Rendez-vous

clarethemadmary

La Fontaine Saint Michel

On ne s’était jamais vus. Il nous fallait à la fois un lieu de rendez-vous précis  et quelque chose d’onirique. On avait décidé par exemple que la pluie serait de la partie. Légère et persistante. Le choix de l’époque n’était pas libre mais nous convenait. Noël serait passé avec tout l’écœurement familial qui l’accompagne mais l’année en cours ne serait pas encore terminée. On avait un peu réfléchi, c’est-à-dire qu’on n’habitait pas Paris.

Et puis c’était venu d’un coup, une évidence : il nous fallait du glauque. Comme on avait beaucoup parlé philo, Deleuze et autres rhizomes, j’avais ri et dit que c’était comme une hétérotopie : le rendez-vous des rendez-vous, la Fontaine Saint-Michel. Il était d’accord.

Il existe dans Paris un nombre incroyable de lieux comme conçus pour les rencontres clandestines, des lieux discrets, des lieux coquets. La ville donne même presque l’impression d’avoir été conçue par, avec et pour les amoureux libertins. Des arbres, des bancs, des bosquets, des portes cochères et la Fontaine Saint-Michel. Ce que la fontaine a de particulier, c’est qu’elle n’est pas intime, loin de là, encombrée comme elle l’est de badauds. Coincée entre deux artères passantes et la Seine, faussement intellectuelle et carrément touristique, elle est depuis longtemps déjà le cliché du cliché parisien. Pickpockets et mimes à la pelle, pigeons en surnombre… l’idée de se retrouver à la Fontaine Saint-Michel nous allait bien parce que la rencontre serait probablement impossible.

On s’imaginait déjà perdus dans la foule, se demandant si l’autre, cet inespéré virtuel, s’était matérialisé ou s’il avait fui. On se voyait doutant et cherchant, n’oubliant jamais que, parmi tous les regards des passants, se trouvait probablement celui qu’on attendait. On n’aurait pas de parapluie, objet impossible à manier sans risque dans le flot humain. J’espérais qu’il serait face à la fontaine, les mains dans un pardessus et les santiags aux pieds. Je voulais le toucher du bout des doigts et m’en aller. Je souhaitais un regard, un sourire. Je m’étais déjà renseignée sur les tarifs des chambres sales du quartier Saint-Germain.

Il n’est jamais venu.

Mais la Fontaine Saint-Michel est restée, comme elle l’était avant, comme elle le sera encore longtemps, un lieu qui m’obsède. Le seul lieu où l’avance à son importance, où l’immobilité fait sens : il s’y passe en une seconde plus qu’en une vie de bohème. Rencontres, ruptures, attentes, déchirures, accolades, bousculades. Je crois même, mais c’est plutôt un rêve secret, que le cycle entier d’une vie de couple peut se dérouler au cœur de cette marée visqueuse.  

Tu vois, je crois que Saint-Michel est le coeur de Paris, sa substantifique moëlle. C'est pour ça qu'on y donne des rendez-vous irréels: ce qui compte finalement, ce n'est pas tant la sale banalité du rêve qui s'effrite au grand jour mais l'espoir qu'il a un jour sucité. Je parle bien évidemment des palpitations qui l'accompagnent. Et si jamais tu doutes de ce que je dis, c'est bien simple, descends au métro Saint-Michel, fend la foule, arrête-toi au pieds de la fontaine. Certes, on n'est pas dans un film de Fellini, mais quand même, ouvre tes yeux. C'est ça, ça ne ressemble pas aux cartes postales, le brouhaha et l'odeur sont bien réels. Maintenant, penche-toi et regarde ton reflet dans l'eau, il est trouble, incertain. Si tu persistes, quitte à laisser ton regard se perdre dans les méandres des sculptures, tu verras que le son et l'odeur s'éloignent. Sans pouvoir être tout à fait précise, je crois que c'est au bout de dix minutes que la magie fait son effet: le rêve reprend le dessus. Dans mon cas, ses santiags étaient en python noir. A moins qu'il ne s'agisse de la peau du dragon qu'il avait autrefois terrassé.

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