Torse de femme- Une jolie marchandise

Georgia Margoni

Nouvelle écrite dans la perspective du concours Félix Vallotton : De la peinture à l'écriture. Le tableau inspirant le texte s'appelle Torse de femme.

Marie avait dégagé sa gorge , l'avait déployée dans toute son immaculée séduction, le haut du corps non encore travesti de ces horribles rides qui la rendraient un jour si éloignée du désir des hommes que le souvenir de ses amours en paraîtrait inconcevable. Marie avait balayé d'un geste rageur le tissu qui couvrait des seins ronds, fermes, s'offrant dans une tentative  ultime, dans un pathétique appel au secours, au regard voilé de convoitise et à l'espérance des mains agiles de son dernier amant, prospectant, courant sur son buste, le palpant et le jaugeant afin de mieux l'expertiser. Marie devenait un produit mercantile mais s'obstinait à  se comparer à un objet d'art incomparable dont les rondeurs et les platitudes subtilement mises en valeur par le créateur divin ne pouvaient pas, ne devaient pas rester terres infertiles et désertées. Il lui fallait montrer pour obtenir, il lui fallait rappeler pour redonner envie.

Marie avait dans une attitude faussement ingénue et naturelle, posé comme un modèle face à un peintre reconnu, les fesses plantées sur le fauteuil avec une de ces déterminations farouches et dissimulée sous une fallacieuse candeur juvénile, le buste droit, le visage tourné de côté, espérant un regard, un geste, une appproche amoureuse qui lui aurait redonné espoir, qui aurait réveillé l'envie chez  l'homme. Fragilité de la vie, rêve de sensualité et de désir, déception et amertume. Serge Vauclair avait mis tant d'acharnement à la poursuivre de bals en réunions mondaines, en fausses rencontres fortuites et en sourires hypocritement convenus, résolu à la faire sienne, à lui ouvrir les draps en satin de sa couche, riche bourgeois ne se refusant rien, collectionnant les plus belles choses pour mieux ensuite les remplacer par d'autres oeuvres d'art, plus modernes, plus clinquantes, plus d'actualité. Ainsi va l'Art, délaissant ce qui a été pour ce qui ne sera bientôt plus.

 - Regarde cette jeune beauté, Serge.

- Où ça ?

- Mais là, près du pot de fleurs, sur la desserte. Combien tu paries que je reviens avec elle à mon bras dans un mois ?

- Dix mille ?

- Marché conclu, mon ami.

- Corsons le pari afin d'y trouver un quelconque plaisir. Sois là, dans deux semaines au bal de Noël. Tu la verras m''embrasser goûlument à minuit sous la tonnelle, vaincue, soumise, éperdue d'amour. 

- Je serai là pour mieux rire de ta déconvenue.


Noël arriva, superbe de brillances festives, scintillant d'une neige rehaussée par un revigorant soleil d'hiver . Paul était adossé à un arbre, frissonnant pour de mauvaises raisons. Le froid vif et saisissant de cette nuit-là n'avait pas eu raison de lui. Il était trop envahi de ces émotions contradictoires que lui occasionnaient l'excitation du projet fomenté avec son ami . Parier était bien une occupation de jeunes hommes désoeuvrés, habituelle, peu dégradante, conservant un semblant de moralité et n'engageant que ceux qui s'y adonnaient. Mettre en jeu la réputation d'une jeune femme, la jouer comme  un lot, un trophée de virilité à exhiber entre amis, dans un cercle privé ou destiné à davantage de publicité dans une société cruelle et encore très masculine signifiait bien autre chose.

Un éclat de voix, des rires fusèrent et la contrariété envahit le coeur du jeune homme. Serge accourut, suivi de près par une Marie échevelée, écervelée et follement amoureuse. Minuit sonna. Serge l'embrassa dans le cou, cherchant du regard son ami, le découvrant, masse informe tapie dans le jardin assombri par l'heure tardive. Quand il l'eût trouvé, il chuchota un mot de provocation qui parvint jusqu'au joli conduit auditif de Marie. Elle répondit par une embrassade furieuse. Le cynique et victorieux Serge enchaîna par un clin d'oeuil complice  à son ami. Complice et misogyne. La tonnelle était éclairée par de jolies et décoratives guirlandes électriques et le spectacle de ces amours gagnées au prix de l'irrespect de la Femme enchanta Paul. Il sourit et rentra dans la salle de bal. Serge était trop fort pour lui.

