Sur les rebords du monde

samlombardo

Premier Extrait du Roman : Sur les Rebords du Monde

 

Dans les pas déguisés d'un adulte se berce, d'avant en arrière, l'enfant qui ne s'est pas vu vieillir. Il est la grandeur d'âme qui nous reste, la tentation du risque, et la foi en l'espérance. Il est celui qui se débat en dernière instance contre la morosité, le détachement et le trépas. Il s'insurge face à l'abandon. Il occulte la solitude. Car l'Homme ne renonce jamais à ceux qui ont été, un jour, les piliers de sa vie. Au fond de son âme, l'Homme orphelin n'existe pas. 

        J'avais toujours chéri l'espièglerie de l'enfance qui se fout de ce que sera demain. J'idolâtrais cette insolente insouciance face au monde qui se débine. Je me suis souvent demandé à quel moment nous échappe cette capacité à l'indifférence, nous laissant plonger, tête nue, sur le ring de la suite de notre existence. A quel moment ferme-t-on la porte des possibles pour nous précipiter sur celle des mornes aventures estampées d'embûches?

Nous ne nous apercevons pas de notre chute. Nous ne sentons pas glisser nos rêves. C'est une lente et sournoise transition vers la fadeur d'un nouveau réel. Vers la perte d'une ambition de bonheur qui ne se rattrape pas. Je crois que le piège de la vie se referme lorsque résonnent, au loin, les cris étouffés de nos aspirations d'enfant. 

J'aurais voulu démêler le vrai du faux que l'on nous enseigne. Ignorer les archétypes. Déblayer les assomptions. J'aurais voulu qu'il ne soit jamais trop tard pour réapprendre à vivre.                                             Mais la courbe des lunes toujours nous rappelle, nous urge et nous soumet. Alors, ivre de non-sens à en perdre le souffle, on cesse de courir après l'irrattrapable qui s'enfuit. 

On se passe alors le flambeau de nos erreurs, de génération gâchée en génération meurtrie, dans la mélancolique répétition des histoires insipides. On se méfie de l'exceptionnel, on réprime les prétentions, on refroidit les ardeurs, on s'encercle d'une norme, on se sidère devant les dépassements du cadre et on se garde d'encourager une quelconque espérance.  

La félicité devient ainsi l'une des choses que l'on remet à plus tard, un but secondaire, un extra, un bonus presque inespéré. Je pense simplement que l'on s'éduque à l'envers.


          Si le temps m'avait épargné leur perte, c'est ce que j'aurais voulu confier à mes enfants:

Qu'il faut être sauvage, dément, irresponsable, quelquefois. Car le sérieux seul ne peut survivre indéfiniment dans les esprits libres. Il faut qu'il soit secondé par suffisamment de folies pour affronter l'insatiable envie de contrôle des hommes. Qu'il faut se détacher des a priori pour se laisser surprendre. Qu'il faut se rendre sourd aux mauvais mots de la peur, car seule la prise de risques entraîne, lorsque l'indécision n'est que mère de regrets. Je leur aurais intimé d'oser, quitte à perdre. Je leur aurais martelé que le renoncement aux possibles est le premier pas vers la décadence de l'esprit. Je leur aurais enfin fait promettre de vivre libres, en épouvantail du monde opprimé. De déposer le fardeau de leurs pères, de se souvenir de la vraie couleur du ciel, et de parfois se taire pour rappeler à leurs mains le silence qui conseille. Car il n'y a de noble conquête que celle d'un bonheur aux attaches que l'on s'est choisies.

Je les aurais alors un jour quittés, leur léguant la force des fiers, la douceur de l'âme, et le pouvoir de s'imaginer. 



Je les écoutais rire, une dernière fois. 

J'avais ôté de mes yeux la révolte, et me plongeais dans l'indescriptible sensation d'appréciation. J'embrassais un mirage et me complaisais dans l'illusion. Je réécrivais l'histoire à l'abri de la mort. Je déjouais les cartes et inspirais la magie de l'irréel. Je devenais l'invincible du temps imaginé. 

Mais la chaleur qui semble revenir est l'écueil du monde, le mensonge des mois d'avril, la résurrection trompeuse des corps et des sentiments. Un feu perdu ne se rallume pas. Il s'étouffe de ses cendres, puis disparaît.


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