Rouge Bave

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Rouge Bave :

Épisode 1 :

L’odeur de tôle chauffée au soleil de juillet grimpait jusqu’à leurs narines. C’était une odeur verte, couleur de la voiture de la famille Krafft, qui exhalait du capot de leur break. Édouard conduisait avec nervosité, anxieux de rencontrer à n’importe quel moment les traditionnels bouchons qui font de votre voyage un monstre d’inertie. Emma, sa femme, la quarantaine assumée dans les artifices des colorations platine et des fards à joues rosâtres, tentait de le calmer de sa voix claire et lente. Les triplés braillaient sur la banquette arrière, dans leur jargon hongrois, s’amusaient des paysages omnicolores de la campagne française. Édouard et Emma Krafft avaient ramené ces souvenirs d’un orphelinat budapestois, lors d’un de leurs voyages à travers la vieille Europe. Cela faisait maintenant deux mois que Nikola, Gaspar et Artur étaient arrivés en France au sein de leur nouveau foyer. Les frères avaient six ans, les cheveux incroyablement blonds et longs. Ces écheveaux dorés se mouvaient avec prestance et promptitude à la perception des vaches, des forêts et des reliefs bigarrés des provinces traversées. Cette avide curiosité était douce à Emma. Édouard s’en détournait. Il les aimait, c’était sûr. Mais Emma avait tant insisté au sujet de cette adoption… Il s’était plié ; facilement plié. Édouard ne refusait jamais rien à Emma. Les femmes ont cette douceur, cette fragilité qui est la force implacable qui s’abat sur toute virilité et qui dégoûte toute puissance de s’exercer sur elles.

Une famille. Certes, elle était faite de fins liens, d’une tissure à étoffer, mais de par cette nouveauté elle ne possédait pas la caducité des familles françaises ; celles qui croient se connaître et ne se donnent donc pas la peine de se parler. Ces vacances étaient une aubaine pour tout édifier, pour s’apprivoiser. C’est la raison pour laquelle Édouard avait décidé d’amener la troupe dans la maison de ses parents à lui, de ceux qui l’avaient élevé. Peut-être était-il anxieux ? Peut-être avait-il besoin de ses modèles, pour bien faire ?

Ainsi, ils se dirigeaient à présent vers Sainte-Espérance, village dont le nom semblait aisément se prêter à l’exercice du miraculeux. Il lui fallait bien un miracle pour qu’il endossât ce rôle de père qu’Emma voyait en lui depuis si longtemps.

Ils cheminaient sur l’Autoroute 66, qu’un petit malin avait jugé bon de rebaptiser A666 par l’adjonction d’un 6 à la peinture rouge sur le panneau géant dont la couleur bleue rappelait la mer furieuse. Cet ajout avait été fait sur plusieurs panneaux. Édouard pensa que l’artiste était véritablement louable par sa pugnacité. Il ne saisissait en quoi ce six baveux et irrégulier dans son tracé était si important, et pourquoi il justifierait une telle opiniâtreté.

-          Un taré… se dit-il, in petto.

Il est intéressant de voir comment les Hommes résolvent les puzzles les plus complexes en en appelant à la folie ; alors que c’est véritablement là que commencent les énigmes : il n’y a rien de plus abstrus que la folie. Édouard avait pensé cela, car c’était une façon d’appréhender le dessein de celui qui s’était livré à cet exercice, et il mettait dans cette appréhension une forme d’estime.

-          Ça y’est ! grommela-t-il, apercevant au loin les clignotements des feux arrière des véhicules qui ralentissaient avec prestesse, signalant que la circulation allait être grandement altérée.

Édouard écouta les conseils d’Emma :

-          Calme-toi, chéri. Calme-toi ! lui dit-elle, caressant sa nuque et lui portant toute l’assistance dont ses doigts graciles étaient capables.

Elle le connaissait sur le bout de ces doigts. Elle savait sa colère et n’avait jamais demandé son origine. Elle ne désirait pas qu’il existât une vie avant leur rencontre, ni pour lui ni pour elle. Il n’y avait eu que leurs amours. Ses ongles manucurés ne grattaient pas le passé d’Édouard dans son cou roide et sévère. Non, ils se contentaient d’apaiser la démangeaison opérée par les soubresauts de sa rage. Elle soupçonnait les coulisses de son âme, dévorée de flammes inextinguibles. Elle ne faisait que l’aimer et il n’avait rien d’autre que cela.

