Quand le sentiment n'est pas amoureux

leeman

pour tenter de prouver en ce jour qui m'importe beaucoup combien l'amour revêt d'innombrables formes, toutes aussi belles les unes que les autres. je t'aime, merci pour tout.

Un sentiment n'est rien sans celui qui l'éprouve. Mais l'amitié est-elle « sentiment » ? Il est bien vrai que nous avons tendance à considérer que le sentiment revêt toujours l'apparence de l'amour. En effet, n'entendons-nous pas par « j'éprouve des sentiments pour toi. » : « je suis épris d'amour pour toi. » ? Pour être tout à fait honnête, je n'ai jamais lu, ni entendu, ni vu, quelqu'un manifester de l'amitié en disant qu'il éprouve des sentiments à l'égard d'une personne ou d'une autre. C'est donc que notre tendance passive, sans nul doute captive de nos habitudes relationnelles et sociales, nous influence inconsciemment à concevoir que ce que nous nommons "sentiment" appartient au domaine de l'amour-passion. Pour autant que nous puissions rencontrer celui ou celle qui nous aime, que nous puissions éprouver à son égard de l'amour-passion, il faudrait - je pense - ne pas être aussi catégorique dans notre définition. Qu'importe la définition que donnera le dictionnaire de ce mot « sentiment », qu'importe nos habitudes tronquées, je souhaite précisément lutter contre cette tendance à appeler « sentiment » tout ce qui touche à un amour-passion. Une des positions les plus fondamentales prouve bien qu'il n'y a pas que l'amour comme passion des corps et des esprits qui se veut sentiment. Le mot est suffisamment explicite de lui-même : il est un senti par celui qui sent ; mais cette senteur, analogue à l'odorat comme sens, relève plutôt de ce que l'on éprouve en nous à la vue de celui ou celle qui nous perturbe.
C'est le concours de ces deux mots-là, ensemble, qui permettent à mon sens d'introduire la nuance philosophique dans la définition qu'on aura du sentiment : ce que l'on éprouve grâce à ceux qui nous perturbent. La perturbation doit ici être comprise comme une conséquence de cette connaissance d'Autrui, bien que, aux premiers contacts, il n'est pas improbable que nous soyons troublés par quelqu'un. Pour autant, c'est l'inconnu qui mène au connu, et c'est en découvrant ces inconnus/inconnues que nous serons en mesure, par la suite, de trouver du sens aux relations que nous entretenons avec ces personnes. Des rapports naissants, menant ainsi à des rapports solides, ou deux individus échangent, vivent, se découvrent comme l'on découvre une histoire : ce sont deux narrations qui se rencontrent, et qui, à mesure que le temps passe, sont vouées à n'en devenir qu'une seule, bien plus complexe et surtout sentimentale. On le remarquera assez aisément, ou peut-être suis-je le seul concerné, mais notre cœur ne s'emballe pas toujours en compagnie ou en pensée de ceux qu'on aime. C'est à ce titre qu'être véritablement ami avec quelqu'un renvoie tout autant au sentiment que le ferait l'amour-passion. Cette amitié si pure, si singulière, entre deux êtres, est à mon sens tout aussi authentique que l'amour entre deux êtres. À s'en référer à la tripartition de l'amour (notamment dans Le Banquet, de Platon) chez les grecs, ce qu'on nomme amour n'est qu'une partie de sa possible nature : être amis, c'est de fait aimer mais d'une autre manière. Ces relations sentimentales, mais autres, témoignent qu'il y a du senti au sentant, autrement dit du cœur à l'esprit, relation de présence de cet être vers souvenir de cet être. Le corps tout entier se voit être perturbé, altéré, par une présence familière et forcément appréciée. Un/e ami/e, ou un/e amant/e, peut-être les deux à la fois, qu'importe : ce qui prime n'est pas tant l'importance d'un sentiment d'amour pur, mais un sentiment tout court, peu importe sa nature qualitative. Et si l'on est enfermé dans cet espoir de ne vouloir rencontrer un jour que ce qui pourrait nous servir d'amour, je conseille à ces gens-là de travailler sur eux pour qu'ils s'ouvrent à ce qui parfois procure plus de bonheur encore que l'amour. Cette philia, manifeste de cet amour-amitié, est moins propice à la passion des corps et des esprits, mais se révèle parfois plus sincère lorsque les deux amis s'ouvrent leurs cœurs et disent ce qu'ils pensent tout autant que ce qu'ils ressentent. On ne saurait donc rayer complètement l'utilisation du terme « sentiment » pour parler d'amitié véritable. Il sera peut-être plus difficile d'ouvrir son cœur à quelqu'un de notre genre, il sera peut-être plus difficile de l'ouvrir à quelqu'un d'un genre opposé, dont la sexualité nous attire à la base, mais cette hétéronomie du sentiment permet au champ des possibles affectifs de s'étendre à l'infini. Nous ne ressentons pas toujours le besoin de définir la relation que nous entretenons avec ceux que nous aimons : n'est-il pas en effet que nous préférons la laisser vivre, et laisser les choses advenir selon le cours naturel des discussions et des attentions ? C'est ainsi qu'une relation évolue, avance, progresse.