Sans doute, la pauvre Marie ne passerait pas l'année, reléguée dans quelque obscur coin de la communauté, humiliée, moquée, esseulée et trahie par un homme qui représentait l'Amour. Pourtant, la méchanceté des hommes et leur constante convoitise, leur égoïsme et leur soif de plaisirs se trouva confrontée à la rouerie des femmes et à leurs minauderies, masquant une intelligence discrète et une évidente clairvoyance sur l'inanité des rapports humains. Marie Joncour s'était laissée séduire et puisque Serge la voulait, il l'aurait en totalité et pour toujours. Elle et son besoin d'être protégée, aimée, soutenue et entretenue. Les convenances, les règles régissant une vie de mondanités affirmaient toutes le pouvoir masculin comme prévalant sur tout le reste. La ruse de Marie avait été de laisser croire que Serge était le maître de son coeur et de son lit, l'utilisant comme un objet de consommation, de curiosité et d'admiration. Marie soutenait que l'Art et la Beauté ne servaient à rien, sauf à susciter émois et rencontre de son moi profond. Serge avait rencontré la vie intérieure de la jeune femme , en avait aimé la moindre  des imperfections et s'était accroché à cette inutilité, cette vanité de l'acquisition, seule richesse des gens aisés.

Le désir pressant, envahissant de l'amour-passion avait quitté le jeune homme , ne lui laissant que quelques flammêches à consommer de temps à autre. Mais les postures faussement guindées de Marie metttant en exergue chaque détail de l'anatomie de la femme, un bout de sein, une fesse entière, une cuisse allègre, des lèvres pulpeuses n'attendant qu'une approbation légère pour se poser avec avidité sur les siennes, un ventre sachant se contenir et ne pas se remplir le mettaient en folie, provoquant le désir charnel et l'envie de répondre à ce qu'il considérait comme des provocations de femme. Lui, était homme et maître de sa maison, de ses pulsions et de celles des habitants de sa riche demeure, soumis à sa loi. Lui, prenait comme un outrage de ne pas y répondre, de laisser ce bel objet avoir raison de sa volonté, de sa fierté. Il l'aurait bien laissée partir mais il ne le pouvait simplement pas. Il pouvait la donner ou la vendre comme un marchandage , un troc ou une affaire juteuse.. Serge laissait parfois au rebut cette jolie décoration, cet objet du désir refroidi, fané quelque peu, mal entretenu par une passion qui s'étiolait. Mais s'en séparer exigeait un renoncement à ce que représentait l'Art pour lui. Une quelconque utilité difficilement estimable, malaisément quantifiable mais présente dans son quotidien et s'offrant à la vue de tous. Sa chose, son oeuvre d'art, enjeu d'un pari et d'un caprice ! N'est-ce pas ainsi que naît l'offre et la demande d'un commerce ? Par envie, convoitise et jalousie ? La patine arrtistique venant avec les ans, il convenait de ne pas s'en dessaisir et de la  maintenir en son patrimoine.

Serge fit un pas en direction de ces seins dénudés, montrés effrontément, appréhendés dans une  beauté relativée par le poids des ans, émoussée par la pression des mêmes mains pour mieux se convaincre d'en être le digne et unique propriétaire, s'en emparant, les malaxant comme de la pâte à modeler selon ses fantaisies masculines et artistiques. Il se dressaient tous deux dans l'affirmation  d'une jeunesse non encore disparue, jouant avec la fierté d'un homme, titillant son désir attiédi mais tenace, réveillant son besoin de chasser sur ses propres terres. Il enleva sa veste, son chapeau, les laissa traîner par terre, desserra sa cravate, le regard presque colérique, décidé à y laisser son empreinte à sa façon. Il avançait, menaçant comme un danger, séduisant comme une promesse de bonheur, exaltant comme l'expulsion d'un quotidien mortifère. Qui sait ce dont se souviendrait l'histoire de l'Art ? L'objet en lui-même  ou bien le nom de celui qui l'avait découvert, Serge Vauclair ?

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