Édouard savait ce qu’était la folie. Depuis plusieurs années, il ne se laissait plus gagner par l’ire qui le dissipait jadis, le consumait. Il vainquait ses emportements dans les caresses de sa tendre Emma. Indulgente Emma. Elle n’était que charme, douceur et promesse de volupté. Sur son chemisier blanc, les motifs fleuris semblaient s’abreuver de sa peau fertile, terre blanche aux bourgeons de beauté parsemés sur cette surface polie par les étreintes. Édouard aimait se blottir au creux de ce sentiment d’abandon, se reniant pour embrasser ce seul horizon.  

Mais il avait reconnu un morceau de celui qu’il était avant, dans une autre vie, dans la compulsion des 6. C’est la raison pour laquelle il disqualifiait le respect qu’il avait pour cet individu en le traitant de « taré ».

Les voitures s’amoncelaient à présent en un tas omnicolore. La lenteur de leur marche ressemblait à un troupeau de ferrailles hésitantes, jadis véloces et indécises quant à leur devenir immédiat. En voiture, Édouard avait davantage peur du ralentissement que de la mort. Cette transhumance s’égouttait à la passoire d’un accident. Le cou d’Édouard puisait patience dans les arabesques digitales de son Emma, écoutant le chant étrange des enfants à l’arrière pour qui le staccato du moteur ne donnait lieu qu’à de plus amples opportunités de contemplation. Édouard se dit qu’il pourrait faire de même. Il les prit en exemple et s’ingénia à considérer le paysage alentour. Il y avait ces collines, ces courbes que les femmes envient à la nature ; ces ellipses fantastiques qui cachent dans leurs anfractuosités les secrets des beautés terrestres, et peut-être aussi ceux du ciel. Édouard s’en foutait éperdument, car toujours il revenait aux rectilignes infrastructures autoroutières. Il poursuivit tout de même son investigation au-dehors et son œil s’attacha à une rotondité purpurine : le 6 rouge ajouté à l’autoroute 66. Les peintures se poursuivaient indéfiniment : il s’esclaffa, puis détruisit instantanément son rictus. Le 6 pourpre était maladroit et de subtiles coulures s’échappaient du cercle, comme des spermatozoïdes rouillés fuyant l’ovule, trop effrayés par l’opportunité de l’Être.

Ces considérations mirent les tempes d’Édouard dans de violentes contractions et son front thésaurisait toute la sueur qu’il pouvait trouver.

-          On va faire une pause, énonça-t-il avec vigueur, soulignant la nécessité d’échapper à ces idées. C’est quoi ce truc ? C’est un relais routier ?

-          Oui, je crois chéri. C’est marqué « les bouchées doubles ».

-          On va faire une halte ici. J’en peux plus, confessa Édouard.

La voiture déposée dans une des rares places restantes, ils avancèrent en direction du bâtiment. Il était d’une surface réduite, de la taille d’une maison, et semblait plutôt ancien, voire vétuste. Son délabrement était maquillé çà et là par des couches de peinture qui dénotaient avec le reste de l’édifice, comme si la modernité était un champignon qui n’avait choisi que la ruine pour y déposer son germe. Pénétrant dans les lieux, les têtes se tournèrent un instant en leur direction : les visages étaient interlopes, taillés dans la suspicion. Les lieux étaient sales et la peinture extérieure n’était qu’un masque qui révélait l’insalubrité assumée de la pièce. On eut dit que les personnes étaient à l’image de la bâtisse : ils tenaient debout, certes, mais dardaient des regards ténébreux et accusateurs depuis leurs cœurs souillés ; et leurs vêtements, et leurs peaux lançaient des menaces innommables. Ils semblaient venimeux. Il fallait attendre que d’autres individus passassent la porte d’entrée : alors vous faisiez partie du groupe et vous n’étiez plus les étrangers. Lorsqu’un homme entra, une minute après Édouard et sa famille, le pacte était scellé : ils étaient des leurs. La pesanteur se fit moins sentir et les yeux qui étranglaient se firent plus commodes.

Les triplés s’assirent à une table, Édouard et Emma les suivirent. Une vieille femme mâchant un chewing-gum, désinvolte dans ses manières et vulgaire dans sa vêture, approcha :

-          B’jour. Qu’est-c’qu’i’ veulent ?

-          Bonjour, répondit Édouard, qui ne fut pas surpris par la déliquescence du langage, tant le ramage se rapportait au plumage. On va prendre cinq omelettes et de l’eau.

La serveuse s’éloignant :

-          OK !

