Telle une étoile filante

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Elle a encore du rose sur les lèvres. Je crois qu'elle dort profondément. Ses cheveux roux recouvrent une partie de son visage.

Je ne connais rien d'elle.

Elle est, pour ainsi dire, arrivée dans ma vie par hasard hier. Un peu… oui, un peu comme une étoile filante.

 

***

 

Je m'ennuyais. La journée s'annonçait particulièrement longue. Pourtant, en ce dimanche de novembre, je n'avais pas grand chose à faire, outre un peu de ménage, et aller à l'épicerie du coin faire quelques provisions.

 

Je me suis levé assez tard, neuf heures et demie, donc j'ai remis mon ménage à l'après-midi. Je prenais quand même une longue douche chaude, histoire de me réveiller un peu, pour ensuite grignoter ce qu'il restait dans le placard : deux pauvres biscuits ramollis et un verre de lait tiède.

L'heure filant, j'attrapais un jean et un pull avant de descendre à la petite épicerie. L'air était froid, humide, je regrettais de n'avoir enfilé de veste. Comme à l'habitude, mes courses ne prirent pas beaucoup de temps. Je payais pour deux sachets de pâtes, une conserve de coulis de tomate, trois boites de thon à l'huile, quatre yaourts vanillés et un gros paquet de cookies. Je n'ai jamais été très organisé. Je passe à l'épicerie tous les deux jours, manquant toujours de quelque chose…

 

Je remontais donc mes courses, puis me décidais à me débarrasser du ménage. Je nettoyais, rangeais, astiquais pendant une grosse heure avant de remettre à demain. Là, le temps commença à se faire long. Affalé sur le canapé, je lançais un film de guerre, sans grande conviction. Je n'arrivais cependant pas à me concentrer. Ainsi me retrouvais-je allongé, fixant la télévision éteinte, à attendre en vain que les heures filent.

 

Vers dix-huit heures, je mangeais quelques cookies en me disant que j'aurais dû en acheter davantage. Oh, j'y retournerai demain, à la sortie du travail… cela ne fit cependant que m'ouvrir l'appétit. C'est donc aux alentours de vingt heures que je décidais de me rendre au fast-food du coin, affamé.

 

La nuit de novembre était triste, quelques gouttes de pluie roulèrent le long de ma nuque. Les mains dans les poches, je descendis la rue animée de fumeurs, leur verre à la main. Visiblement, la météo n'empêchait pas les gens de sortir et s'amuser... Je m'arrêtais comme convenu au fast-food. C'est là que je l'ai entraperçue, brièvement, assise à l'une des tables, son regard dans le vide. Sirotant un soda, elle semblait déconnectée du réel, cependant là n'était pas mon problème, ainsi commandais-je un menu simple. Je mangeais lentement, près de la vitre derrière laquelle déambulaient les gens. Après tout, j'avais le temps. Tout mon temps, même.

 

Probablement allais-je passer la soirée à jouer aux jeux vidéos, ou devant le film de guerre de tout à l'heure. Une soirée solitaire, comme à l'habitude…

 

Bref.

Je débarrassais mon plateau et décidais de faire un crochet au parc avant de rentrer. Je marchais sous la brume automnale, serein, jusqu'à l'entrée du parc. Cette ambiance maussade me plaisait, années après années, en cette saison grise et mélancolique.

 

« Cigarette ? Tu as ? »

 

Je me retournais, toujours les mains dans les poches. Elle était là, ses cheveux cuivrés ondulant légèrement. Un visage de porcelaine, deux grands yeux verts me dévisageant avec curiosité.

 

« Désolé, je ne fume pas… »

 

Elle soupira. Je l'observais un instant. Elle devait avoir environ mon âge, peut-être un peu moins. Son regard cerné de noir ne me quitta pas un instant.

 

« Je cherche quelqu'un. »

 

Sa voix se muait en murmure. Je ne savais trop comment me comporter. Elle semblait si fragile, comme perdue, là, dans un monde qui n'était pas le sien…

 

« Comment puis-je t'aider ? »

 

Un sourire se dessina alors sur son visage de poupée. Elle se rapprocha de moi et sortit un objet de son sac en bandoulière. Un banal bracelet en perles de bois colorées.

 

« Tout ce qu'il me reste…. »

 

Elle me tendit le bijou, que j'observais dans le creux de ma main. Cependant, cela ne m'aidait pas beaucoup pour remonter à son propriétaire.

