Soeurs de Sang (16)

Frédéric Lamoth

Episode 16: N. quitte le domicile familial et cherche de l'aide.

Le journal de N.

 

J'ai décidé de partir. Je ne peux plus vivre dans mon trou comme une souris. Je ne peux plus être esclave de l'angoisse. A chaque fois qu'un bruit retentit dans la cage d'escalier, je suis comme possédée par les réflexes de cette peur animale. Je tremble, j'ai la nausée, un besoin irrépressible de me précipiter à la fenêtre. Je crois que je me jetterai dans le vide le jour où la police viendra. Mon jeune frère Sem a disparu depuis plusieurs jours. Nous ne savons pas où il est. Sans doute avec sa bande de copains, vivant plus ou moins dans la rue. Lui aussi a dû sentir le traquenard qui nous menace tous. Même ma mère ne peut l'ignorer, mais elle fait semblant de ne pas comprendre et veut croire que son fils est une victime qui n'a rien à voir avec tout ça.

Abel est dans un état préoccupant. Il a des poussées de fièvre. La plaie de l'épaule s'est infectée et il a probablement le pied cassé. Ma mère a fait venir une amie, une sage-femme qui habite dans le quartier. Elle a dit qu'il fallait l'emmener à l'hôpital. J'ai finalement décidé de payer le taxi avec ce qui me restait d'économies. Je l'ai accompagné ce matin jusqu'à l'entrée du service des urgences. J'ai dit qu'il était tombé d'une échelle. J'ai mis ma main sur son front en lui disant que tout irait bien. Puis je suis partie.

J'ai pris la direction opposée de la maison, remontant l'avenue jusqu'au centre-ville. Je savais où aller. Cela fait plusieurs jours que j'y songe. C'est mon seul espoir. Mademoiselle Monnin… Ma prof de français au cycle d'orientation. Elle nous avait dit qu'elle nous quittait pour aller au lycée Mondor. Je m'en souviens parfaitement. J'avais été tellement déçue de la voir partir. Pour une fois qu'il y avait quelqu'un de bien qui s'intéressait un peu à moi. Elle disait que j'étais intelligente, qu'il fallait me donner les moyens pour réussir. Elle me faisait travailler après les cours. Je faisais des rédactions sur des sujets libres dont nous parlions ouvertement. Et puis, du jour au lendemain, c'était fini. Elle n'a jamais expliqué les raisons de son départ. Je pense qu'elle avait simplement trouvé une meilleure place, dans un quartier moins pourri. Fatiguée de supporter les gosses à problèmes que nous étions. Pourtant, j'étais sûre qu'elle ne m'avait pas oubliée.

Le lycée Mondor se trouve à l'autre bout de la ville. J'ai marché toute la journée, sans m'arrêter, sans même prendre le temps de boire ou de manger. Il était quatre heures de l'après-midi quand je suis arrivée devant la grille de l'école, juste au moment où la sonnerie retentissait. Les élèves sont sortis. Des ados à peine plus jeunes que moi. Je me suis assise sur un banc, essoufflée. Je les regardais passer en ayant l'impression d'avoir vingt ans de plus qu'eux, tellement je me sentais à bout physiquement et mentalement. J'ai attendu encore une demi-heure. Plusieurs enseignants sont sortis. Je commençais à désespérer de la voir, quand elle est apparue à son tour. Je me suis immédiatement levée pour aller à sa rencontre. Elle m'a reconnue aussitôt, elle m'a appelée par mon prénom et j'ai su qu'elle était sincèrement heureuse de me retrouver. Mais son visage s'est assombri quand elle m'a vue de près. Elle a dû comprendre que quelque chose n'allait pas. Il faisait froid. Elle m'a proposé d'aller discuter dans un tea-room. Elle paraissait effarée en me voyant engloutir un thé chaud et un sandwich, comme si je n'avais pas mangé depuis plusieurs jours. Elle m'a demandé comment j'allais et ce que je faisais maintenant. Bien sûr, je n'osais pas lui raconter. J'ai seulement dit que ça n'allait pas et que j'avais quitté le domicile. Elle a dû remarquer les séquelles de mon œil au beurre noir, parce qu'elle m'a demandé si on m'avait fait du mal. J'ai dit qu'ils devenaient tous fous là-bas. Elle était forcément au courant de ce qui s'était passé. Elle a baissé la tête d'un air gêné et puis elle m'a demandé: « jure-moi que tu n'as rien à voir là-dedans. » Je ne me sentais pas le courage de mentir, j'ai fini par lui dire pour Abel. Elle est devenue carrément blême. « Mais tu te rends compte que c'est très grave ! » Le ton était celui d'un reproche. Son expression a changé et la peur se lisait maintenant sur son visage. Je comprenais que je la mêlais inévitablement à ça. J'ai été certainement naïve en pensant que je pouvais simplement venir et lui demander de l'aide. Elle écarquillait les yeux, ouvrait la bouche, et je lisais dans ses pensées: « mon Dieu, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire avec cette fille… » Elle m'a expliqué qu'elle vivait avec son fiancé. Il était absolument impossible que je vienne chez eux. Elle voulait m'aider, mais c'était au-dessus de ses forces, elle n'en avait pas les moyens. Je voyais bien qu'elle cherchait désespérément une solution et qu'elle n'en trouvait pas. Alors elle répétait: « Mais tu ne te rends pas compte… » Comme si j'étais encore une gamine qui ne comprenait rien à rien… Ou pire, comme si j'étais coupable… Coupable de vivre au milieu d'une telle misère. Coupable de la déranger, de perturber son petit confort, de menacer de tout chambouler sa vie. Je voyais bien qu'elle m'en voulait. Finalement, elle a payé les consommations et puis elle m'a tendu un billet de cent balles en disant: « c'est tout ce que je peux faire pour toi. »