Emma était impressionnée par le lieu, s’exprimant dans des gestes contenus, murmurant à son mari et aux enfants, demandant à ces derniers de se calmer et de ne pas faire trop de bruit lorsqu’ils cherchaient à satisfaire l’excitation qui était celle de la jeunesse. Édouard demeurait placide, comme s’il connaissait les codes de ces bouges. Les petits s’agitaient gentiment, sans écarts, ne comprenant que vaguement le français, mais ayant saisi la volonté de leur mère adoptive de les voir se comporter convenablement.

Autour d’eux se développaient des sonorités baroques, des mélanges de rires obscènes, de glapissements dans la libation d’alcools de toutes sortes, dont l’ivresse produisait des faciès horriblement simiesques. Il y avait peu de femmes dans le restaurant, et la présence d’Emma les annihilait : il n’y avait qu’elle.  

Un bruit de mâchoire se fit entendre : la serveuse apportait le déjeuner. Gaspar, Nikola et Artur se jetèrent sur la nourriture, pendant qu’Emma tentait de les ralentir et de les ramener à un semblant de civilisation. Emma se voulait un modèle de bienséance, aussi découpait-elle son pain avec la lenteur d’une voiture prise dans un embouteillage ; ce qui était propre à agacer son mari. Il n’y a de courtoisie que dans la lenteur et c’est pourtant dans ces ralentissements que les Hommes sont les pires animaux. Ce n’était pas tant aux petits qu’elle était désireuse d’inculquer cela, mais aussi, et surtout, à Édouard. Ce dernier était en train de regarder par delà la baie vitrée. Il cherchait encore des traces du 6 bestial et stérile. Emma se demanda ce à quoi pouvait bien penser son compagnon, et tandis qu’elle vagabondait dans les conjectures les plus édouardiennes qui fussent, elle sentit que de tout son corps, son index gauche s’était mis à exister plus que tout. Elle le toisa rapidement, abandonnant des yeux le cou de son compagnon, et vit le couteau reposant sur sa chair. Elle le retira promptement, dans un léger cri de douleur, étouffé dans le propret de l’abnégation. Sa vue plongea vers l’endroit de l’entaille : un léger trait avait fissuré la peau et préparé le lit d’un futur jaillissement. Pendant cette observation, elle fut dans l’expectative : son sang allait-il sourdre ou l’entaille avait-elle été clémente ?

Au bout de quelques secondes, une première goutte se mit à poindre, suivie rapidement par un écoulement régulier qui semblait s’accélérer. C’est alors qu’on entendit un grondement puissant, un cri poussé par une gorge sordide et brûlante. Édouard sursauta et vit les triplés les yeux écarquillés, les bouches fondues dans le même rugissement guttural et lugubre, se débattant sur la banquette comme des possédés. Édouard comprit lorsqu’il vit Emma s’entourer l’index autour d’une serviette, le pourpre étendant son auréole à travers la surface blanche.

-          Je me suis coupée, dit-elle.

-          Va aux toilettes. Je me charge de les calmer, proposa-t-il.

Emma se levant de table, Édouard mit ses mains sur les épaules de Gaspar et Artur, enserrant l’entièreté du trio dans ses bras (Nikola se trouvant au centre) :

-          Chut ! Calmez-vous les enfants !

Toute la salle considérait le spectacle avec plus d’accusation et d’indignation qu’à l’accoutumée. Les figures des clients étaient monstrueuses, tordues dans le même effort. Les plis de leurs bouches étaient diaboliques et les regards torves qu’ils lançaient à Édouard lui intimaient de faire cesser le vacarme. Mais Édouard n’en tint pas compte. Sa voix était douce et caressait l’air ; les triplés surent qu’ils pouvaient s’y fier. La fureur cessa et leur concert s’adoucit en un instant, ne demeurant qu’en un reliquat de respirations rapides et profondes, fruit de leur affolement.

Au loin, Édouard aperçut Emma qui tenait la porte des toilettes, s’apprêtant à y entrer. Elle avait attendu de savoir si les enfants allaient véritablement se calmer.

-          Le sang ! se dit-elle, examinant l’index gauche. Puis elle actionna la poignée et disparue derrière la sordide porte en bois.

Cette vieille femme leur avait pourtant dit, à Budapest. Les frères avaient connu des choses atroces. Ils avaient été témoins de barbaries indicibles, de tout ce qui constitue l’échec de la Culture. Enfin, c’est ce qu’Édouard et Emma avaient compris dans le vague français qu’elle bredouillait. Son anglais était pire encore. Ce sang les avait mis dans tous leurs états, eux si calmes d’habitude.

Édouard les avait rassérénés, il avait su être le père qu’Emma voulait qu’il soit. Elle pouvait être fière de lui. On peut aller pisser quand on sait que son mari est un père.  

