''Quand on a que l'amour...''

le_gallicaire_fantaisiste

à s'offrir en partage.

Il y avait à Abaca, une grande fille tige qui répétait haut et fort pour qu'on l'entende de loin  :

« — Mais je suis toujours là !  » et elle le disait avec des airs d'encouragement que l'on comprenait très vite et très bien».

Secrète, avec un nez exquis, si petit, si joliment tourné et puis dans sa caboche, tout un tas d'idées bien aimables et bien pratiques à dispenser en infirmière. Alors elle marchait sagement en relevant la tête et tous les prolétaires la regardaient seulement passer.

Un vieux libidineux lui tendait son bras maigre. Il chaussait du 37 et portait des chaussettes vertes. Dans ses vieilles mains crochues toujours désunies, l'une ignorant toujours ce que faisait l'autre, il se pouvait compter une dizaine de billets traversés par ses ongles. Un billet pour chaque jour et trois de plus en prévision des nuits blanches.

«— Prenez votre tour de garde belle demoiselle ! »

« — Ah vous voici déjà revenu, Mon Seigneur ! »

«— Ah ce qu'elle est douce, ce qu'elle est bien faite et bien belle ! Mais vous très jeune fille ? Savez vous bien aussi que je suis toujours là pour vous, tout à vous Belle, Belle, Belle ! »

Oh quelle chance fantastique pour la fille tige que ce petit vieux là, tout petit rabougri avec les dents toutes jaunes, un sourire de pêcher et une peau de coing retournée à l'envers.

Elle se mit en branle et l'épousa puisqu'il se trouvait être le seul à être « charmant ».

« — Prince Constant ! Oh Prince Constant !», elle l'appelait « Prince Constant ! ».

Lui, lui disait de temps en temps «  La Belle », et de temps en temps autre, il l'appelait : «  ma Grenouille ! ».

Quand on a tellement d'amour dans les mains à répartir sur une semaine entière et davantage, quand on a l'oeil rond du héron devant un petit poisson, quand on peut lever une patte et tenir debout comme ça, malgré l'âge, la main passée-plantée autours du cou d'un beau roseau, on se sent bien riche et bien heureux sur terre.

Après cela, ils sont partis pour l'Australie, loin très loin d'Abaca. C'est tout là-bas, dans une ville lointaine très loin de chez elle et très loin aussi de chez lui que le vieux a fini par tomber dans une marre à crapauds.

Une nuit toute noire mais chaude comme aux Philippines, il y a eu d'abord un bruit de glissement sur le plancher. Une corde s'est lovée sous l'oreiller du Prince. Elle est venue comme qui dirait se réchauffer le sang sous la tête de Constant. Il diluait ses potions magiques de rajeunissement, il les buvaient toutes à la fois et puis il s'endormait tous les soirs à la même heure. En attendant, la fille tige faisait les noeux, depuis le temps qu'elle y travaillait, et à force de se forcer c'était quand même devenue une experte. On dit que c'est ça l'amour et que les filles surtout l'aime beaucoup, plus même que les messieurs parait-il ? Oh oh, comme elle a du énormément aimer ce Constant, car les nœuds étaient particulièrement serrés ce qui rendit plus facile l'affaire de le soulever pour l'étrangler puis de le traîner jusqu'à l'eau.

Plus tard avec tout ce paquet de billets qu'elle avait bien gagné, est-ce qu'elle est retournée à Abaca parce qu'il lui arrivait quelques fois de penser au vieux avec un petit sourire ou bien juste pour recommencer avec un autre plus vieux encore ?


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