Triple six et deux

jakine

1) C’est l’heure des grandes vacances pour Marie, Paul, et toute leur tribu recomposée. Cette année ils sont hébergés dans l’arrière pays. Tout le monde se retrouve dans un snack de l’autoroute 666. La fille aînée ouvre la route des collines, jusqu’à la maison dominant la Méditerranée. A l’arrivée, on découvre qu’il manque un des jumeaux.

2) L’hôtesse n’est pas là, c’est la fin de l’après midi. Après appel de l’aire d’autoroute le père et le fils aîné redescendent vers la gendarmerie du village. Tatie Georgette arrive enfin, accompagnée de son petit neveu Michel, hurluberlu cartomancien qui propose spontanément ses services de divination.

3) Pose d’affichettes, annonces médias, et retour sur aire d’autoroute qui ne répond pas au téléphone.

Le restaurant est désert, fermé à compter du matin, pour cause sanitaire et ne reste sur les lieux qu’un vieux bonhomme qui garde les pompes à essence.

Une séance de magnétisme tourne au désastre : le deuxième jumeau disparaît avec le chien.

4) Le chien revient pendant la nuit avec un mot attaché à son collier. La gendarmerie piétine. Enquête sur le restaurant qui n’est pas immatriculé, gérant inconnu, comme si les employés n’avaient jamais existé. Les habitants et les chasseurs participent à une grande battue. Le premier époux de Marie rejoint la famille.

5) Au 3eme jour, à bout des démarches classiques, les parents suivent les indications du message, vers un parc animalier, où va se dessiner un début de piste ; notamment dans l’enclos des loups. La tante a un comportement plus que curieux et le chien reste collé à elle.

6) Il est prouvé que les enfants sont vivants. Tellement vivants, que leur geôlier est en passe de tourner bredin. Enfermés dans un réseau souterrain, ils commettent les pires âneries.

On assiste à une réunion où il est question des détails du déroulement d’une cérémonie, et où les jumeaux vont enfin servir au Grand Oeuvre.

7) La tante exige qu’on organise une expédition à sa façon. Folle ou pas, les parents acceptent. Cela les mène aux abords d’un gouffre dont le fond abrite une résurgence marine inexpliquée, en plein dans les terres , à quinze kilomètres du bord de mer ; puis vers une abbaye fortifiée du XIIeme perchée sur un piton rocheux. Triangulation avec 3 tours Cathares.

8) Scandale Régional : Le directeur de la DDE est mis en examen et le Préfet est suspendu : pot de vins et entente frauduleuse avec la société initiatrice de la 666, construite illégalement avec usages de faux documents et menaces aux habitants. L’incroyable montage fait l’objet d’une émission spéciale à télé. Le ministère refuse de s’exprimer. Qui avait les moyens financiers de bâtir à ses frais un tel ouvrage, et à quelles fins ?

9) Le mas a été cambriolé. La maison est vide d’occupants. Certains murs de la cave ont été percés. Découverte d’un tunnel s’enfonçant sous la roche.

Message intercepté par la gendarmerie sur le téléphone de Georgette :

 « Le huitième du huitème à la dix huitième, contre le noir, contre le rouge, les parfaits seront l’œuvre au blanc ». Michel refait le thème astral des jumeaux. Fin des congés. Marie refuse de quitter la région, Paul reste avec elle.

10) Une tempête frappe, la mer submerge le littoral. Plan Orsec. Pas de victimes humaines, mais d’innombrables cadavres d’animaux déformés sur la grève. Au milieu les jumeaux sont retrouvés sains et saufs dans une espèce de capsule.

Sous terre des forces extraordinaires se sont aussi affrontées. A l’emplacement du mas de Georgette : un deuxième gouffre sous marin.

Epilogue : Revue de presse.

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Triple six, et deux.