Plusieurs minutes passèrent, les frères finirent leur omelette. L’atmosphère de la pièce avait retrouvé sa tranquille inquisition. Gaspar s’exprima doucement, comme le voulait Emma :

-          Jouer ? demanda-t-il, comme ses nouveaux parents le lui avaient appris.

-          Oui. D’accord ! répondit Édouard.

À ces mots, ils se dirigèrent vélocement vers la porte d’entrée.

-          Mais pas loin ! eut-il tout juste le temps d’ajouter.

À travers la baie vitrée, il les regardait courir sur le parking, s’amuser, se poursuivre, se pousser. Il se délectait de cette tendre violence que portent les enfants. Ceux-là avaient le visage angélique : hors le restaurant, c’était le paradis. Puis son regard se troubla. Il se mit à rêver d’images du passé, d’une violence moins enfantine et tendre. Son monde à lui avait été parsemé d’enfers, et il craignit que quelque part, quelqu’un préparât le bûcher. Il sursauta, s’extirpant de ce cauchemar par ces trémulations. Heureusement que cette époque était morte, se dit-il, puisqu’il y avait eu Emma. Le baiser, la caresse d’Emma.

Se concentrant sur le paysage révélé par la baie vitrée, il ne vit que deux des frères. Il se dit que le troisième ne devait pas être bien loin. Le cherchant, il tomba à nouveau sur le 6 tagué sur le panneau de l’autoroute. L’imperfection de sa rondeur était patente, la peinture avait abondamment coulé avant de sécher, si bien que le sol semblait lui faire plus envie que le métal du panneau sur lequel elle avait été étalée.  

Soudain, une clameur ramena l’esprit d’Édouard au sein de la pièce. À l’autre bout du restaurant, on s’agitait vivement.

-          Y a un truc qui coule de sous la porte, dit un homme.

Édouard se leva prestement, soucieux de constater l’objet de cette remarque faite en direction de la serveuse. Cette dernière arrivait doucement derrière lui.

Il nota que tout le monde regardait sous la porte des toilettes. C’est alors que, faisant comme ses voisins, il vit un liquide visqueux, rubigineux, ramper comme plusieurs serpents à l’agonie. En effet, le brouet évoluait en une dispersion de plusieurs fils qui se scindaient depuis la porte, et ratissaient le sol dans toutes les directions.

L’assemblée était paralysée et l’écoulement ne faiblissait pas. La quantité déversée était considérable. Néanmoins, il était compliqué de savoir de quelle nature était ce liquide. En effet, il charriait de multiples immondices qui flottaient sur lui comme des radeaux de fortune. Les divers détritus, mégots et emballages de préservatifs avaient dû modifier la couleur originelle de ce qui pouvait être de l’eau, dont la texture aurait été mêlée avec de grandes quantités de poussière. Ces choses-là, certainement, Édouard se les disait pour ne pas avoir à répondre à la question la plus funeste : d’où provenait cette couleur rouille ?

Personne n’osait bouger. Il fallut le nonchaloir et l’indifférence de la serveuse, qui proposa de mettre un terme à la sclérose ambiante.

-          Poussez-vous ! dit-elle dans un claquement de chewing-gum. Merde ! Qui c’est qui m’a foutu ce bordel là-dedans ?

C’est alors qu’elle mit la main sur la poignée et poussa la porte d’un coup sec. L’écoulement devint plus dense, éclaboussant jusqu’à ses cuisses. Le fluide se répandit si prestement dans la pièce qu’il surpassa le brouet rubigineux, et permit de répondre à la question qu’Édouard se posait : c’était du sang.

Il fut pris d’un léger vertige lorsqu’il devina la nature de cette large flaque dans laquelle les clients pataugeaient. Cette idée le révulsa et l’étourdit dans les tambours incessants de son cœur. Mais c’est véritablement l’idée suivante qui arracha son palpitant.

-          Emma ?

Il bouscula la serveuse qui à présent affichait une mine désemparée, celle-ci se retrouvant au sol, voguant dans les eaux ignées sur les deux paquebots qu’étaient ses fesses. Édouard ouvrit complètement la porte, d’un geste hésitant. Il jeta un coup d’œil rapide à l’intérieur de la pièce, suffoqué par avance dans la peur d’y trouver quoi que ce fût. Elle était exigüe ; elle ne comportait qu’un WC et un lavabo. Sur le carrelage blanchâtre qui était appliqué le long des murs, on distinguait des volutes vermeilles qui avaient séchées, et griffaient l’albâtre par leur sombre érubescence.

