(Second essai de mise en page) L'Hippodrome de L'Hippocampe

Anthony D'auria

1569
Il y avait dans la province des Pays-Bas, un preux poulain, un hardi rustique, qui s’était éparpillé corps et esprit, disséminant ça et là les sueurs de son labeur. Il récolta l’horizon et s’endormit dans l’écurie. Un soir en fin de fenaison, il se réveilla…
Au sortir d’un coït d’avec Déméter, déesse agricole, je me retrouvai ahuri et tombai lourdement du lit de la Terre-mère  pour admirer sur mon corps comblé, les baisers de la vérole. Diane, mit ma crinière à prix.Je me redressai prestement pour laisser choir les fragments champêtres de mon être dérisoire et devins alors un illustre cheval, bien décidé à déployer sur les nobles et les rustres mon fabuleux étendard.Je suis Breda du Brabant. Je devais me présenter devant mon roi avec la ferme intention de détruire la Maison de Habsbourg et de chasser les espagnols des Pays-Bas.J’abandonnai la gaudriole et les haillons pour me vêtir d’une carapace folle et d’un plastron. Mon armure, faite d’étain se composait d’un haubert en mailles de Cornouaille piquées d’écailles de brochet et d’un heaume surmonté d’une crête de dindon. Ainsi paré, je triomphais en poulinière avisée et mirais l’équidé sur la pomme. Je vis une vieille rosse toute bosselée,  grise pommelée comme une génisse. J’engloutis le fruit avec la rage d’une ancestrale rombière à qui l’on eût refusé de se cabrer.Le venin me choyait. je me secouai promptement et envisageai d’examiner l’identité génitale de cette haridelle, de cette carne embaumée de fumier. Je découvris avec stupeur que je n’étais plus ni jument ni cheval. J’en fus ravi, m’épargnant ainsi la farandole phallique et l’inconstance de la gestation. J’étais devenu un destrier androgyne.Je projetai alors le chanfrein sur la porte de l’écurie.- Quelle noblesse de robe ! Quelle force de caractère ! Digne de ma bravoure !    Breda, celui dont les naseaux luisent sous le vent du nord. Je récompensais le digne destrier en allant, léger, cueillir de la valériane et du millepertuis.   J’avais désormais les faveurs de la reine, je pouvais me présenter devant le mari. 

Telle Minerve sortant du crâne de Jupiter, le roi Gulla s’arracha du sein de la poussière. Il portait un casque ailé des hélices d’un moulin. Sa calotte de métal était coiffée d’un hibou et d’un balai. Le vénérable suzerain s’apprêtait à la guerre contre les anges rebelles. Il avait la bouche grande ouverte et rugissait sa gloutonnerie pour que sa panse puisse à jamais se repaître. Le monocle sur son œil droit était une assiette. Il bâtit sur moi une caverne lorsqu’il gronda.- Seules les veines bleues peuvent chevaucher devant moi ! Qu’oses- tu sang terreux ?   Je crus m’évanouir.- Si…Sire, devant vous sied Breda le hardi votre humble…- Eole ! Que vois- je ? Quelle sorcellerie a accouché ce cheval ? - Mais Sire, Breda est le plus brave destrier du royaume et lorsque j’ aurai émasculé tous les étalons d’Eindhoven et poulainisé toutes les berges du Brabant, Je deviendrai un magnifique palefroi pour votre gloire.
Le roi éclata de rire.- Roussin ! Tu es une hérésie ! Tu auras les sabots au pilori !Je chancelais sous la damnation.- Pitié Sire, je n’ai commis aucune infamie ! Grâce pour ma vie, je vous en supplie.Le roi avança l’œil et fixa la bête. -Soit !  Eole, fais le hennir ! Je m’exécutais avec joie et rêvais de devenir le pur-sang d’Attila. De toutes mes forces j’étreignais l’encolure, je tirais la ganache et plongeais le plastron dans le poitrail. Je secouais la tête comme à la parade. Je désespérais de ne pouvoir chanter, aussi, désemparé, je falsifiais le garrot en rehaussant mes sabots. J’allais viser les jarrets lorsque ma queue remua. Je pressais alors la croupe et soudain, devant sa  majesté Gulla, je vomis des fleurs et déféquais des graines en gémissant comme une pouliche. J’en fus navré. Je m’efforçai de sauver ma robe.- Voyez Sire, voyez cette santé sans pareille ! Le plus sain du royaume, le plus…- Ce fumier comblera mes tulipes ! -Je marcherai pour votre gloire pendant l’éternité.Le roi parut flatté.- Tu trouveras dans ton périple un cheval inégalé mais prends garde il est grandement convoité. Quelles sont tes armes ?- Je n’ai point de rivaux pour la force et l’acuité, et, si mes sens venaient à défaillir, je possède une silhouette d’hirondelles. - Tu devras te munir d’un cavalier ! cria le roi. Un chevalier aussi beau que ton blason !
- Sire, je dispose déjà d’illustres armoiries, vaillamment gagnées dans les champs d’avoine ! Mirez Sire et admirez cet écu princier.J’affichais, tout agité, mes flancs et dévoilais fièrement mon emblème sous le roi médusé.Un âne assis sur une estrade d’école et coiffé d’une couronne nuptiale. Tel était l’écusson du cheval Breda le Brabançon.- La plus belle conquête de l’homme, Majesté.- Sors, quitte ce palais, lança Gulla désespéré.Mon amour propre était sérieusement balafré, mais le roi éclata en sanglots. Bon prince, je me retins devant sa Majesté.- Ma fille a été ensorcelée. De reine des équidés, elle a été travestie en humaine fardée. La princesse Dulle Griet la virginale est prisonnière. Tu te prétends seigneur de sang, Hongre ! Deviens son prince de cœur, arrache- la aux enfers et déflore son secret. Alors, tu seras couvert de fruits des Hespérides.Jamais pareil honneur ne me fut fait. Je fis une gracieuse révérence à mon roi qui m’exhorta:- Va, claque pain, et qu’Eole guide tes sabots de genet !Je me jetai, éperdu, sur  mon souverain et apposais mes naseaux sur sa couronne. je titubais et dans un tumulte de sabots, m’étalais et m’endormis dans l’écurie. Ma force fléchit sous le fardeau des fleurs englouties….

Au matin d’une nuit d’insomnie, je triomphais dans la chevalerie. Je n’avais plus qu’une idée en esprit, m’octroyer un écuyer.Je marchais depuis dix sabliers, lorsque je vis sur un sentier de pierres, un jeune homme, assis, regardant le ciel face à la mer.J’approchais avec élégance pour l’honorer. Le jeune premier paraissait en pleine santé et s’activait à plumer un aigle.- Holà ! Jeune damoiseau, sois mon écuyer et ta réputation est faite ! dis- je plein d’entrain.- Que désires- tu, pauvre dromadaire ? répondit le jouvenceau.- Doucement pubère ! ordonnai- je. Une offre de Breda ne se refuse pas.- Va, piètre rosse, je t’épargne ! Reprends ta route de trépas !J’allais fendre en deux ce nouveau- né. Des quatre fers, séparer l’homme de Dieu.

Le jouvenceau se redressa. Il était tout nu et ma foi, plutôt qu’un jeune sot, il semblait être né d’un taureau. Il tenait dans ses mains deux ailes géantes et son dos de statue luisait sous une cire de spermaceti. Il avait dû triompher d’un cachalot, ce n’était point un écuyer, il était déjà chevalier. Un instant, je frissonnai du crin. Mais, ce beau page, en costume d’Adam, m’avait offensé et refusé avec outrage. Je fonçais sur lui avec frénésie pour le réduire en cendres.Agile, il fixa les ailes sur ses omoplates d’éphèbe et vif comme le feu, s’envola. Je restais éberlué. Trois hommes s’approchèrent alors de moi. Il y avait un paysan et son sillon, un pâtre et son troupeau, un pêcheur et son filet. Tous trois fixèrent les cieux.- Cet insolent finira par se brûler ! dit le Paysan.- Honore ton père ! ordonna le pâtre. - Repens- toi, Icare ! pria le pêcheur. Le ciel s’obscurcit et l’effronté chuta des nuages. Il piquait droit sur nous les ailes en désordre. Les trois prophètes se retirèrent, détournant leur regard d’Icare devenu homme. Un nuage de poussière se délaya dans la brume. L’homme oiseau sombra dans l’écume….Je le vis surgir hors de l’eau mais à l’envers. Il gesticulait tel un insecte estropié. Ses jambes se débattaient comme pour fuir les loups. Je me ruais sur lui pour achever sa nage mais dans un éclair, un ange plongea en piqué et traversa Icare de sa divine épée. Il remonta comme une comète dans l’éther où le combat des chérubins faisait rage. Les anges rebelles chutèrent et se perdirent dans les songes du Malin. Leurs ailes se déployèrent dans la marmite des déchus et ils se mirent à nager avec délectation. Effréné, je rejoignis le sentier et plongeai sur les pierres. Je séchais mon armure en m’étirant comme une salamandre et songeais à la perte de mon écuyer. Mais ma bravoure et ma fidélité envers mon roi me firent relever. Je restai un instant interdit, suspendu à la vision de l’ange assassin. Je m’élançai dans la campagne pour m’abriter dans les bois. A l’orée, il y avait un attroupement de vieillards, tous plus chancelants les uns que les autres. J’approchais avec prudence et constatais qu’ils étaient les sujets de la reine Cécité. Soudain, le doyen des aveugles chuta. Les autres essayèrent de s’accrocher à la gravité. Ici une branche, là une meule de foin. Ils finirent tous à terre. Je fonçai vers eux avec le fol espoir d’organiser l’escarmouche qui désignerait l’écuyer comblé. J’aidai le doyen à se relever, à grands coups de jarrets, et lorsqu’il me fit face, lui lançai :   - Sublime sénile, j’ai besoin d’un cavalier ! Le mien s’est perdu, égaré entre mythe et réalité.

Les vieillards m’encerclèrent, menaçants. Le patriarche inspira profondément. - Tu sens la fiente de mouette, canasson ! As-tu traversé la mer pour cette requête ? Qu’y a-t-il de l’autre côté ?Je frappais le sol avec furie,  mais renonçais, résigné.Je fixais le doyen et me souvins de l’aveugle de Bethsaïde.- Et toi, roi d’ébène, répondis- je, qu’y a-t-il de l’autre côté ?Le vieillard me sourit. - Il y a le silence des couleurs inconnues et le triomphe des sens. Tiens, prends ces éperons et fixe les à tes sabots , ils te guideront parmi les fragments de ta réalité ! J’ai connu ton monde, il se dilue dans l’obscurité. Prends-le et fais- moi don d’une canne. La charité est œuvre de destrier ! Même d’un aigrefin égaré. J’accédai à ses suppliques avec superbe.- Soit ancêtre, je vais soulager tes souffrances en t’offrant la béquille d’un géronte !Je saluai cette assemblée déliquescente et partis en toute hâte à la recherche d’une canne de bois, de sucre, ou de jonc, peu m’importait désormais. Je devais fuir ses suppôts de Cécité et honorer enfin un cavalier.Je traversai un champ de foin rasé qui longeait la forêt et après m’être vaillamment battu contre des ronces et des orties, j’arrivai à une ferme isolée, gardée par des taupes et un taureau fraîchement castré. Tout en silence, je commençai l’exploration de la grange puis de la porcherie. Je trouvai bientôt l’objet de désir du doyen.Elle était là, terrorisée, captive des pourceaux. Elle sautait  sur les groins et les graisses avec ses palmes orange et ses cris de détresse. Mais elle avait les ailes cendrées et le colvert.Je décidai de la laisser à son sort et je jetai mon dévolu sur une oie domestique. Je lui sautai dessus avec une vivacité de jeune premier et la serrai fort contre ma ganache. Le jars, ce mari jaloux, m’agressa avec une violence inouïe. A force de coups de bec enragés, mon armure devint un corps d’hématomes. Aussi, je craignis pour ma vie et lançai au loin ce volatile féminin trop convoité.Et tant pis pour la canne du patriarche ! Il n’aura qu’à cueillir une branche de hêtre.

Je poursuivis ma route à travers bois sous les chants de la bergeronnette et du pic épeiche. Je musardais dans la pastorale et puis le souvenir de l’ange assassin revint lentement m’assaillir. Je courus pour le fuir. Le bois devint une forêt dense.


