The place to be

freelalatiana

Minuit dans une cafétéria, située sur les abords d’une route paumée de la profonde Amérique. La jolie nuit étoilée, la lune lumineuse ne suffisent pas à éclairer l’intimité des lieux.  Même l’enseigne sur le toit, sur laquelle on peut lire ACEBO – les autres lettres sont éteintes -,n’y suffit pas.

A l’intérieur, on s’affaire. C’est dans la pénombre qu’on découvre avec difficulté les quelques visages semi-éveillés.

Susie, la serveuse, toujours aimable, malgré ses cheveux ébouriffés qui témoignent de la chaude journée qu’elle vient de passer. Elle sert tant bien que mal ces clients tardifs, mais toujours avec le sourire. Et puis, elle n’hésite pas à proposer un muffin par ci, un café par là. Toujours le petit service qu’il faut. Ça finit toujours par payer…

Ces clients, Susie les connaît bien. Ce sont des habitués, qu’elle sert inlassablement chaque soir. Elle ne s’interroge même plus sur la raison qui les pousse à revenir sans cesse ici. Ces gens qui semblent n’avoir rien en commun, à part ce lieu dont ils ne peuvent se passer. Ils viennent souvent tous à la même heure. Souvent c’est tard le soir, comme ce soir. Des fois, c’est tôt le matin, ou encore au déjeuner, ou en fin de journée. « Ils veulent peut-être échapper à leur quotidien » se dit Susie. « Oui, mais pourquoi ici ?... ».

Etrangement, c’est toujours en troupe qu’ils affluent. Tout comme étrangement, c’est chacun de son côté qu’ils vaquent à leurs occupations, une fois arrivés.

Ils ne s’en doutent pas, mais Susie a cerné toutes ces personnalités. A force, elle s’est amusée à leurs donner des surnoms.

- Assis au milieu de la salle, toujours propre sur lui-même, c’est le narcissique. Il se montre toujours sous son meilleur jour.

- Debout au bar, prêt à la discuss’, c’est l’exhibitionniste. Il raconte toute sa vie, sans aucune indiscrétion.

- Dans un coin, imperceptible, c’est le voyeur. Il ne dit rien, mais regarde toute la vie des autres, détail par détail.

- Dans un autre coin, immobile, c’est l’ermite. Il est là comme si on l’y avait obligé, mais il ne fait rien, à part être là.

- Près de la porte d’entrée, avec ses plaquettes, c’est le professionnel. Il  vient pour travailler, faire un peu sa promo.

- Se mouvant à chaque table, prêt à tout prendre, c’est l’opportuniste. Il cherche la bonne occase, à échanger avec une autre bonne occase.

- Prêt de la fenêtre, avec son smartphone, c’est l’hyper-connecté. Il  est ici, mais aussi ailleurs, comme s’il se télétransportait.

- Accoudé au jukebox, il enchaine les chansons, c’est le mélomane. Il partage toute la musique qu’il aime. Souvent, il est nostalgique.

- Près du kiosque, il ne rate aucune news, c’est l’informateur. Il alerte de l’augmentation du prix du pétrole, de la fin du monde…

Oui, Susie connaît tous ces gens. Cependant, elle ne sait toujours pas pourquoi ils reviennent sans cesse ici, tels des zombies. Ils sont comme obsédés par la cafétéria. Ou peut être par elle, se plait-elle à croire, pour se réconforter du peu de reconnaissance qu’elle reçoit (que ce soit de la part de ses clients, ou de la part de son boss, Mark, toujours plus exigeant).

Susie ne le sait toujours pas. Mais peut-être que moi je peux vous le dire. Moi que Susie nommerait l’anticonformiste, qui ne côtoie ni Susie, ni sa cafétéria. Moi qui ne suis jamais allé dans cet endroit incontournable. Moi qui ne peux m’empêcher d’en parler, tout aussi possédé par ce lieu que ces gens.

Mais je ne peux en dire plus. Sauf si Facebook m’était conté…

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