 

- Plan d’itinéraire & d’escales? Confirmé ! Ceintures ? Attachées ! Pilotes et passagers ? À leurs postes ! Etat de la soute ? A ras bord ! Fermetures ? Verrouillées ! Plein de carburant ? Tous niveaux sont ok ! Moteur enclenché, température extérieure 24 degrés, température intérieure, 23 . Pour l’instant pas de clim à bord! Et c’est parti,  en avant toutes! Accrochez-vous, décollage imminent. Pwouuu oooouuuh……Ca y est nous avons quitté le sol de devant la maison ! Le Capitaine et son équipage vous souhaitent un agréable voyage.

- Beinh, c’est pas trop tôt ! S’exclama Henri. C’était pas la peine de nous faire lever si tôt  ! Il mardeu bien le premier jour de vacances !

- Arrête de chouiner comme un bébé d’école primaire, et en plus en verlan d’opérette, même pas comique ! Tu vas rentrer en sixième dans presque deux mois!  Et fait coucher le chien, on voit que ses oreilles dans le rétro ! Lui enjoignit Marie.

- Bébé, bébé, Riton ch’est qu’un Bébé, hé, héééééuh ! Les jumeaux entamèrent un vrillant chant de guerre, une de leurs meilleures compositions de destruction neuronale.

- Ah, non, les mini croûtons commencez pas ! N’avez qu’à jouer au « devineur de pensées » entre vous, et laisser les autres tranquilles ! Sinon, je vous fais séparer par l’officier de bord : Un sur le siège avant, à la place du mort, et l’autre dans le coffre, dans le panier de votre bestiole qui pue. Et, dernier avis, je n’ai absolument pas du tout envie de rire ! Conservez vos ceintures bouclées, et vos boites à musique itou !

 Le presque silence se fit dans l’habitacle du monospace tout neuf, à crédit et à GPS. Sur le ron-ron de fond de la radio,  fusaient en sourdine  quelques « Flèche ! Pont !  Rond ! Point ! Étoile !  Carré ! Ligne droite ! Ruisseau ! »: Les jumeaux jouaient à leur dernière trouvaille, les devinettes d’images.

Henri, le nez froncé sur son dernier Ipod, boudait sous ses oreillettes ; Morgane louchait en rectifiant de trop près son maquillage ; le chien, bave au coin de sa grosse lippe noire et grenat, gémissait par petits à-coups dans ses rêves de chasse à l’os vivant.

 Paul se sentait bien, en plein lâcher prise. Ces trois semaines à venir seraient le paradis, quoiqu’il advienne chez « tatie Georgette » ! Il contemplait le profil de Marie, appliquée à conduire leur nouveau véhicule mi voiture, mi camionnette, famille recomposée oblige ! Pour leur permettre de financer une partie du monospace, il avait revendu avec beaucoup de chagrin la vieille Alfa coupé GTV 2 litres,  qu’il entretenait amoureusement depuis 27 ans, un engin de collection aujourd’hui ! La rudesse de ses suspensions, sa direction non assistée, sa gloutonnerie en hydrocarbures, la frugalité de ses équipements intérieurs, vitres manuelles  et absence de climatisation, tout cela avait été largement compensé, au regard des sensations engendrées par les trépidations de  « la bella  machina », et l’extraordinaire vrombissement du moteur. Ha, le chant des 6 cylindres en V ! La folle époque de sa jeunesse!....

- Ca va Marie ? Pas trop fatiguée ? Sinon je prends le volant ?! Souriante, tout en continuant de fredonner le dernier tube sirupeux de l’été, elle lui adressa un bref clin d’œil, et hocha la tête, avant de refixer son attention sur la route.