Aussitôt, un tumulte invisible envahit les arbres. Je baissai la croupe en désordre et rampai jusqu’une anfractuosité vitale. Je pus voir avec terreur le vacarme. Au pied de la falaise, deux armées luttaient et se massacraient pour le salut de leurs âmes. Les guerriers, en nombre infini, trop nombreux pour mes sabots, portaient des armures hérissées de piquants et étaient coiffés de gypaètes. Tels des sauriens qui se déchiquettent. Plaqué sur le ventre, je creusais la terre pour me couvrir de lichen. Je devais rester lucide pour survivre à la Bête militaire. Ah ! Si seulement j’eus des fragments de Pégase.   Epouvanté, je regardai partout et aperçus soudain, sur un piton rocheux, deux hommes à l’écart du chaos.  Je fixais le ciel. L’effroi provoqué par l’ange assassin me choyait. D’un bond, je sautai sur l’aire des deux réfugiés et me présentai sans trembler.- Sieurs, je suis Breda du Brabant, illustre cheval de sa Majesté Gulla. A qui ai-je l’honneur ?Celui qui portait l’écu amarante me regarda avec dédain.- Arrière rossard lépreux ! Comment oses- tu grimper sur le mont Guilboa ?-  Foi de Breda, je…- Silence pur-sang païen ! Je suis Jonathan, prince du pistachier térébinthe et voici mon père, Saül, roi de la vallée d’Elah ! Incline- toi, triste tête !Je dirigeais mes éperons en direction de l’effronté avec la ferme intention de le rosser.- Shalom, mon fils ! coupa le roi. Shalom alekhem, noble nomade.Je m’inclinai devant une telle équité et repris de plus belle.
- Toutes ces lances verticales ! Sont- ce les troupes espagnoles conduites par le barbare Alvarez de Toledo ?- Père, je vais chasser ce profane ! Il ne reconnaît pas l’ennemi ! Saül enfonça son épée dans la roche, la lame face au ciel. - Noble étranger ! Le géant Goliath a fait le grand voyage, mais les philistins vaincront ici avant l’avènement de la lune. Il est trop tard pour mon fils et moi. J’ai désobéi à Yahvé. Les trompettes de Jéricho retentissent déjà.Saül avança vers Jonathan et l’enlaça.- Va en paix mon fils ! Et que les portes du paradis s’ouvrent devant toi.Puis le roi Saül me fixa.- Sauve toi monture  ! Je m’en remets à la grâce de l’Eternel !- Attends ô roi ! Faisons un prisonnier. Reste t-il des géants dans la multitude ? J’ai besoin d’un cavalier !Le père et le fils firent face à leurs épées et comptèrent jusqu’à sept. Je restai muet sous l’incompréhension. Puis, dans un formidable élan, Saül se suicida. La gorge tranchée par son épée. Horrifié,  je m’enfuis comme un aliéné, n’assistant pas à la passion de son fils. La gloire du père et le triomphe du plasma.
La forêt était derrière moi maintenant. Je ralentis ma course pour m’engager sur la route du ciel et de l’enfer. Je m’arrêtais, sidéré par une vieille paysanne nageant, nue, dans un étang à grenouilles. Elle me fixa un instant puis caressa l’eau. J’accourus au trot en gonflant le poitrail. A dame hors d’âge, respect d’usage.- Ancestrale seiche, pardonnez- moi de troubler votre bain de carne mais je cherche mon chemin. Y a-t-il une ville non loin, comtesse agraire ? demandai- je dans une sublime révérence.Elle observa la propagation de l’onde.- Je vois un cheval magique ! - Un cheval magique ? ! Où est- il étrange femme ? coupai- je avec euphorie.- Il est ensorcelé par Traumhose, la ville humaine ! Le galop inachevé dans le jardin d’enfant.Je regardai les grenouilles sauter autour d’elle.- Que dis- tu puissante insensée ! hennis- je. Existe-t-il une ville animale, sorcière avisée ?- Je vois la truie débonder le tonneau ! Et la dame revêtir son mari d’une cape bleue. *La mare clapotait avec fougue. La paysanne stimulait son miroir.- Je vois les gros poissons manger les petits. Et un homme baiser l’anneau.
Mes sublimes éperons, don du doyen, allaient sur cette folle éreinter le dos et les reins. Mais dans le ciel de Flandre, réapparut l’ange assassin. Contraint d’exempter de coups la maléfique, pour me protéger de la lumière de l’archange, je mis la crinière sur les yeux et m’enfuis vers les remparts qui brillaient sous le soleil ailé. La vieille paysanne ricana et embrassa une grenouille. Hagard, je franchis les portes de la ville. L’ange se retira de la carnation. Je restais figé. Devant moi, s’étalaient les Jeux d’enfants. Des centaines d’enfants captivés par la liberté, s’amusaient avec des quilles, des dés et des osselets de marcassin. Ils jouaient avec des bouts de bois, des cerceaux et des tonneaux. Ils envahirent le cœur et s’engouffrèrent dans les artères. Traumhose enfouissait consciencieusement ses sublimes sujets. Des enfants se couraient après avec des balais, d’autres inventaient des balançoires interdites. Les rires et les affres se mêlaient avec insouciance et façonnaient le squelette de l’innocence. Je n’osais me mêler à eux par peur d’être torturé. Je savais ce qu’ils faisaient aux lièvres et aux chats.      
Le jour finissait. Les enfants se donnèrent alors les mains et formèrent une auréole autour d’une statue équestre sans cavalier. Je repris vie !La sculpture, en bois, était un cheval à bascule.Mes yeux brillèrent comme une crinière. Les enfants tournaient, effrénés. Soudain la crécelle de la crèche retentit. Tous les enfants abandonnèrent leurs jeux et déguerpirent. La nuit était là, je restais seul au cœur de la ville évanouie. J’avançais vers la bête, envoûté par la bascule. Je me serais noyé sous les tropiques, s’il avait été cheval marin. Je me prosternais au pied de la statue et décrétais l’enlèvement du destrier, résolu à libérer ce coursier des enfers infantiles.Voilà ! Je pris place sur la selle de bois et m’élançai dans la cité. J’étais empli de bonheur mais mon corps sous l’armure s’évaporait dans les sueurs. Ce cheval était dépourvu d’élégant trot et de fol galop. Il ne pouvait que pivoter, s’incliner ou se renverser. Mais il libéra sa magie.Au milieu de la nuit, je fondis sous les efforts. Je n’avais fait que dix mètres ! A grands coups de flancs pour le faire avancer. Et lui, forte tête, restait le sourire figé dans le fagot de bois, régnant en maître !Je passais toute la nuit à promener ma monture puis à chercher une sortie dans cette citadelle de mauvais augure.Je dus tomber dans une torpeur de végétaux mais lorsque je revins à moi, le soleil matinal éblouissait déjà Carême et Carnaval.Tandis que je m’évertuais à apprivoiser mon carrosse, un bouffon, cousu d’un fourreau polychrome s’approcha. Il alluma son flambeau et m’interpella avec audace.- Pauvre argoulet ! As-tu payé l’octroi qui t’autorise à errer dans Traumhose ?  J’accélérai mes mouvements pour semer cet arlequin. Mes genoux et mes boulets cognaient sur ma monture. Le bouffon d’un pas tranquille dépassa à sa guise le chanfrein et les naseaux de bois. Je décidais de freiner mon destrier, nul doute blessé !- Ce jour est Fête forestière et tu arrives à l’heure de la chasse ! Les étrangers sont interdits dans l’enceinte sacrée. Suis- moi sans résister, roussin saugrenu ! Il me menaça de son flambeau. Je me souvins d’Icare. J’abandonnai le cheval royal et suivis avec angoisse ce baladin illuminé qui dansait la torche dressée……. Sous un soleil radieux !La cité sembla fondre. Le fou coloré m’arrêta brusquement d’un revers de main. J’entrais maintenant dans un monde renversé.La place grouillait d’humains achevés comme des créatures. Il y avait encore des enfants qui jouaient mais cette fois, se trouvaient les parents parmi eux. Des infirmes qui mendiaient, des marchands de poissons, des ivrognes costumés, des fidèles sortant de l’église en pénitents. Devant moi, commença le combat de Carnaval et Carême. 
A ma gauche, le prince protestant, avide de chair et vorace de victuailles, Carnaval  le calviniste . Obèse, avec sa brochette flambée et son blason de cochon de lait. Il chevauchait un tonneau de vin et  lançait les dés. Les chiffres lui indiquaient les bouchées.A ma droite, Carême  le catholique , maigre et triste, tel un spectre papal. Couleur de Mercredi des Cendres, comme encore isolé dans le désert.  Divisé par le rêve œcuménique et la reddition huguenote.Les deux fois hésitèrent à se battre et lorsqu’elles m’aperçurent, elles m’encerclèrent.    Le bouffon gesticula sous la lumière et me livra.- Sires, voici l’errant ! Ce pérégrin s’est emparé du cheval de bois !- Impie ! Tu as choisi l’apostasie ! hurla le protestant.- Tu as volé le jouet des justes nés ! poursuivit le catholique. Pour ce crime de lèse- bébé, nous restaurons pour toi la fidèle Inquisition. - Sieurs ! coupai- je. J’ai sauvé mon semblable du calvaire ! Je l’ai délivré des jeux d’enfants, au péril de ma vie.  Ils allaient l’assassiner !J’alignais mes armoiries dans l’axe de l’astre solaire, bien décidé à viser les yeux.Le prince Carnaval s’agita sur son tonneau.- Qu’on le fasse bouillir dans les urines de Luther et qu’on le serve entier dans mon auge !Carême fixa Carnaval et d’une voix grave ouvrit une joute verbale sans précédent. - Deus lux mea !  Carnaval chancela sur la barrique. Il vociféra.- Sola gratia !- Corpus christi !- Sola fide !- Christi crux est mea lux !- Soli deu gloria !- Agnus dei !- Ecclesia semper reformada !Carême leva les bras.- Vae victis ! Carnaval rota. Ils devaient se jeter des sorts, aussi en profitais-je pour fuir. Mais un palefrenier malfaisant agrippa mon encolure. Le jugement tomba.   - Qu’on l’enferme dans les Proverbes Flamands ! Il survivra s’il en choisit un.Je m’évanouis dans le cœur de Traumhose.
Une pluie tiède me ramena à la vie. Je me redressai et contemplai l’humanité avant de m’en détourner. Elle triomphait dans sa turpitude originelle. Foi de Breda, je vis de mes prunelles assaillies par la vile gestation, une femme revêtir son mari d’une cape bleue. La folle à la grenouille avait raison. Et ici, un berger jetant des roses aux pourceaux. Je marchais d’un pas  non sevré. J’hésitai à découvrir les sentences des sapiens. Deux hommes se tenaient par le nez. Une femme avança vers eux, elle portait de l’eau dans une main et dans l’autre, du feu. Je progressais, apeuré, parmi les fous et les démons et arrivais près d’un pavillon. Qu’est- ce ? Un hideux se confesser au diable et un pubère se cogner la tête contre le mur. J’observais l’oiseau, envoûté, par ses ailes grises. Juchée sur une table, la cigogne recevait le renard. Un bougre bâillait devant le four, un autre voyait danser les ours !Je vacillais et atteignis l’estuaire. Les porcs erraient dans les blés, et lui ? Le bigre mangea du feu et déféqua des étincelles. J’entrais dans l’eau avec les prémices du galop, comme ensorcelé par les sirènes au pilori. Je vis un homme chier sur le gibet !  *Pitié ! J’accélérai et me mis à prier l’écurie. Pour la première fois de mon illustre vie, j’appelai à l’aide tous les équidés. Le zèbre et son costume d’incarcéré, l’ne et son audace obstiné face au menace du fermier.
Le salut était là à quelques brasses. Une barque à voiles bravait le supplice.   Je me glissais à bord tel un rescapé et sur l’ultime frontière terrestre, j’assistais au massacre des innocents, écarlates sous les lances d’Alvarez de Toledo, duc d’Albe, grand d’Espagne, gouverneur des Pays-Bas ! Je lui aurais donné les clés de la ville et les oranges empoisonnées. La reddition du chevalier.  
La tempête a cessé, et la barque a sombré. Je nageais, la crinière alourdie par les mes, dans une eau assoupie, noire et rubis. Elle cachait des chimères infernales et des fantômes en furie. Je sus en voyant le vaisseau impérial de Maximilien, échoué, captif du sable et du falun, que je caressais les flancs de la créature. Le feu flamboyait à l’horizon. J’entendis les damnés se réfugier dans l’oraison des abîmes, et, écrasant la terre ouverte, la dame de mon cœur courait vers la gueule de l’Enfer. La Dulle Griet était là ! Je m’inclinai devant Margot la folle, fille de mon roi.Sa majesté Gulla m’avait promis la récompense de l’hymen. J’honorerai les ébats en offrant de royaux émois. Je hélai la braie.

- Ô beauté inédite, nymphe rocambolesque, Breda, le brave du Brabant, a combattu pour vous ramener à la raison chevaleresque. Votre Paladin est un cheval divin. Montez en amazone. La passion sans armure et les cris du dindon !J’ajustai le casque et le plastron. Horreur ! J’avais perdu la crête. Margot la noire semblait une géante. L’épée au poing, elle ramassa à la hâte les poêles et les assiettes et s’immobilisa devant la gueule des Enfers. Elle se tourna vers moi et fit une révérence, gracieuse comme l’espadon dont elle avait dérobé le rostre pour en façonner l’épée.  Le sourire édenté, elle m’avoua:- Breda, libère- moi du lit de mon amant !Elle se laissa couler dans la bouche de Satan. Tel le reptile qui mue, Margot fit glisser sa peau de métal, et affranchie de l’armure et des armoiries, plongea nue dans le lait de Léthé. Je galopais, endiablé d’amour fol. Breda du Brabant, ta noce florale et ferrée prend fin ! J’allais être couvert de pommes d’or.
Les dents aiguisées de la Bête étincelaient derrière moi maintenant. Dès l’orée de la gorge, je sus que la princesse m’échappait. Je fermais les yeux. Les lèvres fardées d’essences humaines se refermèrent sur moi. Je commençais l’ascension des falaises du cortex. Les Enfers se blottissaient là. Mes sabots s’emparèrent du berceau. La valse d’enfance dans son évanouissement dévoila une porte. Une porte transformée en bascule. 


J’entendis l’hérédité battre de l’autre côté.  Un vent glacial parcourut l’aorte des Enfers. Je franchis la trappe. Des oiseaux s’envolèrent. La terre gelée me fit trébucher. La campagne du Brabant reposait sous l’hiver. Je m’appuyais contre un arbre. Le silence des noces de neige me terrifia. Pourtant, au loin, à la surface des eaux évanouies, les hommes jouaient parmi les flots et s’amusaient sur la glace. J’étais revenu parmi ceux que je fuyais. Sans princesse et sans chevalier. Je ne pouvais plus y demeurer. Déjà autour de moi, les oiseaux se rassemblaient, se posant ça et là sur les hanches de mon squelette. Les choucas étaient aussi grands que moi. Je fixai une ultime fois le ciel. Deux ailes immaculées voilèrent la lumière. Je tressaillis. C’était lui ! L’ange assassin s’empara de moi. Je vis Breda, le brave destrier, hennir et se cabrer. L’archange s’envola.- Où me mènes- tu, sanglant chérubin? 
* Les Proverbes Flamands, 1559  Pieter Bruegel.

Procès Verbal de Sieurs Carême et Carnaval…..
- Dieu est ma lumière !- Par la grâce seule !- Le corps du Christ !- Seule la foi compte !- La croix du Christ est ma lumière !- A Dieu seul la gloire !- Agneau de Dieu !- L’Eglise doit se réformer sans cesse !- Malheur aux vaincus ! 

