Tranquillité (de simples) d'esprit

Patrice Saucier

Nous sommes bien, toi et moi. 

Assis à la terrasse du Club de golf Laval-sur-le-lac, nous sirotons tranquillement un Pineau des Charentes, en attendant de commander notre repas. Les ventilateurs du plafond nous aident à endurer la chaleur suffocante de cette journée d’été. D’ailleurs, comment font serveurs et serveuses pour travailler en manches longues et en cravate? Le règlement, sans doute. Le sacro-saint règlement! Personnellement, je n’ai rien contre la discipline. Or, je souhaite vivement qu’ils puissent se désaltérer en temps voulu, autrement ça serait vivement inhumain de la part de leur prestigieux employeur et, brèche évidente dans mon système de valeur, je comprendrais mieux leurs petites revendications syndicales qui risquent, bien entendu, de faire hausser le prix de mon membership...

-Et comment s’est déroulée ta journée, mon chéri?

Question classique de ma femme qui veut tout savoir sur moi. Une façon comme une autre de m’aimer qui me laisse malheureusement aucun espace libre pour entretenir un petit jardin secret. Comme je suis un tantinet rebelle, j’ai gardé un tout petit endroit hors d’atteinte pour cultiver librement mes pensées les plus secrètes. 

-Pas mal. Ce fut particulièrement difficile ce matin avec tous les dossiers à régler avant cette partie de golf, mais ce fut bien. Et de ton côté?

-Bien, j’ai préparé le petit pour sa journée avec ses grands-parents comme tu as sans doute pu le constater. Ensuite j’ai fait un peu de lavage et je suis venu te chercher au travail, voilà! C’est palpitant, n’est-ce pas?

-C’est ta journée de travail, après tout. 

Nous sommes venus en Porsche 911. Cette rutilante voiture, nous ne prenons pas souvent parce que y installer un siège de bébé est carrément impossible... Pour une fois, la ML 350 est demeurée dans le garage. Pour une fois!

-Je suis désolée de n’avoir joué qu’un neuf trous, il faisait trop chaud sur le terrain.

-Je te comprends, je te comprends tout à fait, n’aie crainte.

-Je t’aime assez!

Il aurait fait 17 degrés et elle aurait quand même été désolée de n’avoir joué qu’un neuf trous pour telle ou telle raison. Ma femme n’aime pas trop le golf, mais ce sport lui permet de se rapprocher de moi. De moi ou d’un standing plutôt prestigieux! Parlez-en aux membres de la section féminine qui papotent voyages, vêtements et autres trucs entièrement payés par les maris. 

Moi aussi j’avais chaud. Mais j’avais déjà trois birdies à mon actif. Mon aura de golfeur était à mon mieux. Je frappais les balles avec une verve et une assurance qui me procurait subitement plus de bonheur que d’avoir une épouse à mes côtés. C’est drôle à dire, mais c’est vrai. Je me voyais dans la peau d’un joueur de la PGA qui, de tournoi en tournoi, assouvit sa passion pour frapper des balles avec différents bâtons de différentes forces et de différentes conceptions. Il faudra tenter d’oublier dans l’ingurgitation d’apéritifs et de rouges millésimes cette partie fantastique qui n’aura pas de suite.

Nous sommes bien, toi et moi. Tout de même! 

-Monsieur Corey a réellement fait du bon boulot en supervisant la rénovation du club. Tu ne trouves pas que ça lui donne un petit côté Nouvelle-Angleterre?

-Oui, et ça ne risque pas de te déplaire, n’est-ce pas?

-Je t’aime assez!

Ronald Corey... Ancien président du Club de hockey Canadien. Il a contribué à détruire un club mythique en permettant les départs de joueurs importants. Maintenant, il s’est dignement repris en redonnant beaucoup de lustre à notre cher club de golf!

Sur le petit chemin menant au débarcadère, nous avons toujours droit au cortège habituel de Mercedes, de Porsche, de Audi et de Ferrari. Les responsables du stationnement doivent trépigner chaque fois qu’ils posent les mains sur le volant de ces mythiques voitures. Il arrive à l’occasion d’une Ford ou une Hyundai s’immisce dans ce carnaval motorisé de grande classe. Nous faisons mine de les ignorer et le tout est réglé. 

Il ne manque qu’un pianiste qui joue des sonates de Grieg ou de Satie au piano. Dans ce décor classique et blanc, entouré de verdure plus que centenaire, tout semble se dérouler au ralenti. C’est merveilleux, la classe... 

Soudain, quatre golfeurs terminent leur partie sur le vert, au dernier trou.

-C’t’un câlice de beau potte que t’as faite là!

-Pour une fois que j’potte comme du monde, bout de viarge!

-Ha! Ha! Ha! Ça t’apprendras de t’vanter su’ tes aptitudes au golf! Ça t’a coûté la partie, mon sacrament d’vantard!

-Ha! Ha! Ha! Ha!

La classe bourgeoise n’échappe pas à la joualisation de ses membres. 

Choqué par ces propos inappropriés qui agissent comme une coupe à blanc dans une forêt centenaire, je préfère terminer mon Pineau en silence. J’espère que ce sont eux qui conduisent des Hyundai... 


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