Je ne voulais pas l'ennuyer plus longtemps. J'ai encore remercié en m'excusant de l'avoir dérangée. Elle m'a embrassée. Il y avait de la tendresse dans son geste, mais son visage exprimait surtout une profonde douleur, une déception. Et moi aussi j'ai eu mal à cause de ce doute, du fait de ne pas savoir si elle regrettait seulement de ne pas pouvoir m'aider ou si elle était tout simplement déçue de moi. Alors, comme une conne, pour nous faire encore plus souffrir, je lui ai dit que je n'avais pas oublié ses leçons, que j'écrivais, que je tenais un journal, puisqu'elle prétendait que j'avais du talent pour ça. « C'est bien », a-t-elle dit avant de fondre en larmes, puis elle s'est détournée et s'est éloignée d'un pas pressé.

Je me suis retrouvée seule sur mon banc dans la cour déserte. Il faisait vraiment froid à présent. La nuit tombait et je ne savais pas où aller. L'idée de rentrer chez moi m'a traversé l'esprit, mais je ne pouvais pas revenir en arrière sur ma décision. Mademoiselle Monnin m'avait tourné le dos une fois de plus, mais je la comprenais, au fond. Je n'avais pas le droit de la mettre en danger. J'étais devenue une paria. Je tripotais mon billet de cent euros et je ne pouvais m'empêcher de penser que j'aurais gagné le double en faisant le tapin plutôt que d'aller la voir. J'ai essayé de rentrer dans le bâtiment du lycée. Bien sûr, la porte était fermée. Il y avait une affiche placardée sur la porte vitrée, avec des numéros de téléphone. Service pour les enfants battus, les victimes d'abus sexuel. « Ne restez pas murés dans le silence, parlez ! » A croire qu'il y avait un dieu ou du moins une bonne âme pour veiller sur chaque malheureux de ce monde.

J'ai finalement décidé de me payer une nuit à l'hôtel avec l'argent de Mademoiselle Monnin. C'est vite claqué, mais tant pis. Je suis épuisée, je réfléchirai demain. Il y avait un petit motel pas loin derrière la gare. L'établissement avait l'air propre. Le type à la réception paraissait surpris de me voir seule, mais il n'a pas posé de questions. Il a à peine regardé ma carte d'identité avant de me donner la clé. J'ai pris une douche. Je suis maintenant assise à la table devant la fenêtre et je tiens mon journal. J'écris avec fougue, j'écris comme je respire, à pleines bouffées d'air pur. Je regarde la nuit à travers le fin rideau qui m'en préserve. La chambre est petite, mais le vide donne une impression de largesse. Il n'y a qu'un lit et le strict nécessaire. Un espace vierge rien que pour moi, une parcelle pour exister. Je me sens vraiment libre, pour la première fois. Je donnerais n'importe quoi pour prolonger cet instant. Demain, je sais ce qu'il me reste à faire, même si je m'étais promis de ne plus recommencer. Cela fait quelque temps que je n'ai plus eu d'appels. Je consulte la liste des numéros qui sont enregistrés dans mon portable. J'hésite à leur laisser un message. C'est drôle, je me souviens de chacun d'eux. Leurs manies, leurs odeurs, leurs présences oppressantes. Enfin, si c'est le prix de la liberté…

J'ai même retrouvé le numéro de la petite. La rencontre la plus étrange, la plus inattendue que j'aie vécue. Je préférais jusque-là ne plus y penser, surtout en sachant comment cela s'était terminé. Je revois précisément l'instant effroyable où elle a pris le couteau dans le ventre. Son visage, son expression d'horreur et de stupeur, se sont gravés dans mon esprit. Elle a survécu à cette blessure, j'en suis sûre. Je me suis sentie affreusement coupable de ce qui lui était arrivé. Aujourd'hui, pourtant, j'éprouve plutôt une sorte de rancœur à son égard, pour ne pas dire un dégoût. Elle me fait penser à Mademoiselle Monnin. Un cœur friable sous un vernis de beaux sentiments. A la différence qu'elle ne me considérait pas avec pitié, mais avec une sorte d'espoir, de fascination, qui me fait encore peur, comme si elle attendait de moi quelque chose d'exceptionnel, une faveur que personne d'autre n'aurait été en mesure de lui fournir. Je m'interroge encore à son propos, car je n'ai toujours pas compris ce qu'elle voulait. Nous avons à peine eu le temps d'échanger quelques mots. Je ne connais même pas son nom. Je suis tentée de la recontacter, en lui envoyant juste un SMS du genre : « comment ça va ? » Elle ne me répondra certainement pas et je m'inquiéterai pour elle.

C'est stupide, mais elle est probablement la seule personne que je voudrais voir en ce moment. La seule personne qui semble attendre quelque chose de moi… Ce que je ne peux pas donner, ce que je ne possède pas, mais que je céderai peut-être involontairement, sans même m'en rendre compte, en prenant le temps de l'écouter et d'entendre ce qu'elle a à me dire. En existant pour elle. Oui, la seule pour qui j'aurais encore une raison de survivre.

Signaler ce texte