1569
Il y avait dans la province des Pays-Bas, un preux poulain, un hardi rustique, qui s’était éparpillé corps et esprit, disséminant ça et là les sueurs de son labeur. Il récolta l’horizon et s’endormit dans l’écurie. Un soir en fin de fenaison, il se réveilla…
Au sortir d’un coït d’avec Déméter, déesse agricole, je me retrouvai ahuri et tombai lourdement du lit de la Terre-mère  pour admirer sur mon corps comblé, les baisers de la vérole. Diane, mit ma crinière à prix.Je me redressai prestement pour laisser choir les fragments champêtres de mon être dérisoire et devins alors un illustre cheval, bien décidé à déployer sur les nobles et les rustres mon fabuleux étendard.Je suis Breda du Brabant. Je devais me présenter devant mon roi avec la ferme intention de détruire la Maison de Habsbourg et de chasser les espagnols des Pays-Bas.J’abandonnai la gaudriole et les haillons pour me vêtir d’une carapace folle et d’un plastron. Mon armure, faite d’étain se composait d’un haubert en mailles de Cornouaille piquées d’écailles de brochet et d’un heaume surmonté d’une crête de dindon. Ainsi paré, je triomphais en poulinière avisée et mirais l’équidé sur la pomme. Je vis une vieille rosse toute bosselée,  grise pommelée comme une génisse. J’engloutis le fruit avec la rage d’une ancestrale rombière à qui l’on eût refusé de se cabrer.Le venin me choyait. je me secouai promptement et envisageai d’examiner l’identité génitale de cette haridelle, de cette carne embaumée de fumier. Je découvris avec stupeur que je n’étais plus ni jument ni cheval. J’en fus ravi, m’épargnant ainsi la farandole phallique et l’inconstance de la gestation. J’étais devenu un destrier androgyne.Je projetai alors le chanfrein sur la porte de l’écurie.- Quelle noblesse de robe ! Quelle force de caractère ! Digne de ma bravoure !    Breda, celui dont les naseaux luisent sous le vent du nord. Je récompensais le digne destrier en allant, léger, cueillir de la valériane et du millepertuis.   J’avais désormais les faveurs de la reine, je pouvais me présenter devant le mari. 

Telle Minerve sortant du crâne de Jupiter, le roi Gulla s’arracha du sein de la poussière. Il portait un casque ailé des hélices d’un moulin. Sa calotte de métal était coiffée d’un hibou et d’un balai. Le vénérable suzerain s’apprêtait à la guerre contre les anges rebelles. Il avait la bouche grande ouverte et rugissait sa gloutonnerie pour que sa panse puisse à jamais se repaître. Le monocle sur son œil droit était une assiette. Il bâtit sur moi une caverne lorsqu’il gronda.- Seules les veines bleues peuvent chevaucher devant moi ! Qu’oses- tu sang terreux ?   Je crus m’évanouir.- Si…Sire, devant vous sied Breda le hardi votre humble…- Eole ! Que vois- je ? Quelle sorcellerie a accouché ce cheval ? - Mais Sire, Breda est le plus brave destrier du royaume et lorsque j’ aurai émasculé tous les étalons d’Eindhoven et poulainisé toutes les berges du Brabant, Je deviendrai un magnifique palefroi pour votre gloire.
Le roi éclata de rire.- Roussin ! Tu es une hérésie ! Tu auras les sabots au pilori !Je chancelais sous la damnation.- Pitié Sire, je n’ai commis aucune infamie ! Grâce pour ma vie, je vous en supplie.Le roi avança l’œil et fixa la bête. -Soit !  Eole, fais le hennir ! Je m’exécutais avec joie et rêvais de devenir le pur-sang d’Attila. De toutes mes forces j’étreignais l’encolure, je tirais la ganache et plongeais le plastron dans le poitrail. Je secouais la tête comme à la parade. Je désespérais de ne pouvoir chanter, aussi, désemparé, je falsifiais le garrot en rehaussant mes sabots. J’allais viser les jarrets lorsque ma queue remua. Je pressais alors la croupe et soudain, devant sa  majesté Gulla, je vomis des fleurs et déféquais des graines en gémissant comme une pouliche. J’en fus navré. Je m’efforçai de sauver ma robe.- Voyez Sire, voyez cette santé sans pareille ! Le plus sain du royaume, le plus…- Ce fumier comblera mes tulipes ! -Je marcherai pour votre gloire pendant l’éternité.Le roi parut flatté.- Tu trouveras dans ton périple un cheval inégalé mais prends garde il est grandement convoité. Quelles sont tes armes ?- Je n’ai point de rivaux pour la force et l’acuité, et, si mes sens venaient à défaillir, je possède une silhouette d’hirondelles. - Tu devras te munir d’un cavalier ! cria le roi. Un chevalier aussi beau que ton blason !
- Sire, je dispose déjà d’illustres armoiries, vaillamment gagnées dans les champs d’avoine ! Mirez Sire et admirez cet écu princier.J’affichais, tout agité, mes flancs et dévoilais fièrement mon emblème sous le roi médusé.Un âne assis sur une estrade d’école et coiffé d’une couronne nuptiale. Tel était l’écusson du cheval Breda le Brabançon.- La plus belle conquête de l’homme, Majesté.- Sors, quitte ce palais, lança Gulla désespéré.Mon amour propre était sérieusement balafré, mais le roi éclata en sanglots. Bon prince, je me retins devant sa Majesté.- Ma fille a été ensorcelée. De reine des équidés, elle a été travestie en humaine fardée. La princesse Dulle Griet la virginale est prisonnière. Tu te prétends seigneur de sang, Hongre ! Deviens son prince de cœur, arrache- la aux enfers et déflore son secret. Alors, tu seras couvert de fruits des Hespérides.Jamais pareil honneur ne me fut fait. Je fis une gracieuse révérence à mon roi qui m’exhorta:- Va, claque pain, et qu’Eole guide tes sabots de genet !Je me jetai, éperdu, sur  mon souverain et apposais mes naseaux sur sa couronne. je titubais et dans un tumulte de sabots, m’étalais et m’endormis dans l’écurie. Ma force fléchit sous le fardeau des fleurs englouties….

Au matin d’une nuit d’insomnie, je triomphais dans la chevalerie. Je n’avais plus qu’une idée en esprit, m’octroyer un écuyer.Je marchais depuis dix sabliers, lorsque je vis sur un sentier de pierres, un jeune homme, assis, regardant le ciel face à la mer.J’approchais avec élégance pour l’honorer. Le jeune premier paraissait en pleine santé et s’activait à plumer un aigle.- Holà ! Jeune damoiseau, sois mon écuyer et ta réputation est faite ! dis- je plein d’entrain.- Que désires- tu, pauvre dromadaire ? répondit le jouvenceau.- Doucement pubère ! ordonnai- je. Une offre de Breda ne se refuse pas.- Va, piètre rosse, je t’épargne ! Reprends ta route de trépas !J’allais fendre en deux ce nouveau- né. Des quatre fers, séparer l’homme de Dieu.

Le jouvenceau se redressa. Il était tout nu et ma foi, plutôt qu’un jeune sot, il semblait être né d’un taureau. Il tenait dans ses mains deux ailes géantes et son dos de statue luisait sous une cire de spermaceti. Il avait dû triompher d’un cachalot, ce n’était point un écuyer, il était déjà chevalier. Un instant, je frissonnai du crin. Mais, ce beau page, en costume d’Adam, m’avait offensé et refusé avec outrage. Je fonçais sur lui avec frénésie pour le réduire en cendres.Agile, il fixa les ailes sur ses omoplates d’éphèbe et vif comme le feu, s’envola. Je restais éberlué. Trois hommes s’approchèrent alors de moi. Il y avait un paysan et son sillon, un pâtre et son troupeau, un pêcheur et son filet. Tous trois fixèrent les cieux.- Cet insolent finira par se brûler ! dit le Paysan.- Honore ton père ! ordonna le pâtre. - Repens- toi, Icare ! pria le pêcheur. Le ciel s’obscurcit et l’effronté chuta des nuages. Il piquait droit sur nous les ailes en désordre. Les trois prophètes se retirèrent, détournant leur regard d’Icare devenu homme. Un nuage de poussière se délaya dans la brume. L’homme oiseau sombra dans l’écume….Je le vis surgir hors de l’eau mais à l’envers. Il gesticulait tel un insecte estropié. Ses jambes se débattaient comme pour fuir les loups. Je me ruais sur lui pour achever sa nage mais dans un éclair, un ange plongea en piqué et traversa Icare de sa divine épée. Il remonta comme une comète dans l’éther où le combat des chérubins faisait rage. Les anges rebelles chutèrent et se perdirent dans les songes du Malin. Leurs ailes se déployèrent dans la marmite des déchus et ils se mirent à nager avec délectation. Effréné, je rejoignis le sentier et plongeai sur les pierres. Je séchais mon armure en m’étirant comme une salamandre et songeais à la perte de mon écuyer. Mais ma bravoure et ma fidélité envers mon roi me firent relever. Je restai un instant interdit, suspendu à la vision de l’ange assassin. Je m’élançai dans la campagne pour m’abriter dans les bois. A l’orée, il y avait un attroupement de vieillards, tous plus chancelants les uns que les autres. J’approchais avec prudence et constatais qu’ils étaient les sujets de la reine Cécité. Soudain, le doyen des aveugles chuta. Les autres essayèrent de s’accrocher à la gravité. Ici une branche, là une meule de foin. Ils finirent tous à terre. Je fonçai vers eux avec le fol espoir d’organiser l’escarmouche qui désignerait l’écuyer comblé. J’aidai le doyen à se relever, à grands coups de jarrets, et lorsqu’il me fit face, lui lançai :   - Sublime sénile, j’ai besoin d’un cavalier ! Le mien s’est perdu, égaré entre mythe et réalité.

Les vieillards m’encerclèrent, menaçants. Le patriarche inspira profondément. - Tu sens la fiente de mouette, canasson ! As-tu traversé la mer pour cette requête ? Qu’y a-t-il de l’autre côté ?Je frappais le sol avec furie,  mais renonçais, résigné.Je fixais le doyen et me souvins de l’aveugle de Bethsaïde.- Et toi, roi d’ébène, répondis- je, qu’y a-t-il de l’autre côté ?Le vieillard me sourit. - Il y a le silence des couleurs inconnues et le triomphe des sens. Tiens, prends ces éperons et fixe les à tes sabots , ils te guideront parmi les fragments de ta réalité ! J’ai connu ton monde, il se dilue dans l’obscurité. Prends-le et fais- moi don d’une canne. La charité est œuvre de destrier ! Même d’un aigrefin égaré. J’accédai à ses suppliques avec superbe.- Soit ancêtre, je vais soulager tes souffrances en t’offrant la béquille d’un géronte !Je saluai cette assemblée déliquescente et partis en toute hâte à la recherche d’une canne de bois, de sucre, ou de jonc, peu m’importait désormais. Je devais fuir ses suppôts de Cécité et honorer enfin un cavalier.Je traversai un champ de foin rasé qui longeait la forêt et après m’être vaillamment battu contre des ronces et des orties, j’arrivai à une ferme isolée, gardée par des taupes et un taureau fraîchement castré. Tout en silence, je commençai l’exploration de la grange puis de la porcherie. Je trouvai bientôt l’objet de désir du doyen.Elle était là, terrorisée, captive des pourceaux. Elle sautait  sur les groins et les graisses avec ses palmes orange et ses cris de détresse. Mais elle avait les ailes cendrées et le colvert.Je décidai de la laisser à son sort et je jetai mon dévolu sur une oie domestique. Je lui sautai dessus avec une vivacité de jeune premier et la serrai fort contre ma ganache. Le jars, ce mari jaloux, m’agressa avec une violence inouïe. A force de coups de bec enragés, mon armure devint un corps d’hématomes. Aussi, je craignis pour ma vie et lançai au loin ce volatile féminin trop convoité.Et tant pis pour la canne du patriarche ! Il n’aura qu’à cueillir une branche de hêtre.

Je poursuivis ma route à travers bois sous les chants de la bergeronnette et du pic épeiche. Je musardais dans la pastorale et puis le souvenir de l’ange assassin revint lentement m’assaillir. Je courus pour le fuir. Le bois devint une forêt dense.


