Rouge

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Toulon, ses kebabs, ses sexshops... et sa façon de phagocyter les artistes. Être du "milieu" ? C'est une affaire de lutte des classes pour Roméo et Arthur.

         Une odeur de neuf se dégageait volontiers des matériaux synthétiques utilisés dans la galerie d’art. Celle-ci était en souterrain, à la périphérie d’un cimetière toulonnais. Ce caveau ne manquait pas de demeurer, pour ainsi dire, insolite : briques du siècle dernier recouvertes de couches inégales de plâtre blanc cassé, plinthes en PVC couleur « coquille d’œuf », parquet stratifié imitation chêne de Nouvelle-Zélande. La lumière artificielle tamisée, la fumée des cigarettes et les ventilateurs dissimulés à l’intérieur de renfoncements muraux achevaient de rendre l’atmosphère chic. Malgré le vide de la grande salle qui accueillait les invités, tous les éléments de la scène faisaient en sorte de maintenir l’aspect huppé de l’instant. Seule une table grossièrement vêtue d’une nappe albâtre venait fracasser l’absence de mobilier. Elle présentait des hors-d’œuvre aux crudités banales.

         « Je trouve cela tellement original ! Quelle idée de tenir un lieu consacré à une activité aussi noble que la peinture dans un ancien mausolée familial ! » La baronne Mireille Van der Rijke-Stratenburgh avait fait le déplacement pour s’exclamer de la sorte devant l’artiste. « C’est ce que j’appelle du burlesque, ou bien de l’héroï-comique... Je ne sais plus et on s’en tape ! » lui répondit Arthur LeMoulineux, soucieux de briller par sa négligence intellectuelle. Bien qu’on le présentait souvent comme « un branleur marxiste lecteur de Bourdieu », le jeune peintre était depuis quelques mois rasséréné par la notoriété que les revues spécialisées s’efforçassent de propager dans le milieu. Toute l’incongruité sociologique de cette situation se situait là : la bourgeoisie initiée à la culture de la conversation lacunaire et en mal de reconnaissance venait, ici, célébrer la virtuosité de son travail. Esther Cohen-Moscovitch avait rejoint la conversation et voulut rentabiliser les études dilettantes que son compagnon payait depuis plusieurs semestres. C’est alors qu’elle s’exprima en se grattant le menton : « La souplesse de votre choix de ne pas utiliser de cadres pour révéler la beauté partout égale des images en totale monochromie enfante d’une remarquable unité de style. Une telle exposition fait honneur à votre manque de modestie... Est-ce un hommage à ce qu’a accompli Yves Klein en 1951 à New York ? » Arthur fronça les sourcils. Sa tête bascula et, pendant qu’il replaçait correctement ses lunettes sur son nez, il éructa tout en postillons : « Mais que dites-vous, bordel ? Le vernissage n’a même pas encore commencé ! Il n’y a pour l’instant aucune œuvre ici ! »

         Dans un coin, Roméo avait l’œil mauvais. Entre être heureux de profiter du privilège des happy few et ressentir un dégoût viscéral à l’égard des richards qui riaient à gorge déployée à des blagues dont il ne pouvait saisir le sens, l’humeur de ce dernier oscillait en hésitations. Même s’il était content d’avoir trouvé l’occasion de porter son trois-pièces acheté en soldes, il percevait l’éclatante manifestation des classes de la société. Les gens autour de lui, abrutis par leur manque d’expérience des pénuries, témoignaient par leur accoutrement d’une science du bien-paraître. Il regrettait d’avoir accepté l’invitation de sa copine Judith. Un vieil homme chauve s’approcha du jeune couple en tendant la main à l’individu mâle : « Paul Bensoussan de Montgolfier, médecin-chef de la clinique de Saint-Jean du Var. » Sans vergogne, le jeune homme parla avec les poumons gonflés par l’éventualité du comique de situation : « Roméo Sarfati, responsable de la correcte exécution du nettoyage des toilettes au Mc Donald’s du boulevard Strasbourg. » Judith lui tapa l’épaule avant d’entendre de la part du représentant du corps médical : « Tu sais, j’ai bien connu ton père. Quelqu’un de bien. » Il s’interrompit, repris son souffle, et glissa à son oreille des paroles dont le volume sonore était malheureusement assez élevé pour qu’on l’entende tout autour : « Il n’aurait sûrement pas accepté que tu partages ta couche avec de la racaille pareille, même s’il est Juif. »

         Soudain, l’artiste chétif se mit à marcher à reculons. Sans rien n’expliquer à personne, il ramassa un flyer avant de le rouler sur lui-même, à l’aide de ses petites mains, en cône, de manière à le transformer en mégaphone de fortune (acte considéré comme très hype par ses spectateurs). Il clama soudain : « Votre attention s’il vous plaît ! Veuillez tous vous diriger vers le buffet ! » La foule obéit. Une fois sur place, elle put entendre de nouveaux ordres : « Maintenant, mangez. Il y en assez pour tout le monde. Une installation de 120 caméras est en train de tous vous filmer en ce moment-même. » Le groupe effectua une bouchée synchrone d’une stupéfiante grégarité ; d’un même geste, les bras emmenaient les amuse-gueule froids dans la bouche des amateurs d’art. Sans doute pour éviter de nuire à l’image de sa promise et de rappeler aux autres convives par son manque de manières que son ventre criait famine, Roméo refusa de mettre du cœur à l’ouvrage. Il fut le seul. Arthur l’interpella : « Tu te distingues, mon p’tit prolo ! C’est exactement ce que je voulais : la lutte des classes entre dans une analytique du beau. C’est une révolution esthétique ! Ha ! Ha ! Repeignez-moi ces murs en rouge ! » Il sortit par une porte invisible, rectangle blanc sur fond blanc. Dans un élan brusque, des rideaux de fer infranchissables tombèrent de nulle part. Soudain, Victor Orsoni de Rocca-Sera, expert comptable corse connu pour ses activités de mécénat extra-méditerranéen, jusque-là d’une discrétion impeccable, se saisit avec ses dents d’un lambeau de chair d‘Esther et dit au médecin : « Sers-toi mon gars ! C’est kasher ! » La drogue avait fait effet, immédiatement. Les corps bourgeois s’entre-déchiquetèrent aussitôt. Anthropophagie. Une orgie cannibale se tenait sous le regard éberlué de Roméo Sarfati, seul ambassadeur du Tiers-État témoin des rivières pourpres du sang bleu qui se déversait à ses pieds.

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