à son problème, mais il ne fait plus attention à moi. Il regarde l'ombre, qui perverse se rapproche toujours un peu plus de nous. Puis, il se remet à la recherche de l'objet. C'est comme si il était prisonnier d'un mal dont il ne pourra jamais guérir. Il me dit que sa maman va le gronder s'il ne le retrouve pas car ça coûte cher. Il commence à sangloter, persuadé qu'il ne le trouvera jamais. Je me baisse pour prendre ce petit être dans mes bras et le serrer de toutes mes forces contre moi. Il est captivé par cette ombre, qui n'est plus qu'à quelques pas de nous. Je crains le pire. J'aperçois ses yeux rouges écarlates qui me paralysent. Elle aime l'attention qu'on lui porte. Elle se nourrit de cette peur, de ce sentiment de puissance qu'un bourreau ressent lorsqu'il frappe sa victime. Nous ne serons plus heureux. La joie et l'insouciance s'évaporent. Son regard me le dit. Je fais tout pour détourner son regard d'elle. Il ne faut pas qu'elle s'approche de lui. Je ne veux pas. »

La jeune femme se tut. Son ami se tenait près d'elle, l'air inquiet. Lui qui semblait si détaché de tout ne pouvait plus la quitter des yeux. Il ne jouait plus avec l'inhalateur du petit Loïc. Un mélange de tristesse et de compassion se lisait dans son regard.

 

 

  • Pour une première nouvelle, vous faites très fort, Prémisse d'un talent certain. J'aime beaucoup l'atmosphère qui se dégage de votre récit, espèce de rêve angoissant.. Je suis ému par votre nouvelle.

    · Ago about 6 years ·
    Mouette des iles lavezzi orig

    valjean

    • Je mets du temps à vous répondre ! Merci beaucoup, il s'agit d'un de mes premiers écrits =)

      · Ago about 5 years ·
      20180127 095151

      Mathilde En Soir

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