Elle aussi en avait bavé avec son ex. A l’instar des mérous, qui changent de sexe après quelques décennies, subitement, sans prévenir, le géniteur de ses enfants, son mari, avait viré sa cuti, pour galoper après toutes sortes d’hidalgos. Mais à l’inverse de la mascotte de l’équipe de Cousteaux,  Jojo le Gros Mérou, qui d’abord avait été une jolie fille durant ses 15 premières années. Voui madame ! Mieux que la télé-réalité ! Il l’avait plantée là, sans ressources, avec ses trois enfants, Laureline, Valérian, Henri, 13,  11 et 4 ans. Alors, elle s’était battue, avait repris ses études pour passer des concours,  et avait réussi à entrer à la caisse d’allocations familiales, en contrat à durée indéterminée…  Peut-être pas très brillant, et fort monotone, mais un revenu assuré. La fable de Jean de La Fontaine, le chien et le loup ; sauf que le loup n’avait pas de petits….Et qu’une mère louve savait sacrifier jusqu’à sa liberté pour élever sa portée. Tant pis pour ses passions. C’est là que Paul l’avait rencontrée, toute minuscule sous ses grands yeux tristes, derrière son étroit guichet. Elle lui avait sauvé la vie !

A l’époque il n’était pas loin de tout abandonner. Tout. Enfant à charge ou pas. Rien ne valait plus la peine de rien, après l’abominable trahison de son épouse. Lui, gosse de l’assistance, même pas la peine d’essayer d’expliquer à qui que ce soit le fait de n’avoir aucune attache. Personne.

Oui, sa gamine… il n’avait pas le droit de lui re-faire subir les coups qu’on lui avaient portés ; mais lui, qui s’en souciait?Il avait tout vendu, changé de région pour ne plus entendre siffler les commentaires goguenards des bonnes âmes de son patelin d’adoption.

Son avocate lui avait conseillé de déposer une demande de pension alimentaire auprès des assurances sociales, en attendant l’issue du procès en  divorce.

Pour sa petite Morgane, abandonnée par sa mère autant que lui, il avait donc entamé cette démarche rabaissante.

Bien entendu, il manquait un élément au dossier présenté. Puis, pour revoir l’éclat des yeux de Marie, il était revenu deux fois à son guichet avec des documents périmés.

- Vous le faites exprès, ou quoi ? Et ses iris pétillaient en éclats d’arc en ciel.

- Oui ! J’avoue, je le fais exprès. Pour pouvoir vous parler encore ! Et si vous me le permettez,…, heu,…, je voudrais vous dire que vous avez une tache d’encre bleue sur le nez. Puis-je vous l’enlever ?

- Nan ! Mais si vous tenez absolument à me détacher, je déjeune à midi et demi,  dans le bistrot qui fait l’angle du Boulevard Dante; ça vous donne largement le temps de vous procurer du détergent, et de me ramener une bonne fois pour toutes la fiche qui manque dans votre dossier ! Elle avait éclaté de rire, et son fou rire l’avait contaminé, puis submergé, tant et si bien, qu’il s’en était fallu de peu qu’il ne se fit évacuer manu militari par le service de sécurité des lieux….

S’ébrouant hors de ses souvenirs, Victor contempla à nouveau la vraie femme, vivante, belle et aimante assise à sa gauche ; il glissa son avant bras sous l’appui tête de Marie, puis saisit doucement la nuque fragile entre son pouce et son majeur. Par quels mystères cette fine colonne de 8 à 9 cm de diamètre arrivait-elle à alimenter la tour de contrôle adorée? De la quatrième cervicale jusque dans la naissance de ses cheveux, ses doigts se promenaient, flirtant avec le lobe délicat des oreilles.

- Mmmeumm, que c’est bon, ça m’endormirait presque….

- Oh, non, reste éveillée !  Ca va toujours? Et avec la remorque, tu t’embêtes pas trop, Marie?

- Nan, ça va, je m’habitue bien, mais je peux pas rouler au delà de 100/ 105 à l’heure, sinon ça tangue ; chargés comme on est ! Heureusement qu’on a surgonflé les pneus ! T’avais raison, pas d’autoroute, il vaut mieux rester sur les nationales et les voies rapides. L’an prochain faudra trier mieux, et  investir dans un grand cercueil, c’est plus prudent.

