Retour de manivelle

Coachbob

RETOUR DE MANIVELLE

Je sors l’arme de son étui. Légère, maniable, grise avec un manche noir. Je pense à Gainsbourg. « J’fais des trous, des p’tits trous… » À la cuisine, une odeur de moisi alerte mes narines. J’ouvre le frigo. Ça fouette. Les carottes ont une barbe de trois jours, les extrémités noires et le camembert est en train de se reproduire dans un coin. On voit que je me suis laissé aller, ces derniers temps. Je jette.

Un bol de corn-flakes, un verre de jus de fruits. L’acidité mord l’aphte qui squatte ma bouche depuis trois jours. Je grimace. Toujours pareil : les émotions fortes m’ulcèrent la muqueuse. Je charge mon flingue, boit une gorgée au robinet de l’évier. Du sable et des résidus de rouille s’échappent par l’écoulement. Vivement que je déménage, me dis-je en glissant l’arme dans la poche de mon blouson.

Des bagnoles bloquées au carrefour, des piétons qui poireautent au feu rouge. On attend pour mieux courir, comme à l’armée. Dans le métro, c’est pire. Les petits reniflent les aisselles des grands, les maigres s’assoupissent dans les bourrelets des gros. On fait la gueule, on regarde le plafond. Je remonte à la surface.

Toute cette humanité nauséeuse me rend triste. Notez que je les comprends. Ces dernières années, ma vie a ressemblé à la leur. Des semaines, des mois de labeur devant mon PC, à assembler des mots, triturer des phrases, pour accoucher sans péridurale d’un roman. Une part de moi exposée sur cent trente pages. Autant de refus de maisons d’édition. Autant de doutes, de larmes, de cris étouffés.

Le dernier éditeur que j’ai contacté m’a particulièrement secoué. Dix mois sans nouvelle. Nul retour à mes courriels, d’abord interrogatifs puis suppliants. La jalousie creusait son nid en mon sein. Pourquoi les autres et pas moi ? « Parce que votre manuscrit, bien qu’intéressant, n’est pas abouti », m’a enfin dit ce type dont j’attendais la réponse depuis Mathusalem. Sa voix grésillait au téléphone, je l’imaginais ricaner en se grattant le nez avec son crayon.

Je frôle les bus en stationnement. Je lèche les vitrines. Derrière l’une d’elle, un panneau indique : Liquidation totale. Je serre la crosse de mon arme dans ma poche. Le rire me prend à la gorge. Je me goberge, sourit à un réverbère, m’attarde devant une librairie. Je ne me rappelle pas le nombre de fois où j’ai imaginé mon roman en évidence sur un présentoir, entre les derniers Toussaint et Castillon, bientôt en rupture de stock tandis qu’on s’arrachait les derniers exemplaires. Vision désenchanteresse. Mais, aujourd’hui, il pourrait pleuvoir des mouches à merde ou neiger des cafards que je n’arriverais pas à me sentir mal.

Enfin, j’atteins mon but. La porte est ouverte. Je monte à l’étage, traverse des pièces, emprunte le couloir qui aboutit au bureau du type dont la voix grésillait. Il est là, placide, ventru, à moitié vaseux devant un manuscrit. À ma vue, il sursaute Combien de fois ai-je eu envie de les tuer, ces éditeurs, surtout lui, de les maintenir à terre et de leur faire bouffer mon manuscrit pour qu’ils se rendent compte à quel point il était bon ? Je débarquais, armé jusqu’aux molaires, prenais en otage les directeurs de collection, les attachés de presse, et je les butais un à un, toutes les dix minutes un autre, à qui le tour maintenant, et la peur raidissait leur suffisance, leur ventre gargouillait de trouille et ils finissaient par me publier… Dans mes rêves. Je me suis souvent demandé lequel paierait pour les autres.

Je dégaine mon arme, vise. Il n’a pas le temps d’effectuer le moindre geste. J’appuie sur la détente et le jet d’eau le touche en plein front. Les coups suivants atteignent son nez, ses joues, son œil gauche. Je l’asperge copieusement, il rit, se tortille, tente de se protéger avec les bras. Je vide mon chargeur. Il crie grâce, le visage inondé, le col de la chemise humide. Des gouttes ont giclé sur le bureau, sur les manuscrits d’inconnus qui vont le rester.

Je rengaine mon flingue. Il s’essuie. « Tu m’as bien eu, mais je me vengerai », siffle-t-il sans s’arrêter de rire. On se tombe dans les bras. Avec ce qu’il m’a fait bosser sur mon roman, je lui devais bien ça. D’un autre côté, sans lui, y serais-je arrivé ?

- Bon, on la fête, cette publication, demande-t-il en enfilant son veston.

- C’est moi qui invite, dis-je ; j’ai une dette à éponger, non ?

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