Tableaux d'une exposition

iletaitunefois

L'Art est une chose complexe, mais est ce vraiment le cas ? Un e rencontre fortuite peut être une bien belle œuvre, ne trouvez vous pas ?


Tableaux d'une exposition


L'atelier se situait au sous sol d'une grande maison de caractère. D'ailleurs, la propriétaire  et artiste au talent indéniable et à la faconde de la même eau  n'en manquait pas non plus, de caractère : elle avait le chic pour faire entendre sa voix anguleuse et ses propos au ton souvent piquant. Une certaine propension à l'usage moyennement modéré de vins et spiritueux était en partie cause de ce timbre si particulier ; quand à sa faconde qui ne cessait d'amuser la galerie  une artiste peintre, forcément  une vie pleine de hauts et de bas devait en être cause : les Amours qu'elle avaient connues ne l'avaient pas toujours rendue heureuse, son ton railleur et prompt à la répartie n'étant somme toute qu'une simple défense anticipée. Ne plus prendre les choses trop sérieusement, tel semblait être dorénavant son credo !

Mademoiselle Hélène donc (joli prénom, il est vrai...) la cinquantaine triomphante et l'air détaché qui sied à la personne n'ayant plus rien à prouver, avait passé les quinze derniers jours à faire l'article. Vernissage et petits fours, édiles et presse locale, remerciements sincères ou discussions animées entre gens de bonne compagnie avaient rempli les deux semaines que dura l'Expo (avec un « E » majuscule, forcément, c'était capital). Si Hélène aimait côtoyer la crème de la crème, le haut du pavé, le dessus du panier... elle se lassait pourtant bien vite de ces mondanités si peu naturelles, tellement prévisibles, sans amitié sincère ni estime du travail accompli. Elle aurait préféré le regard curieux et interrogatif d'un amateur peu féru d'histoire de l'Art mais à l'esprit ouvert et au franc sourire, mais avait, encore une fois, dû se contenter des sempiternels applaudissements sclérosés des gens de biens qui couraient les galeries jugées « In », au moment « T », forcément...

Elle en était lasse, de ces pensées, debout au milieu de la cave vide d'êtres mais toujours pleine de vie (ses tableaux, elle les aimait à la folie, eux!), quand un bruit de pas la fit se retourner, face à la porte, en bas de l'escalier...

—Pardon, le musée est déjà fermé, peut être ?

Un jeune homme sans allure particulière s'était arrêté, promenant un regard incertain sur les murs que l'Artiste avait vêtus de ses dernières œuvres ; regard manquant visiblement (!) de confiance en son propre jugement, mais non dénué d'une douceur certaine. La silhouette ne bougea pas avant qu'elle ne le détrompe.

—Bonsoir, mais je vous en prie, vous êtes le bienvenu. Si, comme vous pouvez vous en rendre compte par vous même, les invités ont déserté le pont du bateau, je ne décrocherai mes... œuvres qu'après minuit, lorsque la magie aura quitté ces lieux et que du carrosse, je n'aurai plus gardé que l'image.

—Quant à la citrouille, une soupe bien revigorante sera alors la bienvenue, elle aussi ? osa proposer le visiteur au profil réservé, mais au léger sourire de bon aloi.

—Oh, je ne suis plus à une pantoufle près, et le verre m'a souvent blessé des orteils que j'ai toujours eu sensibles, rétorqua t elle avec une gentille ironie.

—De toute façon, vous ne peignez pas avec vos pieds..., commença l'inconnu ; mais se reprenant, poursuivit : pardon, je voulais dire que vous êtes une personne talentueuse et vos peintures parlent pour vous. Je n'y connais rien, c'est vrai, mais ma sensibilité et mon intuition, toutes masculines qu'elles soient, me disent que vous avez la force et la sagesse de l'Artiste confirmée.

—Oui, merci, je ne fais quand même pas déjà mon âge j'espère, jeune homme ? persifla Hélène, mi moqueuse, mi sérieuse. Je vous confirme, en effet, que de l'eau sous les ponts j'en ai vue couler mais que du Titanic, je ne suis pas la dernière survivante !

...petit moment de flottement (où l'on aurait presque pu entendre mouche voler, si mouche il y avait)...

—Oups ! Pardonnez moi, je ne voulais pas... bredouilla le damoiseau, pour le plus grand plaisir de la femme convaincue par la naïveté de son interlocuteur.

—Mais non, ne soyons pas bêtes : au moins, avec vous, pas de faux semblants. Depuis une quinzaine, j'en ai assez soupé, vous savez...

...petit silence avec voile de pudeur dans son regard d'artiste, donc un peu triste, par définition...

—Oui, je ne pensais pas trouver l'Auteure en question, vous savez. Moi, je voulais juste regarder d'un peu plus près vos tableaux, mais je ne me sens pas tellement à l'aise au milieu des esthètes, moi homme simple et sans prétentions...