- Qui c’est qui va mourir ? Lança Morgane.

- Ha ha ha ! Tu fricotes trop avec tes vampires d’outre Atlantique, ma fi-fille !

- Arrête de m’appeler comme ça papa, à mon age c’est ridicule ! Il réprima un fou rire en se retournant pour lui répondre : elle s’était charbonné les yeux jusqu’aux sourcils, façon clique à Baffie, genre représentante en maquillage chez vampires de jours.

- D’accord ma choupinette à couettes sombres! Et pour l’info, on parlait d’un coffre de toit, pas d’une tombe ! C’est une expression du siècle dernier, pour toi !..Ha Ha Ha !

- Double croix, cria Gauvin.

- Exact, lui répondit son miroir.

- Où on est ? Fit Riton. On arrive quand ? J’ai soif, et j’ai envie de faire Pipi.

- Moi aussi, j’ai envie de me rafraîchir, avec cette promiscuité  animale à l’arrière, c’est insupportable pour une jeune femme comme moi !

- Nan mais quoi, s’prend pour qui Miss Dracurella Patchouli? Visez sa tronche de négatif !...

- Oh la marmaille ! Suffit ! Vous vous calmez ! Marie, ton avis ?

- Paul, entièrement d’accord pour la pause syndicale, dès que je vois un petit chemin ! Une heure cinquante sans incident notoire, ça se fête! On s’arrête dès qu’on trouve un coin sympa.

Avant de laisser monter l’ambiance façon foire à la jérémiade, Marie emprunta  une piste de terre qui longeait une vigne bien entretenue, puis s’arrêta au hasard, dans une partie plus large, pour pouvoir manœuvrer en repartant. Parce que le demi tour en marche arrière avec remorque…..

- Halte générale,  soif/pipi/papattes, tout le monde descend ! Y compris le monstre noir baveux. Ici, il risque pas de se faire écraser ; mais surveillez le, ce n’est qu’un chiot d’à peine 11 mois!.....

- Ca c’est sur, mais l’est capable de chasser les lapin et les marcassins. Estima Galaad

- Exact ! Confirma Gauvin, pis l’est aussi grand qu’un vrai veau vodou !

- J’vais faire 

- Et moi je pars aux toilettes.

- Ouarf !

Une fois la cargaison de jeunes mammifères égayée dans les buissons, Paul s’étira longuement, jambes écartées,  bras levés, tête en arrière, exposant ses yeux au soleil, avant de se jeter sur  Marie pour l’enlacer. Elle se laissa d’abord faire, mais il sentit qu’elle se retenait.

- Ma Riamoi, je t’aime, ah d’Diou, ce que tu sens bon !

- C’est pas moi, je suis pleine de transpiration, ce sont les herbes, le thym , le serpolet, le romarin , la farigoulette, et ça n’estmêmppppalmmpeim…Arrête, t’es fou ! Tu vas bien arriver à faire l’homme civilisé devant les gamins, encore quelques heures..…Elle s’extirpa à regret de son étreinte en riant. - Promis, une autre fois, à l’ombre, dans le lavandin au milieu des cigales! Dès qu’on sera arrivés, et sans témoins !....elle lui fit un pied de nez et s’enfuit vers un chêne vert en gambadant.

- Ca y est, ils recommencent !

- Exact, on va avoir une petite sœur si ça continue !

- Ouarf ! fit Zavec.

- Fait soif !

- fait faim

- wouuuaarf !

Les jumeaux sirotaient leurs sodas, écroulés par terre, de chaque coté du chien, lui même tête effondrée dans sa gamelle d’eau, lorsque Morgane fit irruption, légèrement dépenaillée.

- Damnation, je crève de faim ! Marimam, et si on pique-niquait ici, c’est bien, sauf ces espèces d’insectes volants dégoûtants ; c’est déjà presque midi.

