La cène

xepox

Ce qu’on pouvait dire, c’est que mon arrivée à Paris avait été la meilleure idée de ma vie. Pour beaucoup d’aspirants artistes l’installation à la capitale représentait le Saint Graal. A y réfléchir, tant qu’on avait un bon garant et des références, c’était pas si compliqué que ça. Tout du moins quand on était prêt à habiter dans un placard à balais. La seconde étape était alors de tirer son épingle du jeu. Et être invitée à un buffet dans l’une des plus prestigieuses galeries d’art du Marais me faisait dire –fièrement- que j’avais réussi à tirer mon épingle du jeu.

J’étais plus qu’enthousiaste.

J’avais préparé mes cartes de visite. Il ne fallait pas s’y méprendre, vivre à la capitale rimait souvent avec fricotage : champagne, petits-fours, et… réseau

 Sur mon trente et un, je sentais mon estomac se resserrer à l’approche de la galerie. Sauf que mon angoisse stoppa net lorsque je constatai que la foule que je m’attendais à voir devant la galerie n’existait tout simplement pas. Décontenancée, j’avais presque envie de repartir. Mais c’était sans compter mon estomac qui s’était carapaté dans mes talons. Qui eut cru que c’était mon anatomie qui me jouerait des tours ce soir.

 La façade de la galerie avait été recouverte de tain. J’espérais donc que la foule qui n’était pas au rendez-vous à l’extérieur était à l’intérieur à avaler des mignardises et à bavasser art contemporain. Mais une fois encore, erreur de ma part. Le porche de la galerie franchi, je me retrouvais dans une salle blanche, quasi-vide. Au milieu de la pièce trônait fièrement une table vétuste, agrémentée de treize chaises. Un semblant de déjà-vu. Dans un coin de la pièce, un petit groupe de douze personnes me fixait. J’étais la dernière apôtre, la brebis égarée. Celle que l’on attendait pour dîner.

Un fringant trentenaire au visage impassible nous invita à passer à table après nous avoir remercié de nous être déplacés. L’ambiance était étrange. Aucune œuvre n’était exposée, ce qui est tout de même un comble pour une galerie d’art. Les invités semblaient placides, aucun regard ne se croisait. Récipiendaires bien élevés, nous nous asseyions en silence.  Des serveurs arrivèrent, des assiettes sous cloche dans leurs mains. Assiettes et cloches argentées et il était impossible de deviner le repas qui allait nous être servi. Puis surgissant de notre droite, d’autres serveurs déposèrent des coupes de champagne en face de chaque invité. Nous étions treize. Sept hommes et cinq femmes. Le trentenaire fringant trônait superbement au centre. Marmoréen, il saisit sa coupe, nous exhortant à faire de même. L’esprit rebelle, je saisis ma coupe et soulevai la cloche qui protégeait mon assiette. Le malaise que je ressentais depuis quelques minutes grandissait de plus en plus : l’assiette était vide. J’essayais de ne pas montrer ma méfiance, or le fringuant trentenaire me lança un regard furieux. D’une voix monocorde, il m’asséna d’un « Les repas n’ont pas à être exposé. Vous dînerez lorsque je l’aurai décidé. »

Je me fis alors toute petite, et bus ma coupe de champagne d’une traite. Les seuls bruits que l’on entendait étaient ceux des gosiers avalant le breuvage. Il n’y avait plus de dégustation, plus d’exaltation. Que des gestes et mouvements mécaniques. Ainsi qu’un silence pesant, angoissant. Un silence de mort.

Et brusquement, une sensation que j’avais connue par le passé s’empara de mon corps. Des sueurs froides. Des sueurs chaudes. Des sensations contradictoires s’alternaient. Celles-là même que je ressentais avec plaisir à l’époque où mes soirées étaient parsemées de drogue. Mes yeux se tournèrent vers ma coupe vide, puis vers les autres convives. Ils semblaient eux aussi expérimenter la même chose. « Et surtout, surveillez vos verres », ce petit conseil adressé aux femmes fréquentant les boîtes de nuit me paraissait désormais bien sardonique. J’avais encore conscience de ce qui se passait. Jamais je n’aurai pensé pouvoir être redevable envers mon passé de débauche. J’étais la seule à pouvoir encore agir de façon rationnelle. Enfin, pour combien de temps ?

L’homme assis à mes côtés se mit à respirer de plus en plus rapidement. Le rythme effréné de sa respiration m’alarma. Moi aussi je respirais de plus en plus fort, et ma faim avait décuplé.

Le fringuant trentenaire quant à lui était toujours aussi stoïque, bien qu’un rictus commençait à se dessiner sur son visage. Il nous somma de découvrir nos assiettes, et apposa ensuite ses mains, paumes vers le haut, sur la table. Là aussi, une impression de déjà-vu.

 Puis un cri me sortit de ce qui me restait de pensées -mon cerveau se retrouvant dans l’incapacité de fonctionner correctement- une des femmes avait la bouche couverte de sang. Son voisin de table venait de s’effondrer sur son assiette vide, une partie de la face arrachée. Ce n’était pas un incident isolé, tous les autres convives faisaient de même. Je voulais me lever, m’enfuir de cette scène atroce, mais mes membres ne répondaient pas à mes ordres, j’étais scotchée sur une chaise, et je sentais des dents s’enfoncer dans mon bras. Un cri sortit de ma bouche, je tremblais, perdais haleine, je voulais me réveiller sauf que l’odeur du sang m’alléchait, et j’avais envie de laper les flaques rouges qui tachaient la table. Seuls mes yeux m’obéissaient, et je pus regarder le fringuant trentenaire afficher un air éthéré, béat. Et je compris que nous, sombres pêcheurs, étions le buffet. Un buffet froid. Ceci était notre sang, notre corps. Nous étions la nouvelle cène, apôtres de notre propre mort et de notre propre dégustation. La nourriture d’un apprenti Jésus qui se délectait de nous voir nous dévorer. 

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