L’unique fenêtre, proche du lavabo, était ouverte, laissant entrer une légère brise. Ce vent porta l’effluve odieux au nez d’Édouard, qui sentit remonter le long de sa gorge un fardeau qu’il ne put contenir : il vomit copieusement, la panique y joignant sa souffrance. Il s’accota à la fenêtre, son corps appuyé de guingois afin d’extirper sa tête des senteurs ignobles, humant urgemment l’air du parking.  

Sa pâleur était celle d’un cadavre nouvellement promis au caveau ; il tremblait et par sa tête passaient les supplications les plus appuyées. Il se remplit les poumons du vent de l’aire de repos. Ses dents claquaient d’un froid intérieur, d’une glace plus intellectuelle que physique. Lorsqu’il eut assez respiré le dehors, et que ce dernier lui eut rendu un teint de nouveau-né, il courut dans le restaurant, enjambant la serveuse, assoiffé d’une présence, d’une libération. Ses yeux balayaient la géométrie des lieux et pénétraient chaque recoin, jusqu’aux lambris sinueux et crasseux. Il cria comme il avait vomi plus tôt : désespérément, et avec douleur.

-          Emma… Emma…

Personne ne répondit. Les visages alentours se faisaient alors compatissants, comme s’ils avaient saisi avant lui. Leur hideur n’en fut que plus grande. Il retourna dans les toilettes, maculées de cette lave humaine, afin d’y effectuer un examen plus minutieux. Scrutant ce paysage morbide, le peignant ardemment de ses pupilles, il dut croire son effroyable perception : il n’y avait aucun corps.

Synopsis

Une famille se rend dans le sud de la France, chez les parents d’Édouard. Sa femme, Emma, et lui ont adopté des triplés lors d’un récent voyage à Budapest. Sur la route, ils s’arrêtent dans un bouge à l’inquiétante clientèle. Lors du repas, Emma se coupe le doigt et la vue du sang affole les enfants. La mère part aux toilettes. Du sang vient à couler sous la porte des WC ; on l’ouvre : aucun corps à l’intérieur. Édouard crie désespérément le nom de sa femme dans le restaurant, sans recevoir la moindre réponse.

Son exploration demeurant infructueuse, la police est appelée. Celle-ci en route, Édouard ne peut néanmoins pas rester statique et décide d’aller investiguer la forêt qui jouxte le relais routier. Durant sa recherche, sa personnalité troublée est en proie aux plus vives réactions, croyant entendre des voix qui l’appellent.

Édouard se rend compte que les voix ne sont que le bruit du vent. Il est tiré de ses frayeurs par le surgissement d’un officier de police. Il décide de partir avec les enfants et d’atteindre le village de ses parents. Entrant dans la voiture, une incroyable puanteur le conduit à chercher sous le siège passager : il en sort le bras gauche de sa femme.

Édouard est en pleine démence, oublie ce qu’il a fait récemment, se suspecte du meurtre de sa femme. Il voit le soupçon dans le regard des triplés. Puis il pense que son passé le rattrape, quelqu’un se venge. Effrayé, il reprend l’autoroute et croit qu’une voiture le suit.

Il accélère et parvient à  la semer. Il s’arrête dans une nouvelle aire d’autoroute. Il se demande qui peut lui en vouloir. Au bout d’un moment, il voit la voiture qu’il avait semée plus tôt se garer non loin de lui.

Un homme en sort, échange quelques mots avec Édouard, le met en garde, lui signale qu’il est en danger. Édouard s’absente quelques instants afin de rechercher et surveiller ses fils, mais lorsqu’il revient, l’homme est assis dans sa voiture, mort déchiqueté.

Apeuré, Édouard se réfugie à Sainte-Espérance, village de ses parents. La nuit tombée, il reçoit un coup de téléphone. Son interlocuteur parle une langue étrangère, une langue d’Europe de l’Est. Après qu’il a raccroché, il se lève pour aller voir ses parents et les trouve morts tous deux, les corps en morceaux.

Sous l’ivresse du choc, il court alors retrouver les enfants et les surprend en train de se régaler du sang qu’ils ont autour de la bouche. Éperdu, il pointe une arme sur eux.

Édouard met les triplés en joue, mais ne parvient pas à presser la gâchette. C’est alors que des militaires pénètrent la maison. Édouard est frappé ; il perd conscience. Il se réveille face à un officier qui propose de lui révéler toute l’histoire, mais lui demande de bien réfléchir, car la connaissance ne sera pas sans conséquence.

Le soldat explique les expériences réalisées sur les enfants. L’armée veut désormais passer à des sujets adultes pour décupler les potentialités bestiales de l’Homme. Édouard n’a qu’un choix : servir de cobaye ou mourir… 

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