- Vendu ! Sortez la grande glacière orange et faites le service ! Moi je ne bouge plus. Répondit Marie, étalée sur le dos, clope au bec. Elle fumait souvent en cachette, et tout le monde le savait, au boulot comme à la maison, mais l’on faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle avait essayé deux fois d’arrêter, et son record d’abstinence s’élevait à six mois. Zutre ! Se priver de tous les plaisirs sous prétexte d’hygiène, c’était pas sa manière de concevoir son temps de reste de vie. S’il le faut, dans deux mois ou même avant, un autobus lui passerait dessus en sortant du bureau, une balle se perdrait sur un parking de supermarché ou sur l’aire d’une station services, les jeunes jumeaux seraient pris en otage en pleine classe par un terroriste illuminé, ou bien encore mieux : Paul partirait avec un Jules…

Elle sourit lorsque le petit nuage en forme de canard qu’elle suivait depuis deux minutes commença à se déformer doucement, au rythme de la douce brise, en une espèce de gros dinosaure, puis en un très long serpent à tête géante.

En toute conscience, avec juste une pointe de vergogne, yeux mi-clos, elle procrastinait avec délice. La mise en application des bonnes résolutions inspirées des médias et de l’entourage,…, l’an prochain,…,  on verrait bien. Qu’il était doux de ne rien faire…

- Tient ! C’est nous qu’on a faim, c’est nous qu’on a faim, qu’on on a faim! Se mirent à chanter les jumeaux, sur un vieil air de la légion étrangère.

- Moi aussi fit Riri.

- Ca vient, mille dious! Elle est ou cette pu…énible de glacière? Morgane ! C’est toi qui l’as portée ce matin, tu l’as collée ou ? Je la vois  pas dans le coffre.

- Pu ! Pu, pu, pu, pu !!! Entonna le doublon, en contrefaisant Beethoven.  Ha ha ha !

Pu ! tréfaction, naise, l’vérisation, rin !

- Assez vous deux! Morgane ! Tu m’aides ou quoi ? Tu te remaquilleras après ! Où l’as-tu mise ?

- Ben à sa place, au fond de la remorque, en premier.

- Dans la remorque !? Euh, quand tu dis en premier, ça veut dire, que c’est ce que t’as porté en tout premier, et qu’elle est quelque part, tout au fond, en dessous ?

- Ben, ouikoi, c’est toi qui m’as dit !

- Morgane est une âneuuuh, Morgane est une âneeeeeuuuuh, pupupupu…

- Briling, gliiing, tchic, tchica tchic, aie aie aie, nêvééépa doun namour.

- Rwouah, Ouââârgrrrh, aaôôôuh.

- Mais c’est pas possible, manquait plus que ce nom de pu de portable! Explosa Marie. Quoi encore !? Elle est intelligente cette sonnerie ! Quel est l’andouille ?... Zavec,  tait toi !

 Elle se redressa d’un bond, et pour pouvoir s’entendre répondre, fit quelques mètres en s’écartant de la séance de cirque partie crescendo. Lorsqu’elle revint vers l’auto, l’ensemble des artistes étaient assis en tailleur et formait un cercle muet, toutes spécialités confondues temporairement en veille.

Complètement aplati, le chien aussi avait croisé ses pattes, mais lui, celles de devant, et sur ses yeux. Un bon comique en devenir cet animal ; avec des maîtres pareils, pas étonnant, songea Marie, en prenant son air sévère N°22 bis.

- C’est malin ! Laureline est en retard, bien évidemment à cause de Valérian. Soit disant qu’il ne se serait pas réveillé, motif arrosage d’oral du baccalauréat, plus  temps d’action de l’aspirine! Il a fallu qu’elle aille le sortir de chez lui, et qu’elle le retape, et qu’elle finisse son sac.