Le sentiment, au fond, relève plus du rapport entre le cœur et l'esprit à la vue de tous ceux que nous aimons, tout autant qu'aux pensées et souvenirs que nous avons de ces derniers, que d'une simple passion qui saurait s'évanouir trop vite, ou se noyer d'un trop plein d'affection. Cette évidence philosophique est métaphysique. Nous ne pourrions pas nous défaire de ceux que nous aimons, car cet amour est la conséquence d'une compréhension de ceci : que ceux et celles que nous aimons sont celles et ceux qui rendent notre propre bonheur possible ; autrement dit, que ceux que nous aimons sont ceux qui nous aiment généralement. La joie de ceux que nous aimons provient de cette idée de ce qui nous rend joyeux. In fine, ce rapport métaphysique concerne le rapport humain, où l'amour n'est pas que passion, où il est symbole de rapprochements entre êtres chers, relate une histoire double qui s'est unifiée. Aimer, ou se dévouer à Autrui dans un acte des corps tout autant que des langages, renvoie plus à la nécessité d'un rapport entre deux personnes qu'à la nécessité d'un rapport entre deux êtres passionnés. Ce décalage ne doit pas être méprisable, et ne doit pas non plus être sujet à la problématique du doute : que penser de ceux que nous n'aimons pas en amour ?
C'est un amour ultérieur, différent, qui nous perturbe. Sans cesse, la délicatesse du rapport entre deux consciences qui se connaissent l'une et l'autre construit la délicatesse qui fonde le rapport tout court. En bref, ce qui est délicat ne se limite pas aux affections des corps, ou aux mots les plus tendres. Ce qui manifeste surtout la délicatesse, c'est tout autant le regard que l'on porte sur la personne que nous aimons que la tendance des pensées à s'organiser autour d'un tel regard par imagination ou souvenirs de cette même personne. On ne trouve rien de plus tendre que le regard, et le regard est toucher de l'Autre. Évidemment, cette tendresse ne sera pas manifeste à chaque fois que nous regarderons quelqu'un. Mais cet(te) Autre qui nous est cher/chère, qui nous apporte énormément, c'est celui ou celle dont nous voulons perpétuer l'existence. Amour, tendresse, voire entraide, un cercle vertueux de positivité qui ne peut qu'engendrer amour à son tour, etc. Au fond, la forme de la relation importe peu, qu'on l'appelle amitié ou non n'y change à mon sens pas grand chose. Ce qui prime, c'est cette gestation des sentiments. Il est bien délicat d'employer un tel terme ici, mais c'est le plus adéquat qui s'impose en mon esprit. Disons plutôt que les choses (ici sentiments) germent en nous pour éclore d'une manière ou d'une autre, toujours singulière. Et à ceux que nous aimons de tout notre être, mais qui ne sont pas encore là, avec nous, n'est-il pas vrai que nous souhaiterions les toucher de notre regard pour leur dire : « tu fais partie de ce que j'ai de plus cher. » ? On les ressent bien assez souvent se mouvoir en nous à la vue de ces amours ou de ces amis que l'on chérit. Cette dichotomie me paraissait absolument fondamentale à établir pour que les confusions puissent cesser enfin dans la tête de certaines personnes. Les sentiments ne concernent pas que l'amour au sens passion, sinon, nous serions obligés d'aimer notre famille, nos amis, nos loisirs, nos passions, avec un fond de sexualité, et cela ne fait pas sens. On pourrait me reprocher de ne pas m'y connaître suffisamment en psychologie humaine, en psychanalyse, et me prouver qu'on désire inconsciemment le corps de sa propre mère, mais je répondrai à ces détracteurs éventuels de ne pas tenter de mélanger métaphysique de la relation à l'Autre et pseudo-psychologie humaine ; je leur répondrai que le désir n'est pas amour. En définitive, il semble résulter de ce cheminement que la portée du sentiment surpasse ce que nous avons tendance à comprendre de lui ; ou plus précisément que ce qu'on entend par « sentiment » n'est rien d'autre que de l'amour. En achevant alors cette réflexion, j'ai voulu apporter un peu de nouveauté dans une notion qui réside si fondamentalement au sein des mouvements affectifs entre les individus. S'aimer, d'une manière ou d'une autre, c'est toujours entretenir un rapport positif, en ce sens qu'il ne peut y avoir que du bon à aimer. Qu'importe sa nature, son fond, sa forme, ce n'est pas que l'amour au sens passionnel qui doit être retenu dans l'acception du sentiment, voire de l'amour lui-même. Cette richesse intérieure, si singulière, qui envahit notre âme d'une vague si chaleureuse, qui noie notre conscience d'une infinité de pensées joyeuses, est une richesse que peut procurer le sentiment. Et puis, parler d'amour n'est-ce pas déjà désigner ce qui n'en n'est plus ? Un sentiment est ce qui gît en nous, comme un ressenti profond et authentique, et non comme un concept de l'esprit. Parler d'un ressenti intérieur c'est alors déjà ne plus le désigner, mais il aura fallu passer nécessairement par là pour que je puisse laisser transparaître le chemin de ma pensée, tout autant que la couleur de mes idées. Finalement, dire « je t'aime » n'est rien à côté de tout ce que l'on éprouve. Mais à défaut de pouvoir poser la main de ceux que l'on aime sur ces étendues qualitatives et limpides que sont les sentiments du cœur, on s'efforce de les mettre en mots pour qu'au moins leur esprit puisse saisir toute la chaleur et le confort que procure leur présence dans tout notre être.

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