Souvenirs écarlates - Extrait abrégé pour le concours "Festin cru"

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La soirée commençait agréablement. La chaleur étouffante s'estompait lentement, je pouvais donc me préparer à sortir tranquillement, optant pour une chemise blanche et un jean.

Ces derniers temps, j'allais souvent voir diverses oeuvres d'artistes les plus extravagants les uns que les autres. Ce soir, un buffet était organisé à la Galerie de la Voûte Céleste, par un artiste dont le nom ne me disait pas grand chose. Toutefois, ma soirée étant libre, je me suis dite que ce ne pouvait pas être une mauvaise idée que d'accepter l'invitation qui m'avait été envoyée. Chose étrange, il n'était pas indiqué sur le carton d'invitation de quelle sorte d'art il s'agissait, ce qui ne manquait pas d'attiser ma curiosité.

Nul besoin de dire de quelle ampleur fut mon étonnement une fois entrée dans cette grande galerie : je m'attendais, comme habituellement, que de nombreux tableaux et sculptures jonchent les murs, dans un ordre précis, ou encore dans un ordre incompréhensible sorti tout droit de l'imagination vagabondante d'un artiste plein d'inspiration qu'il serait le seul à comprendre vraiment. Au lieu de cela, les murs étaient nus. Pas un tableau à l'horizon, pas la moindre sculpture, pas la moindre ambiance musicale ... Rien, ou presque : un immense buffet siégeait au milieu de la galerie et semblait s'étendre jusqu'à sa fin. Divers plats et verres finement travaillés étaient disposés dans un ordre précis sur une nappe blanche qui rappelait les murs habituellement utilisés pour accrocher les œuvres, ce qui donnait l'impression que le buffet n'était autre que l'oeuvre d'art que nous étions venus voir. Je dis bien "nous", puisqu'en effet à mon arrivée, une vingtaine de personnes attendait déjà, discutant ça et là autour du buffet, sans oser y toucher.

Je pris l’initiative d’aller à la rencontre de quelques personnes, pensant que l’on pourrait sans doute m’éclairer. Hélas, tout le monde semblait s’interroger. Je bavardais avec un jeune homme qui était également parti à l’aventure dans cette galerie, seul. Il était étudiant en art, et semblait tout aussi perplexe que moi, tentant d’échafauder des théories sur la soirée. Un homme d’une cinquantaine d’année prit la parole et nous souhaita la bienvenue : il s’agissait du propriétaire de la galerie. Notre première réaction fût, bien entendu, de le questionner, ce à quoi il répondit que l’œuvre prendrait vie d’ici peu, et nous encouragea à patienter en profitant du buffet. Ayant fait le tour des invités, il nous laissa pour retourner à quelques affaires, avait-il dit. Quelque peu rassurée, je m’approchais du buffet avec la petite troupe qui m’entourait, pour me rendre compte que finalement la plupart des invités s’étaient laissés aller à grignoter et boire, tout en continuant de parler. Je saisis une coupe de champagne, que j’observais avec curiosité : les verres faits de cristal étaient magnifiques. Que d’étonnements en cette soirée ; nous semblions être traités comme de nobles et riches acheteurs d’œuvres. Attrapant un petit four de temps à autre, je continuais de discuter avec les protagonistes. Certains se disaient passionnés depuis de longues années, d’autres ne se disaient qu’étudiants. Tous les invités semblaient se distraire tant bien que mal, lorsque la majorité commença à se plaindre de quelques vertiges ; l’alcool leur montait sans doute à la tête, ce qui ne manqua par d'arriver aux autres par la suite. Mes idées n’étaient plus claires, tout se brouillait rapidement, je me sentais vide. Non loin de moi, les invités commençaient à se coller les uns aux autres. Ma vision se teinta de rouge. Une pluie … Une pluie douce et rouge envahie mon esprit … Mon regard, se teintait de rouge : certains étaient presque étendus sur le buffet ; d’eux semblaient se déverser de fines coulées rouges, dessinant des motifs sur la nappe blanche. Des formes abstraites apparaissaient sur le sol ; les murs étaient désormais peints par les membres des invités, il était possible de reconnaître des traces de mains, des traces de dos se laissant tomber sous la gravité : tout se teintait d’une couleur qui me semblait si douce, une couleur de sang. La pensée de ce mot me fit agréablement frissonner. Ce liquide écarlate se déversait de mon bras gauche et de mon cou. Ma première rencontre de la soirée posait gracieusement sa bouche sur ma peau avant que ne coule cette peinture improvisée. Deux autres protagonistes s’approchèrent pour compléter notre partie de l’œuvre, pendant que je peignais le sol de mes mains avec mon partenaire d’art. Nous sculptions nos corps de notre bouche et de nos mains teintant notre corps, étanchant notre soif, et nous remplissant la panse. Ma chemise d’un blanc immaculé devenait la toile dont les peintres furent mes lacérations.

Nous étions devenus les acteurs d’une œuvre gigantesque mêlant nourriture et peinture … Une oeuvre sanglante dont nous tirions un plaisir digne du 7ème ciel.

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