Aussitôt, un tumulte invisible envahit les arbres. Je baissai la croupe en désordre et rampai jusqu’une anfractuosité vitale. Je pus voir avec terreur le vacarme. Au pied de la falaise, deux armées

1569Il y avait dans la province des Pays-Bas, un preux poulain, un hardi rustique, qui s’était éparpillé corps et esprit, disséminant ça et là les sueurs de son labeur. Il récolta l’horizon et s’endormit dans l’écurie. Un soir en fin de fenaison, il se réveilla…Au sortir d’un coït d’avec Déméter, déesse agricole, je me retrouvai ahuri et tombai lourdement du lit de la Terre-mère  pour admirer sur mon corps comblé, les baisers de la vérole. Diane, mit ma crinière à prix.Je me redressai prestement pour laisser choir les fragments champêtres de mon être dérisoire et devins alors un illustre cheval, bien décidé à déployer sur les nobles et les rustres mon fabuleux étendard.Je suis Breda du Brabant. Je devais me présenter devant mon roi avec la ferme intention de détruire la Maison de Habsbourg et de chasser les espagnols des Pays-Bas.J’abandonnai la gaudriole et les haillons pour me vêtir d’une carapace folle et d’un plastron. Mon armure, faite d’étain se composait d’un haubert en mailles de Cornouaille piquées d’écailles de brochet et d’un heaume surmonté d’une crête de dindon. Ainsi paré, je triomphais en poulinière avisée et mirais l’équidé sur la pomme. Je vis une vieille rosse toute bosselée,  grise pommelée comme une génisse. J’engloutis le fruit avec la rage d’une ancestrale rombière à qui l’on eût refusé de se cabrer.Le venin me choyait. je me secouai promptement et envisageai d’examiner l’identité génitale de cette haridelle, de cette carne embaumée de fumier. Je découvris avec stupeur que je n’étais plus ni jument ni cheval. J’en fus ravi, m’épargnant ainsi la farandole phallique et l’inconstance de la gestation. J’étais devenu un destrier androgyne.Je projetai alors le chanfrein sur la porte de l’écurie.- Quelle noblesse de robe ! Quelle force de caractère ! Digne de ma bravoure !    Breda, celui dont les naseaux luisent sous le vent du nord. Je récompensais le digne destrier en allant, léger, cueillir de la valériane et du millepertuis.   J’avais désormais les faveurs de la reine, je pouvais me présenter devant le mari. Telle Minerve sortant du crâne de Jupiter, le roi Gulla s’arracha du sein de la poussière. Il portait un casque ailé des hélices d’un moulin. Sa calotte de métal était coiffée d’un hibou et d’un balai. Le vénérable suzerain s’apprêtait à la guerre contre les anges rebelles. Il avait la bouche grande ouverte et rugissait sa gloutonnerie pour que sa panse puisse à jamais se repaître. Le monocle sur son œil droit était une assiette. Il bâtit sur moi une caverne lorsqu’il gronda.- Seules les veines bleues peuvent chevaucher devant moi ! Qu’oses- tu sang terreux ?   Je crus m’évanouir.- Si…Sire, devant vous sied Breda le hardi votre humble…- Eole ! Que vois- je ? Quelle sorcellerie a accouché ce cheval ? - Mais Sire, Breda est le plus brave destrier du royaume et lorsque j’ aurai émasculé tous les étalons d’Eindhoven et poulainisé toutes les berges du Brabant, Je deviendrai un magnifique palefroi pour votre gloire.Le roi éclata de rire.- Roussin ! Tu es une hérésie ! Tu auras les sabots au pilori !Je chancelais sous la damnation.- Pitié Sire, je n’ai commis aucune infamie ! Grâce pour ma vie, je vous en supplie.Le roi avança l’œil et fixa la bête. -Soit !  Eole, fais le hennir ! Je m’exécutais avec joie et rêvais de devenir le pur-sang d’Attila. De toutes mes forces j’étreignais l’encolure, je tirais la ganache et plongeais le plastron dans le poitrail. Je secouais la tête comme à la parade. Je désespérais de ne pouvoir chanter, aussi, désemparé, je falsifiais le garrot en rehaussant mes sabots. J’allais viser les jarrets lorsque ma queue remua. Je pressais alors la croupe et soudain, devant sa  majesté Gulla, je vomis des fleurs et déféquais des graines en gémissant comme une pouliche. J’en fus navré. Je m’efforçai de sauver ma robe.- Voyez Sire, voyez cette santé sans pareille ! Le plus sain du royaume, le plus…- Ce fumier comblera mes tulipes ! -Je marcherai pour votre gloire pendant l’éternité.Le roi parut flatté.- Tu trouveras dans ton périple un cheval inégalé mais prends garde il est grandement convoité. Quelles sont tes armes ?- Je n’ai point de rivaux pour la force et l’acuité, et, si mes sens venaient à défaillir, je possède une silhouette d’hirondelles. - Tu devras te munir d’un cavalier ! cria le roi. Un chevalier aussi beau que ton blason !- Sire, je dispose déjà d’illustres armoiries, vaillamment gagnées dans les champs d’avoine ! Mirez Sire et admirez cet écu princier.J’affichais, tout agité, mes flancs et dévoilais fièrement mon emblème sous le roi médusé.Un âne assis sur une estrade d’école et coiffé d’une couronne nuptiale. Tel était l’écusson du cheval Breda le Brabançon.- La plus belle conquête de l’homme, Majesté.- Sors, quitte ce palais, lança Gulla désespéré.Mon amour propre était sérieusement balafré, mais le roi éclata en sanglots. Bon prince, je me retins devant sa Majesté.- Ma fille a été ensorcelée. De reine des équidés, elle a été travestie en humaine fardée. La princesse Dulle Griet la virginale est prisonnière. Tu te prétends seigneur de sang, Hongre ! Deviens son prince de cœur, arrache- la aux enfers et déflore son secret. Alors, tu seras couvert de fruits des Hespérides.Jamais pareil honneur ne me fut fait. Je fis une gracieuse révérence à mon roi qui m’exhorta:- Va, claque pain, et qu’Eole guide tes sabots de genet !Je me jetai, éperdu, sur  mon souverain et apposais mes naseaux sur sa couronne. je titubais et dans un tumulte de sabots, m’étalais et m’endormis dans l’écurie. Ma force fléchit sous le fardeau des fleurs englouties….Au matin d’une nuit d’insomnie, je triomphais dans la chevalerie. Je n’avais plus qu’une idée en esprit, m’octroyer un écuyer.Je marchais depuis dix sabliers, lorsque je vis sur un sentier de pierres, un jeune homme, assis, regardant le ciel face à la mer.J’approchais avec élégance pour l’honorer. Le jeune premier paraissait en pleine santé et s’activait à plumer un aigle.- Holà ! Jeune damoiseau, sois mon écuyer et ta réputation est faite ! dis- je plein d’entrain.- Que désires- tu, pauvre dromadaire ? répondit le jouvenceau.- Doucement pubère ! ordonnai- je. Une offre de Breda ne se refuse pas.- Va, piètre rosse, je t’épargne ! Reprends ta route de trépas !J’allais fendre en deux ce nouveau- né. Des quatre fers, séparer l’homme de Dieu.Le jouvenceau se redressa. Il était tout nu et ma foi, plutôt qu’un jeune sot, il semblait être né d’un taureau. Il tenait dans ses mains deux ailes géantes et son dos de statue luisait sous une cire de spermaceti. Il avait dû triompher d’un cachalot, ce n’était point un écuyer, il était déjà chevalier. Un instant, je frissonnai du crin. Mais, ce beau page, en costume d’Adam, m’avait offensé et refusé avec outrage. Je fonçais sur lui avec frénésie pour le réduire en cendres.Agile, il fixa les ailes sur ses omoplates d’éphèbe et vif comme le feu, s’envola. Je restais éberlué. Trois hommes s’approchèrent alors de moi. Il y avait un paysan et son sillon, un pâtre et son troupeau, un pêcheur et son filet. Tous trois fixèrent les cieux.- Cet insolent finira par se brûler ! dit le Paysan.- Honore ton père ! ordonna le pâtre. - Repens- toi, Icare ! pria le pêcheur. Le ciel s’obscurcit et l’effronté chuta des nuages. Il piquait droit sur nous les ailes en désordre. Les trois prophètes se retirèrent, détournant leur regard d’Icare devenu homme. Un nuage de poussière se délaya dans la brume. L’homme oiseau sombra dans l’écume….Je le vis surgir hors de l’eau mais à l’envers. Il gesticulait tel un insecte estropié. Ses jambes se débattaient comme pour fuir les loups. Je me ruais sur lui pour achever sa nage mais dans un éclair, un ange plongea en piqué et traversa Icare de sa divine épée. Il remonta comme une comète dans l’éther où le combat des chérubins faisait rage. Les anges rebelles chutèrent et se perdirent dans les songes du Malin. Leurs ailes se déployèrent dans la marmite des déchus et ils se mirent à nager avec délectation. Effréné, je rejoignis le sentier et plongeai sur les pierres. Je séchais mon armure en m’étirant comme une salamandre et songeais à la perte de mon écuyer. Mais ma bravoure et ma fidélité envers mon roi me firent relever. Je restai un instant interdit, suspendu à la vision de l’ange assassin. Je m’élançai dans la campagne pour m’abriter dans les bois. A l’orée, il y avait un attroupement de vieillards, tous plus chancelants les uns que les autres. J’approchais avec prudence et constatais qu’ils étaient les sujets de la reine Cécité. Soudain, le doyen des aveugles chuta. Les autres essayèrent de s’accrocher à la gravité. Ici une branche, là une meule de foin. Ils finirent tous à terre. Je fonçai vers eux avec le fol espoir d’organiser l’escarmouche qui désignerait l’écuyer comblé. J’aidai le doyen à se relever, à grands coups de jarrets, et lorsqu’il me fit face, lui lançai :   - Sublime sénile, j’ai besoin d’un cavalier ! Le mien s’est perdu, égaré entre mythe et réalité.Les vieillards m’encerclèrent, menaçants. Le patriarche inspira profondément. - Tu sens la fiente de mouette, canasson ! As-tu traversé la mer pour cette requête ? Qu’y a-t-il de l’autre côté ?Je frappais le sol avec furie,  mais renonçais, résigné.Je fixais le doyen et me souvins de l’aveugle de Bethsaïde.- Et toi, roi d’ébène, répondis- je, qu’y a-t-il de l’autre côté ?Le vieillard me sourit. - Il y a le silence des couleurs inconnues et le triomphe des sens. Tiens, prends ces éperons et fixe les à tes sabots , ils te guideront parmi les fragments de ta réalité ! J’ai connu ton monde, il se dilue dans l’obscurité. Prends-le et fais- moi don d’une canne. La charité est œuvre de destrier ! Même d’un aigrefin égaré. J’accédai à ses suppliques avec superbe.- Soit ancêtre, je vais soulager tes souffrances en t’offrant la béquille d’un géronte !Je saluai cette assemblée déliquescente et partis en toute hâte à la recherche d’une canne de bois, de sucre, ou de jonc, peu m’importait désormais. Je devais fuir ses suppôts de Cécité et honorer enfin un cavalier.Je traversai un champ de foin rasé qui longeait la forêt et après m’être vaillamment battu contre des ronces et des orties, j’arrivai à une ferme isolée, gardée par des taupes et un taureau fraîchement castré. Tout en silence, je commençai l’exploration de la grange puis de la porcherie. Je trouvai bientôt l’objet de désir du doyen.Elle était là, terrorisée, captive des pourceaux. Elle sautait  sur les groins et les graisses avec ses palmes orange et ses cris de détresse. Mais elle avait les ailes cendrées et le colvert.Je décidai de la laisser à son sort et je jetai mon dévolu sur une oie domestique. Je lui sautai dessus avec une vivacité de jeune premier et la serrai fort contre ma ganache. Le jars, ce mari jaloux, m’agressa avec une violence inouïe. A force de coups de bec enragés, mon armure devint un corps d’hématomes. Aussi, je craignis pour ma vie et lançai au loin ce volatile féminin trop convoité.Et tant pis pour la canne du patriarche ! Il n’aura qu’à cueillir une branche de hêtre.Je poursuivis ma route à travers bois sous les chants de la bergeronnette et du pic épeiche. Je musardais dans la pastorale et puis le souvenir de l’ange assassin revint lentement m’assaillir. Je courus pour le fuir. Le bois devint une forêt dense.Aussitôt, un tumulte invisible envahit les arbres. Je baissai la croupe en désordre et rampai jusqu’une anfractuosité vitale. Je pus voir avec terreur le vacarme. Au pied de la falaise, deux armées luttaient et se massacraient pour le salut de leurs âmes. Les guerriers, en nombre infini, trop nombreux pour mes sabots, portaient des armures hérissées de piquants et étaient coiffés de gypaètes. Tels des sauriens qui se déchiquettent. Plaqué sur le ventre, je creusais la terre pour me couvrir de lichen. Je devais rester lucide pour survivre à la Bête militaire. Ah ! Si seulement j’eus des fragments de Pégase.   Epouvanté, je regardai partout et aperçus soudain, sur un piton rocheux, deux hommes à l’écart du chaos.  Je fixais le ciel. L’effroi provoqué par l’ange assassin me choyait. D’un bond, je sautai sur l’aire des deux réfugiés et me présentai sans trembler.- Sieurs, je suis Breda du Brabant, illustre cheval de sa Majesté Gulla. A qui ai-je l’honneur ?Celui qui portait l’écu amarante me regarda avec dédain.- Arrière rossard lépreux ! Comment oses- tu grimper sur le mont Guilboa ?-  Foi de Breda, je…- Silence pur-sang païen ! Je suis Jonathan, prince du pistachier térébinthe et voici mon père, Saül, roi de la vallée d’Elah ! Incline- toi, triste tête !Je dirigeais mes éperons en direction de l’effronté avec la ferme intention de le rosser.- Shalom, mon fils ! coupa le roi. Shalom alekhem, noble nomade.Je m’inclinai devant une telle équité et repris de plus belle.- Toutes ces lances verticales ! Sont- ce les troupes espagnoles conduites par le barbare Alvarez de Toledo ?- Père, je vais chasser ce profane ! Il ne reconnaît pas l’ennemi ! Saül enfonça son épée dans la roche, la lame face au ciel. - Noble étranger ! Le géant Goliath a fait le grand voyage, mais les philistins vaincront ici avant l’avènement de la lune. Il est trop tard pour mon fils et moi. J’ai désobéi à Yahvé. Les trompettes de Jéricho retentissent déjà.Saül avança vers Jonathan et l’enlaça.- Va en paix mon fils ! Et que les portes du paradis s’ouvrent devant toi.Puis le roi Saül me fixa.- Sauve toi monture  ! Je m’en remets à la grâce de l’Eternel !- Attends ô roi ! Faisons un prisonnier. Reste t-il des géants dans la multitude ? J’ai besoin d’un cavalier !Le père et le fils firent face à leurs épées et comptèrent jusqu’à sept. Je restai muet sous l’incompréhension. Puis, dans un formidable élan, Saül se suicida. La gorge tranchée par son épée. Horrifié,  je m’enfuis comme un aliéné, n’assistant pas à la passion de son fils. La gloire du père et le triomphe du plasma.La forêt était derrière moi maintenant. Je ralentis ma course pour m’engager sur la route du ciel et de l’enfer. Je m’arrêtais, sidéré par une vieille paysanne nageant, nue, dans un étang à grenouilles. Elle me fixa un instant puis caressa l’eau. J’accourus au trot en gonflant le poitrail. A dame hors d’âge, respect d’usage.- Ancestrale seiche, pardonnez- moi de troubler votre bain de carne mais je cherche mon chemin. Y a-t-il une ville non loin, comtesse agraire ? demandai- je dans une sublime révérence.Elle observa la propagation de l’onde.- Je vois un cheval magique ! - Un cheval magique ? ! Où est- il étrange femme ? coupai- je avec euphorie.- Il est ensorcelé par Traumhose, la ville humaine ! Le galop inachevé dans le jardin d’enfant.Je regardai les grenouilles sauter autour d’elle.- Que dis- tu puissante insensée ! hennis- je. Existe-t-il une ville animale, sorcière avisée ?- Je vois la truie débonder le tonneau ! Et la dame revêtir son mari d’une cape bleue. *La mare clapotait avec fougue. La paysanne stimulait son miroir.- Je vois les gros poissons manger les petits. Et un homme baiser l’anneau.Mes sublimes éperons, don du doyen, allaient sur cette folle éreinter le dos et les reins. Mais dans le ciel de Flandre, réapparut l’ange assassin. Contraint d’exempter de coups la maléfique, pour me protéger de la lumière de l’archange, je mis la crinière sur les yeux et m’enfuis vers les remparts qui brillaient sous le soleil ailé. La vieille paysanne ricana et embrassa une grenouille. Hagard, je franchis les portes de la ville. L’ange se retira de la carnation. Je restais figé. Devant moi, s’étalaient les Jeux d’enfants. Des centaines d’enfants captivés par la liberté, s’amusaient avec des quilles, des dés et des osselets de marcassin. Ils jouaient avec des bouts de bois, des cerceaux et des tonneaux. Ils envahirent le cœur et s’engouffrèrent dans les artères. Traumhose enfouissait consciencieusement ses sublimes sujets. Des enfants se couraient après avec des balais, d’autres inventaient des balançoires interdites. Les rires et les affres se mêlaient avec insouciance et façonnaient le squelette de l’innocence. Je n’osais me mêler à eux par peur d’être torturé. Je savais ce qu’ils faisaient aux lièvres et aux chats.      Le jour finissait. Les enfants se donnèrent alors les mains et formèrent une auréole autour d’une statue équestre sans cavalier. Je repris vie !La sculpture, en bois, était un cheval à bascule.Mes yeux brillèrent comme une crinière. Les enfants tournaient, effrénés. Soudain la crécelle de la crèche retentit. Tous les enfants abandonnèrent leurs jeux et déguerpirent. La nuit était là, je restais seul au cœur de la ville évanouie. J’avançais vers la bête, envoûté par la bascule. Je me serais noyé sous les tropiques, s’il avait été cheval marin. Je me prosternais au pied de la statue et décrétais l’enlèvement du destrier, résolu à libérer ce coursier des enfers infantiles.Voilà ! Je pris place sur la selle de bois et m’élançai dans la cité. J’étais empli de bonheur mais mon corps sous l’armure s’évaporait dans les sueurs. Ce cheval était dépourvu d’élégant trot et de fol galop. Il ne pouvait que pivoter, s’incliner ou se renverser. Mais il libéra sa magie.Au milieu de la nuit, je fondis sous les efforts. Je n’avais fait que dix mètres ! A grands coups de flancs pour le faire avancer. Et lui, forte tête, restait le sourire figé dans le fagot de bois, régnant en maître !Je passais toute la nuit à promener ma monture puis à chercher une sortie dans cette citadelle de mauvais augure.Je dus tomber dans une torpeur de végétaux mais lorsque je revins à moi, le soleil matinal éblouissait déjà Carême et Carnaval.Tandis que je m’évertuais à apprivoiser mon carrosse, un bouffon, cousu d’un fourreau polychrome s’approcha. Il alluma son flambeau et m’interpella avec audace.- Pauvre argoulet ! As-tu payé l’octroi qui t’autorise à errer dans Traumhose ?  J’accélérai mes mouvements pour semer cet arlequin. Mes genoux et mes boulets cognaient sur ma monture. Le bouffon d’un pas tranquille dépassa à sa guise le chanfrein et les naseaux de bois. Je décidais de freiner mon destrier, nul doute blessé !- Ce jour est Fête forestière et tu arrives à l’heure de la chasse ! Les étrangers sont interdits dans l’enceinte sacrée. Suis- moi sans résister, roussin saugrenu ! Il me menaça de son flambeau. Je me souvins d’Icare. J’abandonnai le cheval royal et suivis avec angoisse ce baladin illuminé qui dansait la torche dressée……. Sous un soleil radieux !La cité sembla fondre. Le fou coloré m’arrêta brusquement d’un revers de main. J’entrais maintenant dans un monde renversé.La place grouillait d’humains achevés comme des créatures. Il y avait encore des enfants qui jouaient mais cette fois, se trouvaient les parents parmi eux. Des infirmes qui mendiaient, des marchands de poissons, des ivrognes costumés, des fidèles sortant de l’église en pénitents. Devant moi, commença le combat de Carnaval et Carême. A ma gauche, le prince protestant, avide de chair et vorace de victuailles, Carnaval  le calviniste . Obèse, avec sa brochette flambée et son blason de cochon de lait. Il chevauchait un tonneau de vin et  lançait les dés. Les chiffres lui indiquaient les bouchées.A ma droite, Carême  le catholique , maigre et triste, tel un spectre papal. Couleur de Mercredi des Cendres, comme encore isolé dans le désert.  Divisé par le rêve œcuménique et la reddition huguenote.Les deux fois hésitèrent à se battre et lorsqu’elles m’aperçurent, elles m’encerclèrent.    Le bouffon gesticula sous la lumière et me livra.- Sires, voici l’errant ! Ce pérégrin s’est emparé du cheval de bois !- Impie ! Tu as choisi l’apostasie ! hurla le protestant.- Tu as volé le jouet des justes nés ! poursuivit le catholique. Pour ce crime de lèse- bébé, nous restaurons pour toi la fidèle Inquisition. - Sieurs ! coupai- je. J’ai sauvé mon semblable du calvaire ! Je l’ai délivré des jeux d’enfants, au péril de ma vie.  Ils allaient l’assassiner !J’alignais mes armoiries dans l’axe de l’astre solaire, bien décidé à viser les yeux.Le prince Carnaval s’agita sur son tonneau.- Qu’on le fasse bouillir dans les urines de Luther et qu’on le serve entier dans mon auge !Carême fixa Carnaval et d’une voix grave ouvrit une joute verbale sans précédent. - Deus lux mea !  Carnaval chancela sur la barrique. Il vociféra.- Sola gratia !- Corpus christi !- Sola fide !- Christi crux est mea lux !- Soli deu gloria !- Agnus dei !- Ecclesia semper reformada !Carême leva les bras.- Vae victis ! Carnaval rota. Ils devaient se jeter des sorts, aussi en profitais-je pour fuir. Mais un palefrenier malfaisant agrippa mon encolure. Le jugement tomba.   - Qu’on l’enferme dans les Proverbes Flamands ! Il survivra s’il en choisit un.Je m’évanouis dans le cœur de Traumhose.Une pluie tiède me ramena à la vie. Je me redressai et contemplai l’humanité avant de m’en détourner. Elle triomphait dans sa turpitude originelle. Foi de Breda, je vis de mes prunelles assaillies par la vile gestation, une femme revêtir son mari d’une cape bleue. La folle à la grenouille avait raison. Et ici, un berger jetant des roses aux pourceaux. Je marchais d’un pas  non sevré. J’hésitai à découvrir les sentences des sapiens. Deux hommes se tenaient par le nez. Une femme avança vers eux, elle portait de l’eau dans une main et dans l’autre, du feu. Je progressais, apeuré, parmi les fous et les démons et arrivais près d’un pavillon. Qu’est- ce ? Un hideux se confesser au diable et un pubère se cogner la tête contre le mur. J’observais l’oiseau, envoûté, par ses ailes grises. Juchée sur une table, la cigogne recevait le renard. Un bougre bâillait devant le four, un autre voyait danser les ours !Je vacillais et atteignis l’estuaire. Les porcs erraient dans les blés, et lui ? Le bigre mangea du feu et déféqua des étincelles. J’entrais dans l’eau avec les prémices du galop, comme ensorcelé par les sirènes au pilori. Je vis un homme chier sur le gibet !  *Pitié ! J’accélérai et me mis à prier l’écurie. Pour la première fois de mon illustre vie, j’appelai à l’aide tous les équidés. Le zèbre et son costume d’incarcéré, l’ne et son audace obstiné face au menace du fermier.Le salut était là à quelques brasses. Une barque à voiles bravait le supplice.   Je me glissais à bord tel un rescapé et sur l’ultime frontière terrestre, j’assistais au massacre des innocents, écarlates sous les lances d’Alvarez de Toledo, duc d’Albe, grand d’Espagne, gouverneur des Pays-Bas ! Je lui aurais donné les clés de la ville et les oranges empoisonnées. La reddition du chevalier.  La tempête a cessé, et la barque a sombré. Je nageais, la crinière alourdie par les mes, dans une eau assoupie, noire et rubis. Elle cachait des chimères infernales et des fantômes en furie. Je sus en voyant le vaisseau impérial de Maximilien, échoué, captif du sable et du falun, que je caressais les flancs de la créature. Le feu flamboyait à l’horizon. J’entendis les damnés se réfugier dans l’oraison des abîmes, et, écrasant la terre ouverte, la dame de mon cœur courait vers la gueule de l’Enfer. La Dulle Griet était là ! Je m’inclinai devant Margot la folle, fille de mon roi.Sa majesté Gulla m’avait promis la récompense de l’hymen. J’honorerai les ébats en offrant de royaux émois. Je hélai la braie.- Ô beauté inédite, nymphe rocambolesque, Breda, le brave du Brabant, a combattu pour vous ramener à la raison chevaleresque. Votre Paladin est un cheval divin. Montez en amazone. La passion sans armure et les cris du dindon !J’ajustai le casque et le plastron. Horreur ! J’avais perdu la crête. Margot la noire semblait une géante. L’épée au poing, elle ramassa à la hâte les poêles et les assiettes et s’immobilisa devant la gueule des Enfers. Elle se tourna vers moi et fit une révérence, gracieuse comme l’espadon dont elle avait dérobé le rostre pour en façonner l’épée.  Le sourire édenté, elle m’avoua:- Breda, libère- moi du lit de mon amant !Elle se laissa couler dans la bouche de Satan. Tel le reptile qui mue, Margot fit glisser sa peau de métal, et affranchie de l’armure et des armoiries, plongea nue dans le lait de Léthé. Je galopais, endiablé d’amour fol. Breda du Brabant, ta noce florale et ferrée prend fin ! J’allais être couvert de pommes d’or.Les dents aiguisées de la Bête étincelaient derrière moi maintenant. Dès l’orée de la gorge, je sus que la princesse m’échappait. Je fermais les yeux. Les lèvres fardées d’essences humaines se refermèrent sur moi. Je commençais l’ascension des falaises du cortex. Les Enfers se blottissaient là. Mes sabots s’emparèrent du berceau. La valse d’enfance dans son évanouissement dévoila une porte. Une porte transformée en bascule. J’entendis l’hérédité battre de l’autre côté.  Un vent glacial parcourut l’aorte des Enfers. Je franchis la trappe. Des oiseaux s’envolèrent. La terre gelée me fit trébucher. La campagne du Brabant reposait sous l’hiver. Je m’appuyais contre un arbre. Le silence des noces de neige me terrifia. Pourtant, au loin, à la surface des eaux évanouies, les hommes jouaient parmi les flots et s’amusaient sur la glace. J’étais revenu parmi ceux que je fuyais. Sans princesse et sans chevalier. Je ne pouvais plus y demeurer. Déjà autour de moi, les oiseaux se rassemblaient, se posant ça et là sur les hanches de mon squelette. Les choucas étaient aussi grands que moi. Je fixai une ultime fois le ciel. Deux ailes immaculées voilèrent la lumière. Je tressaillis. C’était lui ! L’ange assassin s’empara de moi. Je vis Breda, le brave destrier, hennir et se cabrer. L’archange s’envola.- Où me mènes- tu, sanglant chérubin? * Les Proverbes Flamands, 1559  Pieter Bruegel.Procès Verbal de Sieurs Carême et Carnaval…..- Dieu est ma lumière !- Par la grâce seule !- Le corps du Christ !- Seule la foi compte !- La croix du Christ est ma lumière !- A Dieu seul la gloire !- Agneau de Dieu !- L’Eglise doit se réformer sans cesse !- Malheur aux vaincus ! 