 

« Il appartient à la personne que tu recherches ?

-          Peut-être bien. »

 

Mystérieuse, elle ne me facilitait pas la tâche. Je lui rendis le bracelet, en secouant la tête.

 

« Je ne sais pas. Ça ne me dit rien. »

 

Son sourire continua cependant d'étinceler dans le noir.

 

« Justement. Si. »

 

Elle me dépassa, et entra dans le parc. Intrigué, je la suivais dans la forêt noire. En silence, nous marchâmes quelques minutes, peut-être un quart d'heure. Elle s'arrêta finalement, grimpant sur un banc non loin de là.

 

« Je ne le sens plus. »

 

Je m'assis à ses côtés, songeur.

 

« Est-ce un ami à toi ? »

 

Elle secoua la tête.

 

« Non. Pas un ami. »

 

Décidément, je ne parvenais à la cerner. Une aura de mystère voire de noirceur semblait se dégager d'elle. Assise sur le petit banc, elle tripotait le bracelet, l'air perdu. De mon côté, je comprenais de moins en moins. Et ne savais que faire pour l'aider davantage.

 

« Toi, tu sais. »

 

Je la dévisageais à mon tour. Comment ça ? Qu'essayait-elle donc de me dire ?

 

Nous restâmes assis de longues minutes, plongés dans nos pensées respectives. Je ne savais dans quelle aventure je m'étais embarqué, ni pourquoi je ne continuais pas ma route solitaire. Enfin, au bout d'un long moment, elle sembla revenir de ses ténèbres car elle se leva brusquement. Je fis de même, sautant du banc, pour la suivre. Elle marchait d'un bon pas désormais. Nous sortîmes du parc, je restais derrière elle, sur le trottoir. La rue me devint familière, elle stoppa en effet juste en bas de mon immeuble.

 

« Chez toi ? »

 

Je restais quelques instants interloqué. Comment… ou qui était-elle ?

Ses grands yeux de manga se reposèrent sur moi, attendant quelque chose. Des yeux enfantins, assez pour que j'oublie ma peur face à cette étrange inconnue.

 

« Heu… oui. »

 

Un nouveau sourire naquit sur ses lèvres. Je comprenais de moins en moins à mesure que la nuit avançait. J'ouvris donc la porte d'entrée, la suivais jusqu'à mon appartement. Je glissais les clefs dans la serrure, tandis qu'elle attendait sagement à mes côtés. Je poussais enfin la porte, la laissant entrer. Elle inspecta mon appartement d'un regard mi-méfiant, mi-curieux. Ses yeux semblaient vraiment immenses à mesure qu'elle scrutait mon chez-moi.

 

Après avoir fait le tour de l'appartement, elle prit place sur le canapé, songeuse et soudain visiblement très fatiguée. Son petit bracelet glissa sur le sol, je le ramassais. Ses perles de bois comportaient nombre d'inscriptions illisibles, effacées. Tel un puzzle sans modèle, une incantation silencieuse.

 

« Ça veut dire quelque chose ? »

 

Elle me répondit sans me regarder :

 

« Peut-être. »

 

Je soupirais en lui rendant le bijou de pacotille. Je réalisais, aussi, qu'elle ne parlerait pas plus. Que je ne connaîtrais rien d'elle, ou de son histoire, ou de ce secret qu'elle cachait en elle. Vraisemblablement épuisée, elle se recroquevilla finalement sur le canapé tel un petit animal.

 

« Pardon…. »

 

Elle chuchota, et s'endormit presque aussitôt. Après l'avoir couverte d'un plaid, je m'enfermais à double-tour dans ma chambre puis me lovais dans les draps. Je sombrais dans un sommeil sans rêves, alors que dehors grondait l'orage. Un violent orage. Je fus réveillé plusieurs fois pendant la nuit, secoué par la violence des éclairs. Au petit matin… le ciel était bleu.

***


Elle avait encore du rose sur les lèvres…

Lorsque je regagnais le salon à l'aube, elle avait disparu.

 

Je ne le remarquais qu'au dernier moment… le petit bracelet. Posé là, sur le coussin, seule et unique trace de son passage. Non, décidément, je n'avais pas rêvé.

 

Je devinais cependant rapidement le jeu de cache-cache.

 

Désormais... ce devait probablement être mon tour.


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