Elle ne répondit pas de suite, mais commença sentir une émotion poindre dans le fond de sa gorge.

—Bien, continua t il, si vous me le permettez, je vais juste faire le tour rapidement ; je ne voudrais pas vous retarder, car je suppose que vous avez pas mal de choses encore à faire, avant de décrocher ces toiles.

Bien sûr qu'elle devrait rendre à ce lieu la nudité qui était sienne. Mais il n'était pas encore tard, et cela lui faisait chaud au cœur qu'un quidam puisse simplement passer dans son antre, sans rien quémander. Juste pouvoir profiter des huiles qui étaient ici pour encore quelques heures, avant qu'elles ne retournent dans sa collection privée.

—Mais non, pas de ça entre nous, s'amusa t elle encore, je vous en prie, restez un peu avec moi : vous savez qu'un décrochage pour une personne, forte ou sage comme moi, c'est un petit deuil : ça me brise toujours un peu le cœur, c'est vrai, j'avoue !

Elle avait dit ceci d'une façon outrée et volontairement drôle. Il n'échappa pas à ce trait d'humour, souriant avec jovialité et se déridant un peu plus. Elle lui rendit son sourire, avec un brin de malice et un plissement de paupières fort aimable. Il fit signe de ne pas remarquer son profond regard légèrement embué, elle fit mine de ne pas voir qu'il faisait semblant de ne pas remarquer,...

...petit silence éloquent, si si...

—Venez donc par ici, après tout, nous avons tout le temps du Monde entier, pour nous : je vais vous expliquer mon Art, si vous me le permettez.

Elle s'approcha de lui, le prenant par le bras et commença la visite commentée...


Il n'avait pas vraiment vu la chose arriver, et pourtant : au contact de la main d'artiste sur son poignet laborieux son être avait frissonné. Elle avait bien ressenti l'émoi qui traversait l'inconnu comme elle lui indiquait une toile de belle facture (joliment faite, et chère aussi), lui glissant à l'oreille qu'elle était une commande d'un ancien soupirant éconduit. Le tableau représentait une mer déchaînée avec le ciel d'orage, les voiles perdues sur l'horizon et le soleil jouant à cache cache mais lui ne pouvait détacher son attention de la voix chaude et amicale de son hôte.

Cette dernière continua de le conduire de cadre en cadre, tout en se rapprochant chaque fois un peu plus de son cordial invité. Ce dernier suivait sans discussion possible les propos aimables et les frottements aléatoires de sa douce narratrice, appréciant de plus en plus sa présence nonchalante quoique féline (comme quoi!). Arrivés enfin devant le dernier tableau, ils demeurèrent et immobiles, et silencieux de longues secondes... avant que de se retourner, de concert, l'une vers l'autre : les regards attendris et attentifs se croisant, les visages réduisirent la distance de sécurité comme par magie sans qu'un mot ne soit prononcé... et, forcément leurs lèvres prirent parole, dans ce silence si causant que seules deux bouches ouvertes mais tues savent écrire.

La dame enlaçait langoureusement son admirateur, déplaçant avec finesse et dextérité ses doigts sur sa nuque, proposant sa langue piquante et moqueuse à son sourire franc et maintenant carnassier. Il la poussa lentement contre la paroi de cette cave pas si humide que cela et lui vola quelques gouttes de sa précieuse salive. Il n'en fallut pas davantage pour que la demoiselle pas si en détresse que ça ne glisse ses doigts sous la chemise à moitié déboutonnée, laissant les paumes de l'homme amateur d'Art se plaquer sur sa poitrine frémissante et toute de chaleurs retrouvées : à cœur palpitant, rien d'impossible ; à corps vaillant n'attend pas le nombre des années (où vice versa).

Déjà sur le sol allongés, les deux tourtereaux à présent déshabillés de se découvrir (forcément donc!), de se reconnaître, bouches assoiffées, doigts ardents, respirations saccadées et bassins brûlants... Elle, femme redevenant fatale et mature et d'expérience, de lui monter dessus sans plus d'atermoiements et laissant pénétrer l'intrigant dans sa cave, qui somme toute était humide, elle, tandis que de son pinceau à l'huile, à lui, il lui signifiait (et lui signait) finalement tout son attachement...

Et comme le lendemain n'était pas encore maintenant, ils reprirent la discussion où elle avait été interrompue et la continuèrent, joute taiseuse, bataille à peine querelleuse, pour ne se terminer qu'au petit matin, faute de combattants.


Hélène, à peine remise de cette nuit blanche qui n'avait pas été préméditée, regardait repartir son tendre et merveilleux amateur d'Art, l'inconnu au grand cœur et au fort tempérament ; souriant tout simplement, elle se dit pour elle même en son for intérieur (forcément) qu'après tout, la peinture à lui c'était bien d'ici, et aussi bien plus beau, que la peinture à l'eau.


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