1569
Il y avait dans la province des Pays-Bas, un preux poulain, un hardi rustique, qui s’était éparpillé corps et esprit, disséminant ça et là les sueurs de son labeur. Il récolta l’horizon et s’endormit dans l’écurie. Un soir en fin de fenaison, il se réveilla…
Au sortir d’un coït d’avec Déméter, déesse agricole, je me retrouvai ahuri et tombai lourdement du lit de la Terre-mère  pour admirer sur mon corps comblé, les baisers de la vérole. Diane, mit ma crinière à prix.Je me redressai prestement pour laisser choir les fragments champêtres de mon être dérisoire et devins alors un illustre cheval, bien décidé à déployer sur les nobles et les rustres mon fabuleux étendard.Je suis Breda du Brabant. Je devais me présenter devant mon roi avec la ferme intention de détruire la Maison de Habsbourg et de chasser les espagnols des Pays-Bas.J’abandonnai la gaudriole et les haillons pour me vêtir d’une carapace folle et d’un plastron. Mon armure, faite d’étain se composait d’un haubert en mailles de Cornouaille piquées d’écailles de brochet et d’un heaume surmonté d’une crête de dindon. Ainsi paré, je triomphais en poulinière avisée et mirais l’équidé sur la pomme. Je vis une vieille rosse toute bosselée,  grise pommelée comme une génisse. J’engloutis le fruit avec la rage d’une ancestrale rombière à qui l’on eût refusé de se cabrer.Le venin me choyait. je me secouai promptement et envisageai d’examiner l’identité génitale de cette haridelle, de cette carne embaumée de fumier. Je découvris avec stupeur que je n’étais plus ni jument ni cheval. J’en fus ravi, m’épargnant ainsi la farandole phallique et l’inconstance de la gestation. J’étais devenu un destrier androgyne.Je projetai alors le chanfrein sur la porte de l’écurie.- Quelle noblesse de robe ! Quelle force de caractère ! Digne de ma bravoure !    Breda, celui dont les naseaux luisent sous le vent du nord. Je récompensais le digne destrier en allant, léger, cueillir de la valériane et du millepertuis.   J’avais désormais les faveurs de la reine, je pouvais me présenter devant le mari. 