Résultat au lieu de se retrouver à l’entrée du hameau à 15 heures, nous avons tous rendez vous au restoroute de la 666 ! C’est gai ! De toutes façons, on y sera ! On mangera là bas au snack en les attendant, j’ai pas envie de défaire tout le contenu de la remorque pour récupérer des sandwiches gluants et des nuggets dégoulinant de gras. Vous les mangerez ce soir, tous, avec en plus de la salade verte et des tomates,  je vous le promets ! Et pour compenser le prix de vos saletés de hamburgers, je vous informe que ça vous fera une tournée de gaufres glaces en moins en bord de plage! C’est tout.

Alors tout le monde reboit, tout le monde refait pipi, et tout le monde remonte en voiture et se tait ! C’est clair !? Vous avez dix minutes, et je démarre même s’il en manque un !

- Mais,..

- Ya pas de mai en plein juillet ! Je veux plus rien entendre, exécution ! Na !

- Paul, je ne sais pas ce que tu en penses, Morgane est ma fille de coeur, mais, elle tient une sacrée couche, la chair de ton sang, ou alors, elle le fait exprès ?

Paul se taisait, triste, ennuyé, gêné.

- Bon, d’autre part, sans Laureline en avant-garde, je ne m’en sens pas de débouler chez Georgette comme ça. Elle ne nous a jamais vus, nous. Deux adultes et quatre gosses dans l’auto, les deux aînés qui vont pas tarder, et un énorme chien baveur. « Coucou, c’est moi, Marie et sa famille. C’est votre neveu Michel, le petit ami de mon ex mari, qui nous a invités à s’incruster chez vous durant trois semaines». Parce que vous habitez dans les collines qui surplombent la mer, que vous avez plein de place, pas de voisins, que c’est gratuit, et que même on peut planter des tentes si c’est pas assez confortable votre bergerie rafistolée. Et que vous avez une sale réputation d’originale excentrique, bizarre, et solitaire, mais qu’au prix des locations, on s’en fout ! Avec de l’eau douce et de l’élec, on se passera de vous, de vos conseils, de vos horaires décalés et de vos recettes de  bique cacochyme…

- Marie ! Ne dit pas ça, c’est une vieille femme qui souffre de sa solitude. Tu le sais, ne te fait pas méchante. Son mari a disparu, elle n’a pas d’enfant. Tu peux comprendre ! Tout va très bien se passer.

Allez, Marie, vient, c’est rien. Il la serra très fort, et infiltra quelques bribes d’amour chatouilleurs jusque dans la pointe de son colimaçon.

- C’est là, tu prends la bretelle dans 500 mètres.

- Oui, merci Marie, mais même sans être attentif, faudrait vraiment tout faire pour la manquer l’entrée de cette nouvelle autoroute, ça fait 25 bornes que ça dure leurs pubs !

« Fini l’enfer de la corniche avec la 666 », bravo!

 « Diablement plus rapide en 666 » Jôôôli !

« Pleine vue du ciel de mer, sur la 666 » Formidable !

Et celle là, l’est pas triste non plus : « en 666 l’été sera plus cool » ! Ho ho ho, on dirait que c’est pour une marque de Bière !

- Ya bière et bière, fit sombrement Morgane.

- Oh, derrière, on se tait encore et toujours, spécialement la bagagiste enchantée, lui rétorqua son père. Vrai que c’était agréable de n’entendre aucun commentaire à la noix.

- C’est tout bon Paul, on y est, j’appelle Laureline.

Chérie bichette ? Voui, nous serons au relais d’ici 10 minutes, pour déjeuner en vous attendant. Vous êtes déjà là !… Garés où ? Le quoi ? Le bateau Pirate, sous la ,…, la figure de proue, la sirène verte, …heu… et ya plein de places libres,… bien, et ben on va le faire…A tout de suite.

