TOUR SAINT JACQUES

prune

Arrêtez-vous.

S’il vous plaît.

Je ne vous demande qu’un instant

Chut… Je ne vous voudrai pas abuser, braves gens pressés d’aller vous réchauffer. Il fait froid aujourd’hui, vos doigts tremblent. Mais regardez les miens. Approchez-vous, ils ne vont rien vous faire. Vous les voyez maintenant ? Ils sont bleus, mes doigts. Ils sont bleus de geler la nuit quand vous vous endormez gentiment. Ils sont bleus de fouiller vos poubelles, grattant ce qu’il reste de vous. Oh, ça va. Je ne vous vole rien. Je fais ce qu’il faut pour tenir debout.

Venez plus près. Ah, je sais, c’est mon haleine qui vous retient. Ca, c’est l’odeur de la fin et de la misère. Je sais, ça pue comme le cul d’un cheval. Ca pue la vie qui fout le camp. Avec moi, elle ne le fait pas gentiment. Faut dire, elle ne m’a pas fait de cadeau, la vie. Alors sa sœur, sa pire ennemie, je l’attends. Je la guette. Je l’appelle. Mais elle ne vient pas. Même elle a mieux à faire que de venir avec moi. Faut dire que pour la suivre dans son long voyage, elle doit avoir mieux que ma compagnie. Oh … c’est pas que je ne sais pas faire preuve de galanterie ! Mais j’ai rien à lui donner. Enfin, si. J’ai un peu.

J’ai des souvenirs. De ceux qui viennent cogner ma tête quand ma bouteille est vide. Que du haut d’un pont je vide ma vessie dans la Seine, en crachant mon dégoût. Mon dégoût de vous. C’est pas toujours les pigeons qui pissent sur les touristes.  Faut bien le faire quelque part. Ouais, c’est sale. Et bouche–toi le nez petit, ça sent mauvais ! Vous croyez que la votre elle sent meilleure ? Sauf que chez vous, y’a les goguenots. Moi, j’ai des coins de rue. Des bouches de métro. Vous pensez que ça me plaît d’avoir la bite à l’air, le nez en l’air, espérant ne pas être vu ? J’ai ma pudeur quand même. Etre pauvre, ça veut pas dire aimer montrer son cul.

Ouais, j’ai des souvenirs qui remontent. Des fois, je les mélange un peu. Faut pas m’en vouloir si c’est confus. Je vais pas vous assommer avec ça. J’en ai simplement un qui me tient au ventre. Un seul à raconter, ça fera pas une nécro quand je vais me barrer. C’est vieux. Ca a peut-être quinze ans maintenant. Ou plus.

On l’avait appelé Marc. Comme celui qui racontait comment l’autre qu’a soi-disant grimpé au ciel, il était bon. Marc comme un lion, pour qu’il rugisse. Pour qu’il bouffe la vie avant qu’elle le dévore. Il a pas eu le temps, le petit Marc. Un soir je suis rentré chez moi, comme vous êtes en train de faire. Y’avait eu un incendie. Dans le journal, ils ont écrit « involontaire ». Il était sacrément volontaire, en fait. Il m’a embarqué ma femme. Et le gamin. Ouais, c’est ça aussi, la vie. Un matin t’es le roi du monde. Le soir, ton monde c’est un tas de cendres. Ca prend pas de place dans une poche. Mais ça t’étouffe un cœur. Et pas assez, le mien bat encore.

Après, je me rappelle plus bien. Puis y’a eu ce matin où je me suis réveillé sur un banc. Un matin comme le suivant, parce qu’il y en a eu des paquets depuis, des matins comme ça.

Faut pas pleurer ma p’tite dame. C’est moche, mais dans la galère, on n’est jamais seul. Alors que vous, qui vous attend ce soir ? Votre chat ? Moi, des chats, j’en ai plein. Tous ceux que les gens comme vous laissent crever dans la rue. Ben ouais, un chat, c’est qu’un chat. Et un homme qui meurt, c’est jamais qu’un homme qui s’en va.

Puis c’est pas comme si je comptais pour vous. J’compte, pour lui. Là-bas, sous les cartons, vous voyez ? On est pareil lui et moi. On sait pourquoi on est là, ce qui nous manque c’est de nous rappeler comment on y est arrivé.

Voilà, ça c’est mon souvenir. C’est ce que je lui raconterai quand elle va se pointer. Ce qu’elle a fait avant, la salope. Mais elle s’en fout, elle passe pas.

Alors je l’attends, puisqu’elle se cache. J’ai tout mon temps, j’ai que ça à faire. C’est pas comme vous. Vous, vous êtes des débordés. Vous n’avez pas le temps d’y penser. C’est dommage, parce que je suis sûr que vous voyez pas les jours défiler. Et quand le défilé prend fin, y’a pas de feu d’artifice pour fêter ça.

Je sais bien qu’un jour elle va s’arrêter par ici. Au pied de cette tour où parfois, je prie encore. En espérant que les mots grimpent dessus et montent là où se trouve Marc.

Un jour, bientôt j’espère. Demain je ne serai peut-être plus là. Vous ne vous en apercevrez pas. C’est insignifiant, un homme qui disparaît ainsi.

Tournez pas la tête comme ça. Faites pas ceux qu’entendent pas. Ce sera peut-être vous, celui qui sera emporté. Alors, souriez … La vie est courte. Allez, encore un effort … Plus que ça encore …Vous y êtes presque … Voilà. C’est pas mieux comme ça ? On dirait du Piaf. Allez venez Milord… Vous inquiétez pas, j’vais pas vous demander de venir à votre table.

Allez en paix maintenant. Retourner à vos foyers. Au lever du soleil, je serai parti. Là-bas. Ou ailleurs. 

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