Telle Minerve sortant du crâne de Jupiter, le roi Gulla s’arracha du sein de la poussière. Il portait un casque ailé des hélices d’un moulin. Sa calotte de métal était coiffée d’un hibou et d’un balai. Le vénérable suzerain s’apprêtait à la guerre contre les anges rebelles. Il avait la bouche grande ouverte et rugissait sa gloutonnerie pour que sa panse puisse à jamais se repaître. Le monocle sur son œil droit était une assiette. Il bâtit sur moi une caverne lorsqu’il gronda.- Seules les veines bleues peuvent chevaucher devant moi ! Qu’oses- tu sang terreux ?   Je crus m’évanouir.- Si…Sire, devant vous sied Breda le hardi votre humble…- Eole ! Que vois- je ? Quelle sorcellerie a accouché ce cheval ? - Mais Sire, Breda est le plus brave destrier du royaume et lorsque j’ aurai émasculé tous les étalons d’Eindhoven et poulainisé toutes les berges du Brabant, Je deviendrai un magnifique palefroi pour votre gloire.
Le roi éclata de rire.- Roussin ! Tu es une hérésie ! Tu auras les sabots au pilori !Je chancelais sous la damnation.- Pitié Sire, je n’ai commis aucune infamie ! Grâce pour ma vie, je vous en supplie.Le roi avança l’œil et fixa la bête. -Soit !  Eole, fais le hennir ! Je m’exécutais avec joie et rêvais de devenir le pur-sang d’Attila. De toutes mes forces j’étreignais l’encolure, je tirais la ganache et plongeais le plastron dans le poitrail. Je secouais la tête comme à la parade. Je désespérais de ne pouvoir chanter, aussi, désemparé, je falsifiais le garrot en rehaussant mes sabots. J’allais viser les jarrets lorsque ma queue remua. Je pressais alors la croupe et soudain, devant sa  majesté Gulla, je vomis des fleurs et déféquais des graines en gémissant comme une pouliche. J’en fus navré. Je m’efforçai de sauver ma robe.- Voyez Sire, voyez cette santé sans pareille ! Le plus sain du royaume, le plus…- Ce fumier comblera mes tulipes ! -Je marcherai pour votre gloire pendant l’éternité.Le roi parut flatté.- Tu trouveras dans ton périple un cheval inégalé mais prends garde il est grandement convoité. Quelles sont tes armes ?- Je n’ai point de rivaux pour la force et l’acuité, et, si mes sens venaient à défaillir, je possède une silhouette d’hirondelles. - Tu devras te munir d’un cavalier ! cria le roi. Un chevalier aussi beau que ton blason !
- Sire, je dispose déjà d’illustres armoiries, vaillamment gagnées dans les champs d’avoine ! Mirez Sire et admirez cet écu princier.J’affichais, tout agité, mes flancs et dévoilais fièrement mon emblème sous le roi médusé.Un âne assis sur une estrade d’école et coiffé d’une couronne nuptiale. Tel était l’écusson du cheval Breda le Brabançon.- La plus belle conquête de l’homme, Majesté.- Sors, quitte ce palais, lança Gulla désespéré.Mon amour propre était sérieusement balafré, mais le roi éclata en sanglots. Bon prince, je me retins devant sa Majesté.- Ma fille a été ensorcelée. De reine des équidés, elle a été travestie en humaine fardée. La princesse Dulle Griet la virginale est prisonnière. Tu te prétends seigneur de sang, Hongre ! Deviens son prince de cœur, arrache- la aux enfers et déflore son secret. Alors, tu seras couvert de fruits des Hespérides.Jamais pareil honneur ne me fut fait. Je fis une gracieuse révérence à mon roi qui m’exhorta:- Va, claque pain, et qu’Eole guide tes sabots de genet !Je me jetai, éperdu, sur  mon souverain et apposais mes naseaux sur sa couronne. je titubais et dans un tumulte de sabots, m’étalais et m’endormis dans l’écurie. Ma force fléchit sous le fardeau des fleurs englouties….

Au matin d’une nuit d’insomnie, je triomphais dans la chevalerie. Je n’avais plus qu’une idée en esprit, m’octroyer un écuyer.Je marchais depuis dix sabliers, lorsque je vis sur un sentier de pierres, un jeune homme, assis, regardant le ciel face à la mer.J’approchais avec élégance pour l’honorer. Le jeune premier paraissait en pleine santé et s’activait à plumer un aigle.- Holà ! Jeune damoiseau, sois mon écuyer et ta réputation est faite ! dis- je plein d’entrain.- Que désires- tu, pauvre dromadaire ? répondit le jouvenceau.- Doucement pubère ! ordonnai- je. Une offre de Breda ne se refuse pas.- Va, piètre rosse, je t’épargne ! Reprends ta route de trépas !J’allais fendre en deux ce nouveau- né. Des quatre fers, séparer l’homme de Dieu.

Le jouvenceau se redressa. Il était tout nu et ma foi, plutôt qu’un jeune sot, il semblait être né d’un taureau. Il tenait dans ses mains deux ailes géantes et son dos de statue luisait sous une cire de spermaceti. Il avait dû triompher d’un cachalot, ce n’était point un écuyer, il était déjà chevalier. Un instant, je frissonnai du crin. Mais, ce beau page, en costume d’Adam, m’avait offensé et refusé avec outrage. Je fonçais sur lui avec frénésie pour le réduire en cendres.Agile, il fixa les ailes sur ses omoplates d’éphèbe et vif comme le feu, s’envola. Je restais éberlué. Trois hommes s’approchèrent alors de moi. Il y avait un paysan et son sillon, un pâtre et son troupeau, un pêcheur et son filet. Tous trois fixèrent les cieux.- Cet insolent finira par se brûler ! dit le Paysan.- Honore ton père ! ordonna le pâtre. - Repens- toi, Icare ! pria le pêcheur. Le ciel s’obscurcit et l’effronté chuta des nuages. Il piquait droit sur nous les ailes en désordre. Les trois prophètes se retirèrent, détournant leur regard d’Icare devenu homme. Un nuage de poussière se délaya dans la brume. L’homme oiseau sombra dans l’écume….Je le vis surgir hors de l’eau mais à l’envers. Il gesticulait tel un insecte estropié. Ses jambes se débattaient comme pour fuir les loups. Je me ruais sur lui pour achever sa nage mais dans un éclair, un ange plongea en piqué et traversa Icare de sa divine épée. Il remonta comme une comète dans l’éther où le combat des chérubins faisait rage. Les anges rebelles chutèrent et se perdirent dans les songes du Malin. Leurs ailes se déployèrent dans la marmite des déchus et ils se mirent à nager avec délectation. Effréné, je rejoignis le sentier et plongeai sur les pierres. Je séchais mon armure en m’étirant comme une salamandre et songeais à la perte de mon écuyer. Mais ma bravoure et ma fidélité envers mon roi me firent relever. Je restai un instant interdit, suspendu à la vision de l’ange assassin. Je m’élançai dans la campagne pour m’abriter dans les bois. A l’orée, il y avait un attroupement de vieillards, tous plus chancelants les uns que les autres. J’approchais avec prudence et constatais qu’ils étaient les sujets de la reine Cécité. Soudain, le doyen des aveugles chuta. Les autres essayèrent de s’accrocher à la gravité. Ici une branche, là une meule de foin. Ils finirent tous à terre. Je fonçai vers eux avec le fol espoir d’organiser l’escarmouche qui désignerait l’écuyer comblé. J’aidai le doyen à se relever, à grands coups de jarrets, et lorsqu’il me fit face, lui lançai :   - Sublime sénile, j’ai besoin d’un cavalier ! Le mien s’est perdu, égaré entre mythe et réalité.

Les vieillards m’encerclèrent, menaçants. Le patriarche inspira profondément. - Tu sens la fiente de mouette, canasson ! As-tu traversé la mer pour cette requête ? Qu’y a-t-il de l’autre côté ?Je frappais le sol avec furie,  mais renonçais, résigné.Je fixais le doyen et me souvins de l’aveugle de Bethsaïde.- Et toi, roi d’ébène, répondis- je, qu’y a-t-il de l’autre côté ?Le vieillard me sourit. - Il y a le silence des couleurs inconnues et le triomphe des sens. Tiens, prends ces éperons et fixe les à tes sabots , ils te guideront parmi les fragments de ta réalité ! J’ai connu ton monde, il se dilue dans l’obscurité. Prends-le et fais- moi don d’une canne. La charité est œuvre de destrier ! Même d’un aigrefin égaré. J’accédai à ses suppliques avec superbe.- Soit ancêtre, je vais soulager tes souffrances en t’offrant la béquille d’un géronte !Je saluai cette assemblée déliquescente et partis en toute hâte à la recherche d’une canne de bois, de sucre, ou de jonc, peu m’importait désormais. Je devais fuir ses suppôts de Cécité et honorer enfin un cavalier.Je traversai un champ de foin rasé qui longeait la forêt et après m’être vaillamment battu contre des ronces et des orties, j’arrivai à une ferme isolée, gardée par des taupes et un taureau fraîchement castré. Tout en silence, je commençai l’exploration de la grange puis de la porcherie. Je trouvai bientôt l’objet de désir du doyen.Elle était là, terrorisée, captive des pourceaux. Elle sautait  sur les groins et les graisses avec ses palmes orange et ses cris de détresse. Mais elle avait les ailes cendrées et le colvert.Je décidai de la laisser à son sort et je jetai mon dévolu sur une oie domestique. Je lui sautai dessus avec une vivacité de jeune premier et la serrai fort contre ma ganache. Le jars, ce mari jaloux, m’agressa avec une violence inouïe. A force de coups de bec enragés, mon armure devint un corps d’hématomes. Aussi, je craignis pour ma vie et lançai au loin ce volatile féminin trop convoité.Et tant pis pour la canne du patriarche ! Il n’aura qu’à cueillir une branche de hêtre.

Je poursuivis ma route à travers bois sous les chants de la bergeronnette et du pic épeiche. Je musardais dans la pastorale et puis le souvenir de l’ange assassin revint lentement m’assaillir. Je courus pour le fuir. Le bois devint une forêt dense.


