Le rite des obsédés

Aurélia Charar

Le rite des obsédés

La lumière est blanche. L’oblique des matins tombe sur le toit de schiste. Le silence qui pèse et qui écrase et nos têtes qui plient comme des tournesols sans soleil. Nous sommes trente. Hier, nous étions cent. Peut-être plus encore.

Dedans, tout est noir. Comme les ténèbres. Comme la misère du monde. Dehors, l’air n’est que couleurs. Sur la place plantée devant, la fraîcheur d’une fontaine d’où force une eau rousse. L’ombre verte des tilleuls garde jalousement les restes de fraîcheurs du matin. La vie dispute le silence, les cris des enfants autour d’un ballon viennent mordre la façade et nous rappelle, ombres blanches sans visage et sans nom, que nous ne sommes déjà plus vivants.  

Nous sommes trente. Hier, nous étions cent. Tous frères. Ses enfants. Il sourd des pierres les murmures des prières des milliers de fois récitées qui patientent. Et s’évaporent. Dehors, l’été vibre et chante. Et ici, nous avons froid. Lui, est raide. Comme la mort. Il se tient là, devant nous. Eclairé par le cœur, et les vitraux rouges, jaunes, bleus. Qu’attends-tu seulement de nous ? Il est là, éthique et osseux et blanc. Sous la peau tendue, se dessinent des muscles étirés et saillants. Son visage n’est plus qu’un masque de cire, un carré d’angles droits, émacié comme un spectre. Son visage penché, Oh beau roi couronné,  dévisse nos têtes baissées.

Nous sommes trente frères. Il est mort. Il est beau. Il est seul. Seul face à nos visages, nos yeux de déjà-morts, nos interrogations, nos peurs, nos hésitations. Hier, nous étions cent. Mille. Un million. Tous déguisés d’aubes lumineuses comme une nuit, une nuit que rien ne viendrait perturber, ni un berger sans étoile, ni la queue d’une Grande Ourse. Sous notre déguisement, les restes de notre humanité, Nous sommes des moitiés-vivants, un sexe mou pend, long et sans vie, que rien ni personne ne redresse. Pour Lui, nous sommes devenus des miettes d’hommes. Des serviteurs en robes, dévoués et déguisés, jetés à ses pieds. Des guignols désarticulés, sorte de vieux pantins à manipuler, sans corps sans colonne. Qu’un esprit, son esprit, l’Esprit Saint.

Le dimanche, c’est le jour de carnaval, le jour de fête. Pour l’occasion, nous faisons teinter les cloches, Jouez hautbois, résonnez musettes. Et, la vie frappe à notre porte. Et, les pas crissent sur les pierres nues de la nef. Nous sommes presque vivants. Et, la foule chante avec nous. Dans Sa maison, ça résonne fort, l’orgue coule des notes qui s’emmêlent, des lambeaux insignifiants de Magnificat et d’Agnus dei. Et, la vie s’invite à Sa table. Nous dansons avec elle, des pas orchestrés, une chorégraphie longuement répétée. Nous nous levons, acclamons, rendons grâce. La vie se lève, acclame, rend grâce. Et, la vie finit par partir, se retourner, le temps d’un dernier signe et laisse les ombres derrière elle, avec Lui, punaisé sur sa croix, et le silence pèse, à nouveau, comme un tombeau.

Nos cœurs sont entravés. Corrompus par l’opium, livré, pour nous. Le Très Haut nous dit de croire à la Vie Eternelle, à la Résurrection de la Chair. Nous sommes trente à attendre. Attendre que ce qu’Il annonce arrive. Et, pourtant, rien n’est vérifiable. Notre cœur Le croit. Et seule la mort nous le dira. Seule la mort vérifiera. Il défie nos raisons. Piétine nos vies. Oublie notre sexe. Nous sommes trente à tirer dessus. Avant les matines, dans le secret de nos cellules éclairées d’un cierge, ça sent l’humide, et le suc de l’encens, dans l’air, tout est encombré, les psaumes, la liturgie, les seins et saintes, nous sommes trente à tirer dessus, péniblement, aucune autre image sous nos yeux que Lui, Lui, partout, en nous, avec nous.

Nous sommes trente. Trente fantômes, enchaînés à un seul être. Trente aubes dansantes. Trente ombres enfermées, par notre seul consentement, avec toute notre âme, nous nous sommes laissés enfermer, nous avons décidé de nous laisser enfermer. Et sur nos visages, et dans nos bouches, acide comme la sueur, l’entêtement, inlassablement, nous disons et redisons encore, combien nous L’aimons.

Combien nous L’adorons.

Combien nous Le chérissons.

Nous Le prions.

Nous Le supplions.

Nous Le glorifions.

Nous Le louons.

Nous L’acclamons.

Nous Le célébrons.

Prenez, et mangez-en tous : ceci est mon corps livré pour vous. Nous Le mangeons. Nous Le dévorons. Nous Le disséquons. Nous L’éviscérons. Son sang. Sa chair. Plus qu’une seule bouchée, étranglée dans un rire. Celui des possédés.  

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