- Ces gosses sont infernaux! C’était vraiment pas la peine de prendre ce tronçon d’autoroute ! Il n’est même pas une heure ! Ils ont encore dû rouler comme des fadorles ! soupira Paul.

 - Deux Monacos panachés, un thé glacé aux fruits rouges, un Coucoucola, deux jus de cramberries et une grande carafe d’eau . Offert par l’établissement. Les plats chauds arrivent !

- Merci beaucoup mademoiselle !

- C’est tout naturel, surtout gardez bien vos loups pour bénéficier de la promotion du jour! Nous avions bien dit trois salades des abysses, deux grillades Méphisto saignantes, une brochette de poussins rissolés dans l’œuf, et quatre frites braisées !?

Tout à fait ! Merci encore!

La jeune fille glissa son plateau coquille St Jacques nacrée sous son bras gauche, exécuta une  demi volte en souriant, et se mit à patiner gracieusement vers les cuisines, vaporisant derrière elle un sillage de bulles de savons.

- Sont pas tous cuits ici ! Remarqua Henri en touillant son ersatz de soda. Même pas de vrai cola de marque!

Laureline éclata de rire en saisissant son petit frère à bras le corps. - Ah, ça fait plaisir ! Non, tou n’as pas changié, touyours lé même à rounchounner !

- Arrête, tu tords mes antennes !

- Vouais, il va plus recevoir l’info en continu mon Ritou branché. Rajouta Valérian .

- Changez pas de sujets grands zozos, comment avez-vous fait pour partir en retard et arriver en avance ? Valérian, C’est pas parce que tu as péniblement réussi à décrocher ton bac qu’il faut te prendre pour un adulte, et encore moins pour un chauffard ! Ta sœur t’as prêté le volant ? C’est malin. Tes six points vont pas durer longtemps!

- Ouh, il fait beau, on est pas bien là, détendus !? L’apéro gratuit, la tête à l’ombre, les jambes au soleil. L’est pas mal ce relai ! Même drôlement bien emménagé pour un truc neuf, ils ont eu l’intelligence de pas massacrer les arbres pour faire des pistes goudronnées partout. Pis l’animation déguisée est amusante ! Les diables contre les sirènes ! Les petits sont heureux comme tout ! Et moi zaussi…et…

Sous la table, Zavec se mit à hurler lorsqu’un patineur vêtu de rouge freina  devant lui, plateau fumant bon, avec gerbes d’étincelles jaillissant des grillades. La sirène le suivait de près, toute de vert vêtue ; elle offrit des petits pains coquillages, des fourchettes, tridents de Poséidon pour les poissons, et fourches de Belzébuth pour les viandes, puis s’éclipsa dans son halo de bulles.

- Ben , en définitive, c’était très très bien, soupira Marie en s’étirant.

- Ha, tout de même ! L’imprévu a du bon, tu te fais trop souvent du souci pour rien. Tient, ils ont tourné là haut, on est presque arrivés. Regardez, on voit la Bergerie, et derrière, oh, le Canigou ! Ya encore de la neige tout en haut ! Extra ! Youpi !

Tatie, c’est nous !

Le chien aboyait comme un fou, et Galaad lui courait après en hurlant.

- Gauvin, Gauvin, corne, bouc, fourche, coquille, Gauvin!!!

Laureline vint vers eux, suivie de Morgane.

- Georgette est sortie, elle a laissé un mot, mais on peut commencer à s’installer, je vais vous montrer. Où est Gauvin ?

- Gauvin ? Mais, avec son jumeau et toi ! Au relai, il nous a dit «  je pars avec le chien, à bientôt ».

- Ben je te jure, il n’est pas avec nous.

- C’est pas vrai cria Galaad, il a pas dit ça,…, il a dit  «  Je pars, Zavec le chien ; à bientôt. », et à moi, il m’a rien dit en partant! Et les sanglots le suffoquèrent.

                                                                                                                                                    

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Jakine

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