Aussitôt, un tumulte invisible envahit les arbres. Je baissai la croupe en désordre et rampai jusqu’une anfractuosité vitale. Je pus voir avec terreur le vacarme. Au pied de la falaise, deux armées luttaient et se massacraient pour le salut de leurs âmes. Les guerriers, en nombre infini, trop nombreux pour mes sabots, portaient des armures hérissées de piquants et étaient coiffés de gypaètes. Tels des sauriens qui se déchiquettent. Plaqué sur le ventre, je creusais la terre pour me couvrir de lichen. Je devais rester lucide pour survivre à la Bête militaire. Ah ! Si seulement j’eus des fragments de Pégase.   Epouvanté, je regardai partout et aperçus soudain, sur un piton rocheux, deux hommes à l’écart du chaos.  Je fixais le ciel. L’effroi provoqué par l’ange assassin me choyait. D’un bond, je sautai sur l’aire des deux réfugiés et me présentai sans trembler.- Sieurs, je suis Breda du Brabant, illustre cheval de sa Majesté Gulla. A qui ai-je l’honneur ?Celui qui portait l’écu amarante me regarda avec dédain.- Arrière rossard lépreux ! Comment oses- tu grimper sur le mont Guilboa ?-  Foi de Breda, je…- Silence pur-sang païen ! Je suis Jonathan, prince du pistachier térébinthe et voici mon père, Saül, roi de la vallée d’Elah ! Incline- toi, triste tête !Je dirigeais mes éperons en direction de l’effronté avec la ferme intention de le rosser.- Shalom, mon fils ! coupa le roi. Shalom alekhem, noble nomade.Je m’inclinai devant une telle équité et repris de plus belle.
- Toutes ces lances verticales ! Sont- ce les troupes espagnoles conduites par le barbare Alvarez de Toledo ?- Père, je vais chasser ce profane ! Il ne reconnaît pas l’ennemi ! Saül enfonça son épée dans la roche, la lame face au ciel. - Noble étranger ! Le géant Goliath a fait le grand voyage, mais les philistins vaincront ici avant l’avènement de la lune. Il est trop tard pour mon fils et moi. J’ai désobéi à Yahvé. Les trompettes de Jéricho retentissent déjà.Saül avança vers Jonathan et l’enlaça.- Va en paix mon fils ! Et que les portes du paradis s’ouvrent devant toi.Puis le roi Saül me fixa.- Sauve toi monture  ! Je m’en remets à la grâce de l’Eternel !- Attends ô roi ! Faisons un prisonnier. Reste t-il des géants dans la multitude ? J’ai besoin d’un cavalier !Le père et le fils firent face à leurs épées et comptèrent jusqu’à sept. Je restai muet sous l’incompréhension. Puis, dans un formidable élan, Saül se suicida. La gorge tranchée par son épée. Horrifié,  je m’enfuis comme un aliéné, n’assistant pas à la passion de son fils. La gloire du père et le triomphe du plasma.
La forêt était derrière moi maintenant. Je ralentis ma course pour m’engager sur la route du ciel et de l’enfer. Je m’arrêtais, sidéré par une vieille paysanne nageant, nue, dans un étang à grenouilles. Elle me fixa un instant puis caressa l’eau. J’accourus au trot en gonflant le poitrail. A dame hors d’âge, respect d’usage.- Ancestrale seiche, pardonnez- moi de troubler votre bain de carne mais je cherche mon chemin. Y a-t-il une ville non loin, comtesse agraire ? demandai- je dans une sublime révérence.Elle observa la propagation de l’onde.- Je vois un cheval magique ! - Un cheval magique ? ! Où est- il étrange femme ? coupai- je avec euphorie.- Il est ensorcelé par Traumhose, la ville humaine ! Le galop inachevé dans le jardin d’enfant.Je regardai les grenouilles sauter autour d’elle.- Que dis- tu puissante insensée ! hennis- je. Existe-t-il une ville animale, sorcière avisée ?- Je vois la truie débonder le tonneau ! Et la dame revêtir son mari d’une cape bleue. *La mare clapotait avec fougue. La paysanne stimulait son miroir.- Je vois les gros poissons manger les petits. Et un homme baiser l’anneau.
Mes sublimes éperons, don du doyen, allaient sur cette folle éreinter le dos et les reins. Mais dans le ciel de Flandre, réapparut l’ange assassin. Contraint d’exempter de coups la maléfique, pour me protéger de la lumière de l’archange, je mis la crinière sur les yeux et m’enfuis vers les remparts qui brillaient sous le soleil ailé. La vieille paysanne ricana et embrassa une grenouille. Hagard, je franchis les portes de la ville. L’ange se retira de la carnation. Je restais figé. Devant moi, s’étalaient les Jeux d’enfants. Des centaines d’enfants captivés par la liberté, s’amusaient avec des quilles, des dés et des osselets de marcassin. Ils jouaient avec des bouts de bois, des cerceaux et des tonneaux. Ils envahirent le cœur et s’engouffrèrent dans les artères. Traumhose enfouissait consciencieusement ses sublimes sujets. Des enfants se couraient après avec des balais, d’autres inventaient des balançoires interdites. Les rires et les affres se mêlaient avec insouciance et façonnaient le squelette de l’innocence. Je n’osais me mêler à eux par peur d’être torturé. Je savais ce qu’ils faisaient aux lièvres et aux chats.      
Le jour finissait. Les enfants se donnèrent alors les mains et formèrent une auréole autour d’une statue équestre sans cavalier. Je repris vie !La sculpture, en bois, était un cheval à bascule.Mes yeux brillèrent comme une crinière. Les enfants tournaient, effrénés. Soudain la crécelle de la crèche retentit. Tous les enfants abandonnèrent leurs jeux et déguerpirent. La nuit était là, je restais seul au cœur de la ville évanouie. J’avançais vers la bête, envoûté par la bascule. Je me serais noyé sous les tropiques, s’il avait été cheval marin. Je me prosternais au pied de la statue et décrétais l’enlèvement du destrier, résolu à libérer ce coursier des enfers infantiles.Voilà ! Je pris place sur la selle de bois et m’élançai dans la cité. J’étais empli de bonheur mais mon corps sous l’armure s’évaporait dans les sueurs. Ce cheval était dépourvu d’élégant trot et de fol galop. Il ne pouvait que pivoter, s’incliner ou se renverser. Mais il libéra sa magie.Au milieu de la nuit, je fondis sous les efforts. Je n’avais fait que dix mètres ! A grands coups de flancs pour le faire avancer. Et lui, forte tête, restait le sourire figé dans le fagot de bois, régnant en maître !Je passais toute la nuit à promener ma monture puis à chercher une sortie dans cette citadelle de mauvais augure.Je dus tomber dans une torpeur de végétaux mais lorsque je revins à moi, le soleil matinal éblouissait déjà Carême et Carnaval.Tandis que je m’évertuais à apprivoiser mon carrosse, un bouffon, cousu d’un fourreau polychrome s’approcha. Il alluma son flambeau et m’interpella avec audace.- Pauvre argoulet ! As-tu payé l’octroi qui t’autorise à errer dans Traumhose ?  J’accélérai mes mouvements pour semer cet arlequin. Mes genoux et mes boulets cognaient sur ma monture. Le bouffon d’un pas tranquille dépassa à sa guise le chanfrein et les naseaux de bois. Je décidais de freiner mon destrier, nul doute blessé !- Ce jour est Fête forestière et tu arrives à l’heure de la chasse ! Les étrangers sont interdits dans l’enceinte sacrée. Suis- moi sans résister, roussin saugrenu ! Il me menaça de son flambeau. Je me souvins d’Icare. J’abandonnai le cheval royal et suivis avec angoisse ce baladin illuminé qui dansait la torche dressée……. Sous un soleil radieux !La cité sembla fondre. Le fou coloré m’arrêta brusquement d’un revers de main. J’entrais maintenant dans un monde renversé.La place grouillait d’humains achevés comme des créatures. Il y avait encore des enfants qui jouaient mais cette fois, se trouvaient les parents parmi eux. Des infirmes qui mendiaient, des marchands de poissons, des ivrognes costumés, des fidèles sortant de l’église en pénitents. Devant moi, commença le combat de Carnaval et Carême. 
A ma gauche, le prince protestant, avide de chair et vorace de victuailles, Carnaval  le calviniste . Obèse, avec sa brochette flambée et son blason de cochon de lait. Il chevauchait un tonneau de vin et  lançait les dés. Les chiffres lui indiquaient les bouchées.A ma droite, Carême  le catholique , maigre et triste, tel un spectre papal. Couleur de Mercredi des Cendres, comme encore isolé dans le désert.  Divisé par le rêve œcuménique et la reddition huguenote.Les deux fois hésitèrent à se battre et lorsqu’elles m’aperçurent, elles m’encerclèrent.    Le bouffon gesticula sous la lumière et me livra.- Sires, voici l’errant ! Ce pérégrin s’est emparé du cheval de bois !- Impie ! Tu as choisi l’apostasie ! hurla le protestant.- Tu as volé le jouet des justes nés ! poursuivit le catholique. Pour ce crime de lèse- bébé, nous restaurons pour toi la fidèle Inquisition. - Sieurs ! coupai- je. J’ai sauvé mon semblable du calvaire ! Je l’ai délivré des jeux d’enfants, au péril de ma vie.  Ils allaient l’assassiner !J’alignais mes armoiries dans l’axe de l’astre solaire, bien décidé à viser les yeux.Le prince Carnaval s’agita sur son tonneau.- Qu’on le fasse bouillir dans les urines de Luther et qu’on le serve entier dans mon auge !Carême fixa Carnaval et d’une voix grave ouvrit une joute verbale sans précédent. - Deus lux mea !  Carnaval chancela sur la barrique. Il vociféra.- Sola gratia !- Corpus christi !- Sola fide !- Christi crux est mea lux !- Soli deu gloria !- Agnus dei !- Ecclesia semper reformada !Carême leva les bras.- Vae victis ! Carnaval rota. Ils devaient se jeter des sorts, aussi en profitais-je pour fuir. Mais un palefrenier malfaisant agrippa mon encolure. Le jugement tomba.   - Qu’on l’enferme dans les Proverbes Flamands ! Il survivra s’il en choisit un.Je m’évanouis dans le cœur de Traumhose.
Une pluie tiède me ramena à la vie. Je me redressai et contemplai l’humanité avant de m’en détourner. Elle triomphait dans sa turpitude originelle. Foi de Breda, je vis de mes prunelles assaillies par la vile gestation, une femme revêtir son mari d’une cape bleue. La folle à la grenouille avait raison. Et ici, un berger jetant des roses aux pourceaux. Je marchais d’un pas  non sevré. J’hésitai à découvrir les sentences des sapiens. Deux hommes se tenaient par le nez. Une femme avança vers eux, elle portait de l’eau dans une main et dans l’autre, du feu. Je progressais, apeuré, parmi les fous et les démons et arrivais près d’un pavillon. Qu’est- ce ? Un hideux se confesser au diable et un pubère se cogner la tête contre le mur. J’observais l’oiseau, envoûté, par ses ailes grises. Juchée sur une table, la cigogne recevait le renard. Un bougre bâillait devant le four, un autre voyait danser les ours !Je vacillais et atteignis l’estuaire. Les porcs erraient dans les blés, et lui ? Le bigre mangea du feu et déféqua des étincelles. J’entrais dans l’eau avec les prémices du galop, comme ensorcelé par les sirènes au pilori. Je vis un homme chier sur le gibet !  *Pitié ! J’accélérai et me mis à prier l’écurie. Pour la première fois de mon illustre vie, j’appelai à l’aide tous les équidés. Le zèbre et son costume d’incarcéré, l’ne et son audace obstiné face au menace du fermier.
Le salut était là à quelques brasses. Une barque à voiles bravait le supplice.   Je me glissais à bord tel un rescapé et sur l’ultime frontière terrestre, j’assistais au massacre des innocents, écarlates sous les lances d’Alvarez de Toledo, duc d’Albe, grand d’Espagne, gouverneur des Pays-Bas ! Je lui aurais donné les clés de la ville et les oranges empoisonnées. La reddition du chevalier.  
La tempête a cessé, et la barque a sombré. Je nageais, la crinière alourdie par les mes, dans une eau assoupie, noire et rubis. Elle cachait des chimères infernales et des fantômes en furie. Je sus en voyant le vaisseau impérial de Maximilien, échoué, captif du sable et du falun, que je caressais les flancs de la créature. Le feu flamboyait à l’horizon. J’entendis les damnés se réfugier dans l’oraison des abîmes, et, écrasant la terre ouverte, la dame de mon cœur courait vers la gueule de l’Enfer. La Dulle Griet était là ! Je m’inclinai devant Margot la folle, fille de mon roi.Sa majesté Gulla m’avait promis la récompense de l’hymen. J’honorerai les ébats en offrant de royaux émois. Je hélai la braie.

- Ô beauté inédite, nymphe rocambolesque, Breda, le brave du Brabant, a combattu pour vous ramener à la raison chevaleresque. Votre Paladin est un cheval divin. Montez en amazone. La passion sans armure et les cris du dindon !J’ajustai le casque et le plastron. Horreur ! J’avais perdu la crête. Margot la noire semblait une géante. L’épée au poing, elle ramassa à la hâte les poêles et les assiettes et s’immobilisa devant la gueule des Enfers. Elle se tourna vers moi et fit une révérence, gracieuse comme l’espadon dont elle avait dérobé le rostre pour en façonner l’épée.  Le sourire édenté, elle m’avoua:- Breda, libère- moi du lit de mon amant !Elle se laissa couler dans la bouche de Satan. Tel le reptile qui mue, Margot fit glisser sa peau de métal, et affranchie de l’armure et des armoiries, plongea nue dans le lait de Léthé. Je galopais, endiablé d’amour fol. Breda du Brabant, ta noce florale et ferrée prend fin ! J’allais être couvert de pommes d’or.
Les dents aiguisées de la Bête étincelaient derrière moi maintenant. Dès l’orée de la gorge, je sus que la princesse m’échappait. Je fermais les yeux. Les lèvres fardées d’essences humaines se refermèrent sur moi. Je commençais l’ascension des falaises du cortex. Les Enfers se blottissaient là. Mes sabots s’emparèrent du berceau. La valse d’enfance dans son évanouissement dévoila une porte. Une porte transformée en bascule. 


J’entendis l’hérédité battre de l’autre côté.  Un vent glacial parcourut l’aorte des Enfers. Je franchis la trappe. Des oiseaux s’envolèrent. La terre gelée me fit trébucher. La campagne du Brabant reposait sous l’hiver. Je m’appuyais contre un arbre. Le silence des noces de neige me terrifia. Pourtant, au loin, à la surface des eaux évanouies, les hommes jouaient parmi les flots et s’amusaient sur la glace. J’étais revenu parmi ceux que je fuyais. Sans princesse et sans chevalier. Je ne pouvais plus y demeurer. Déjà autour de moi, les oiseaux se rassemblaient, se posant ça et là sur les hanches de mon squelette. Les choucas étaient aussi grands que moi. Je fixai une ultime fois le ciel. Deux ailes immaculées voilèrent la lumière. Je tressaillis. C’était lui ! L’ange assassin s’empara de moi. Je vis Breda, le brave destrier, hennir et se cabrer. L’archange s’envola.- Où me mènes- tu, sanglant chérubin? 
* Les Proverbes Flamands, 1559  Pieter Bruegel.

Procès Verbal de Sieurs Carême et Carnaval…..
- Dieu est ma lumière !- Par la grâce seule !- Le corps du Christ !- Seule la foi compte !- La croix du Christ est ma lumière !- A Dieu seul la gloire !- Agneau de Dieu !- L’Eglise doit se réformer sans cesse !- Malheur aux vaincus ! 


luttaient et se massacraient pour le salut de leurs âmes. Les guerriers, en nombre infini, trop nombreux pour mes sabots, portaient des armures hérissées de piquants et étaient coiffés de gypaètes. Tels des sauriens qui se déchiquettent. Plaqué sur le ventre, je creusais la terre pour me couvrir de lichen. Je devais rester lucide pour survivre à la Bête militaire. Ah ! Si seulement j’eus des fragments de Pégase.   Epouvanté, je regardai partout et aperçus soudain, sur un piton rocheux, deux hommes à l’écart du chaos.  Je fixais le ciel. L’effroi provoqué par l’ange assassin me choyait. D’un bond, je sautai sur l’aire des deux réfugiés et me présentai sans trembler.- Sieurs, je suis Breda du Brabant, illustre cheval de sa Majesté Gulla. A qui ai-je l’honneur ?Celui qui portait l’écu amarante me regarda avec dédain.- Arrière rossard lépreux ! Comment oses- tu grimper sur le mont Guilboa ?-  Foi de Breda, je…- Silence pur-sang païen ! Je suis Jonathan, prince du pistachier térébinthe et voici mon père, Saül, roi de la vallée d’Elah ! Incline- toi, triste tête !Je dirigeais mes éperons en direction de l’effronté avec la ferme intention de le rosser.- Shalom, mon fils ! coupa le roi. Shalom alekhem, noble nomade.Je m’inclinai devant une telle équité et repris de plus belle.
- Toutes ces lances verticales ! Sont- ce les troupes espagnoles conduites par le barbare Alvarez de Toledo ?- Père, je vais chasser ce profane ! Il ne reconnaît pas l’ennemi ! Saül enfonça son épée dans la roche, la lame face au ciel. - Noble étranger ! Le géant Goliath a fait le grand voyage, mais les philistins vaincront ici avant l’avènement de la lune. Il est trop tard pour mon fils et moi. J’ai désobéi à Yahvé. Les trompettes de Jéricho retentissent déjà.Saül avança vers Jonathan et l’enlaça.- Va en paix mon fils ! Et que les portes du paradis s’ouvrent devant toi.Puis le roi Saül me fixa.- Sauve toi monture  ! Je m’en remets à la grâce de l’Eternel !- Attends ô roi ! Faisons un prisonnier. Reste t-il des géants dans la multitude ? J’ai besoin d’un cavalier !Le père et le fils firent face à leurs épées et comptèrent jusqu’à sept. Je restai muet sous l’incompréhension. Puis, dans un formidable élan, Saül se suicida. La gorge tranchée par son épée. Horrifié,  je m’enfuis comme un aliéné, n’assistant pas à la passion de son fils. La gloire du père et le triomphe du plasma.
La forêt était derrière moi maintenant. Je ralentis ma course pour m’engager sur la route du ciel et de l’enfer. Je m’arrêtais, sidéré par une vieille paysanne nageant, nue, dans un étang à grenouilles. Elle me fixa un instant puis caressa l’eau. J’accourus au trot en gonflant le poitrail. A dame hors d’âge, respect d’usage.- Ancestrale seiche, pardonnez- moi de troubler votre bain de carne mais je cherche mon chemin. Y a-t-il une ville non loin, comtesse agraire ? demandai- je dans une sublime révérence.Elle observa la propagation de l’onde.- Je vois un cheval magique ! - Un cheval magique ? ! Où est- il étrange femme ? coupai- je avec euphorie.- Il est ensorcelé par Traumhose, la ville humaine ! Le galop inachevé dans le jardin d’enfant.Je regardai les grenouilles sauter autour d’elle.- Que dis- tu puissante insensée ! hennis- je. Existe-t-il une ville animale, sorcière avisée ?- Je vois la truie débonder le tonneau ! Et la dame revêtir son mari d’une cape bleue. *La mare clapotait avec fougue. La paysanne stimulait son miroir.- Je vois les gros poissons manger les petits. Et un homme baiser l’anneau.
Mes sublimes éperons, don du doyen, allaient sur cette folle éreinter le dos et les reins. Mais dans le ciel de Flandre, réapparut l’ange assassin. Contraint d’exempter de coups la maléfique, pour me protéger de la lumière de l’archange, je mis la crinière sur les yeux et m’enfuis vers les remparts qui brillaient sous le soleil ailé. La vieille paysanne ricana et embrassa une grenouille. Hagard, je franchis les portes de la ville. L’ange se retira de la carnation. Je restais figé. Devant moi, s’étalaient les Jeux d’enfants. Des centaines d’enfants captivés par la liberté, s’amusaient avec des quilles, des dés et des osselets de marcassin. Ils jouaient avec des bouts de bois, des cerceaux et des tonneaux. Ils envahirent le cœur et s’engouffrèrent dans les artères. Traumhose enfouissait consciencieusement ses sublimes sujets. Des enfants se couraient après avec des balais, d’autres inventaient des balançoires interdites. Les rires et les affres se mêlaient avec insouciance et façonnaient le squelette de l’innocence. Je n’osais me mêler à eux par peur d’être torturé. Je savais ce qu’ils faisaient aux lièvres et aux chats.      
Le jour finissait. Les enfants se donnèrent alors les mains et formèrent une auréole autour d’une statue équestre sans cavalier. Je repris vie !La sculpture, en bois, était un cheval à bascule.Mes yeux brillèrent comme une crinière. Les enfants tournaient, effrénés. Soudain la crécelle de la crèche retentit. Tous les enfants abandonnèrent leurs jeux et déguerpirent. La nuit était là, je restais seul au cœur de la ville évanouie. J’avançais vers la bête, envoûté par la bascule. Je me serais noyé sous les tropiques, s’il avait été cheval marin. Je me prosternais au pied de la statue et décrétais l’enlèvement du destrier, résolu à libérer ce coursier des enfers infantiles.Voilà ! Je pris place sur la selle de bois et m’élançai dans la cité. J’étais empli de bonheur mais mon corps sous l’armure s’évaporait dans les sueurs. Ce cheval était dépourvu d’élégant trot et de fol galop. Il ne pouvait que pivoter, s’incliner ou se renverser. Mais il libéra sa magie.Au milieu de la nuit, je fondis sous les efforts. Je n’avais fait que dix mètres ! A grands coups de flancs pour le faire avancer. Et lui, forte tête, restait le sourire figé dans le fagot de bois, régnant en maître !Je passais toute la nuit à promener ma monture puis à chercher une sortie dans cette citadelle de mauvais augure.Je dus tomber dans une torpeur de végétaux mais lorsque je revins à moi, le soleil matinal éblouissait déjà Carême et Carnaval.Tandis que je m’évertuais à apprivoiser mon carrosse, un bouffon, cousu d’un fourreau polychrome s’approcha. Il alluma son flambeau et m’interpella avec audace.- Pauvre argoulet ! As-tu payé l’octroi qui t’autorise à errer dans Traumhose ?  J’accélérai mes mouvements pour semer cet arlequin. Mes genoux et mes boulets cognaient sur ma monture. Le bouffon d’un pas tranquille dépassa à sa guise le chanfrein et les naseaux de bois. Je décidais de freiner mon destrier, nul doute blessé !- Ce jour est Fête forestière et tu arrives à l’heure de la chasse ! Les étrangers sont interdits dans l’enceinte sacrée. Suis- moi sans résister, roussin saugrenu ! Il me menaça de son flambeau. Je me souvins d’Icare. J’abandonnai le cheval royal et suivis avec angoisse ce baladin illuminé qui dansait la torche dressée……. Sous un soleil radieux !La cité sembla fondre. Le fou coloré m’arrêta brusquement d’un revers de main. J’entrais maintenant dans un monde renversé.La place grouillait d’humains achevés comme des créatures. Il y avait encore des enfants qui jouaient mais cette fois, se trouvaient les parents parmi eux. Des infirmes qui mendiaient, des marchands de poissons, des ivrognes costumés, des fidèles sortant de l’église en pénitents. Devant moi, commença le combat de Carnaval et Carême. 
A ma gauche, le prince protestant, avide de chair et vorace de victuailles, Carnaval  le calviniste . Obèse, avec sa brochette flambée et son blason de cochon de lait. Il chevauchait un tonneau de vin et  lançait les dés. Les chiffres lui indiquaient les bouchées.A ma droite, Carême  le catholique , maigre et triste, tel un spectre papal. Couleur de Mercredi des Cendres, comme encore isolé dans le désert.  Divisé par le rêve œcuménique et la reddition huguenote.Les deux fois hésitèrent à se battre et lorsqu’elles m’aperçurent, elles m’encerclèrent.    Le bouffon gesticula sous la lumière et me livra.- Sires, voici l’errant ! Ce pérégrin s’est emparé du cheval de bois !- Impie ! Tu as choisi l’apostasie ! hurla le protestant.- Tu as volé le jouet des justes nés ! poursuivit le catholique. Pour ce crime de lèse- bébé, nous restaurons pour toi la fidèle Inquisition. - Sieurs ! coupai- je. J’ai sauvé mon semblable du calvaire ! Je l’ai délivré des jeux d’enfants, au péril de ma vie.  Ils allaient l’assassiner !J’alignais mes armoiries dans l’axe de l’astre solaire, bien décidé à viser les yeux.Le prince Carnaval s’agita sur son tonneau.- Qu’on le fasse bouillir dans les urines de Luther et qu’on le serve entier dans mon auge !Carême fixa Carnaval et d’une voix grave ouvrit une joute verbale sans précédent. - Deus lux mea !  Carnaval chancela sur la barrique. Il vociféra.- Sola gratia !- Corpus christi !- Sola fide !- Christi crux est mea lux !- Soli deu gloria !- Agnus dei !- Ecclesia semper reformada !Carême leva les bras.- Vae victis ! Carnaval rota. Ils devaient se jeter des sorts, aussi en profitais-je pour fuir. Mais un palefrenier malfaisant agrippa mon encolure. Le jugement tomba.   - Qu’on l’enferme dans les Proverbes Flamands ! Il survivra s’il en choisit un.Je m’évanouis dans le cœur de Traumhose.
Une pluie tiède me ramena à la vie. Je me redressai et contemplai l’humanité avant de m’en détourner. Elle triomphait dans sa turpitude originelle. Foi de Breda, je vis de mes prunelles assaillies par la vile gestation, une femme revêtir son mari d’une cape bleue. La folle à la grenouille avait raison. Et ici, un berger jetant des roses aux pourceaux. Je marchais d’un pas  non sevré. J’hésitai à découvrir les sentences des sapiens. Deux hommes se tenaient par le nez. Une femme avança vers eux, elle portait de l’eau dans une main et dans l’autre, du feu. Je progressais, apeuré, parmi les fous et les démons et arrivais près d’un pavillon. Qu’est- ce ? Un hideux se confesser au diable et un pubère se cogner la tête contre le mur. J’observais l’oiseau, envoûté, par ses ailes grises. Juchée sur une table, la cigogne recevait le renard. Un bougre bâillait devant le four, un autre voyait danser les ours !Je vacillais et atteignis l’estuaire. Les porcs erraient dans les blés, et lui ? Le bigre mangea du feu et déféqua des étincelles. J’entrais dans l’eau avec les prémices du galop, comme ensorcelé par les sirènes au pilori. Je vis un homme chier sur le gibet !  *Pitié ! J’accélérai et me mis à prier l’écurie. Pour la première fois de mon illustre vie, j’appelai à l’aide tous les équidés. Le zèbre et son costume d’incarcéré, l’ne et son audace obstiné face au menace du fermier.
Le salut était là à quelques brasses. Une barque à voiles bravait le supplice.   Je me glissais à bord tel un rescapé et sur l’ultime frontière terrestre, j’assistais au massacre des innocents, écarlates sous les lances d’Alvarez de Toledo, duc d’Albe, grand d’Espagne, gouverneur des Pays-Bas ! Je lui aurais donné les clés de la ville et les oranges empoisonnées. La reddition du chevalier.  
La tempête a cessé, et la barque a sombré. Je nageais, la crinière alourdie par les mes, dans une eau assoupie, noire et rubis. Elle cachait des chimères infernales et des fantômes en furie. Je sus en voyant le vaisseau impérial de Maximilien, échoué, captif du sable et du falun, que je caressais les flancs de la créature. Le feu flamboyait à l’horizon. J’entendis les damnés se réfugier dans l’oraison des abîmes, et, écrasant la terre ouverte, la dame de mon cœur courait vers la gueule de l’Enfer. La Dulle Griet était là ! Je m’inclinai devant Margot la folle, fille de mon roi.Sa majesté Gulla m’avait promis la récompense de l’hymen. J’honorerai les ébats en offrant de royaux émois. Je hélai la braie.

- Ô beauté inédite, nymphe rocambolesque, Breda, le brave du Brabant, a combattu pour vous ramener à la raison chevaleresque. Votre Paladin est un cheval divin. Montez en amazone. La passion sans armure et les cris du dindon !J’ajustai le casque et le plastron. Horreur ! J’avais perdu la crête. Margot la noire semblait une géante. L’épée au poing, elle ramassa à la hâte les poêles et les assiettes et s’immobilisa devant la gueule des Enfers. Elle se tourna vers moi et fit une révérence, gracieuse comme l’espadon dont elle avait dérobé le rostre pour en façonner l’épée.  Le sourire édenté, elle m’avoua:- Breda, libère- moi du lit de mon amant !Elle se laissa couler dans la bouche de Satan. Tel le reptile qui mue, Margot fit glisser sa peau de métal, et affranchie de l’armure et des armoiries, plongea nue dans le lait de Léthé. Je galopais, endiablé d’amour fol. Breda du Brabant, ta noce florale et ferrée prend fin ! J’allais être couvert de pommes d’or.
Les dents aiguisées de la Bête étincelaient derrière moi maintenant. Dès l’orée de la gorge, je sus que la princesse m’échappait. Je fermais les yeux. Les lèvres fardées d’essences humaines se refermèrent sur moi. Je commençais l’ascension des falaises du cortex. Les Enfers se blottissaient là. Mes sabots s’emparèrent du berceau. La valse d’enfance dans son évanouissement dévoila une porte. Une porte transformée en bascule. 


J’entendis l’hérédité battre de l’autre côté.  Un vent glacial parcourut l’aorte des Enfers. Je franchis la trappe. Des oiseaux s’envolèrent. La terre gelée me fit trébucher. La campagne du Brabant reposait sous l’hiver. Je m’appuyais contre un arbre. Le silence des noces de neige me terrifia. Pourtant, au loin, à la surface des eaux évanouies, les hommes jouaient parmi les flots et s’amusaient sur la glace. J’étais revenu parmi ceux que je fuyais. Sans princesse et sans chevalier. Je ne pouvais plus y demeurer. Déjà autour de moi, les oiseaux se rassemblaient, se posant ça et là sur les hanches de mon squelette. Les choucas étaient aussi grands que moi. Je fixai une ultime fois le ciel. Deux ailes immaculées voilèrent la lumière. Je tressaillis. C’était lui ! L’ange assassin s’empara de moi. Je vis Breda, le brave destrier, hennir et se cabrer. L’archange s’envola.- Où me mènes- tu, sanglant chérubin? 
* Les Proverbes Flamands, 1559  Pieter Bruegel.

Procès Verbal de Sieurs Carême et Carnaval…..
- Dieu est ma lumière !- Par la grâce seule !- Le corps du Christ !- Seule la foi compte !- La croix du Christ est ma lumière !- A Dieu seul la gloire !- Agneau de Dieu !- L’Eglise doit se réformer sans cesse !- Malheur aux vaincus ! 


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    lafaraday

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