Un ado dans l'Alexandrie antique

veroniquethery

Retour dans le passé : une malédiction ?

   Après m'avoir longuement questionné sur mes opinions sur la modernité d'Alexandrie, opinions que j'enrobais avec la diplomatie légendaire dont sont capables des jeunes gens de 15 ans, qui voient s'envoler les minutes de leur libération -je veux dire récréation-, mon professeur ferma les yeux, joignit les mains d'une surprenante façon et se mit à prononcer des paroles inconnues. Son étrange mélopée me laissa coi : que lui arrivait-il donc ? Le surmenage ? Les heures supplémentaires ? Trop de réunions pédagogiques ? A moins que le Gaffiot ne lui soit tombé sur la tête ?

 - Mon jeune ami, me dit-il, on ne se moque pas impunément des morales du Temps ! 

   Je n'eus pas le temps de lui répondre : mon cœur se mit à battre la chamade -j'ai lu cette expression dans un bouquin à l'eau de rose : - qu'est-ce que je ne lirais pas pour tenter de comprendre ce qui se passe dans le cerveau des filles ! - , mon corps se mit à trembler, tandis qu'une sueur glacée coulait le long de mon visage. J'aperçus vaguement le visage de mon interlocuteur et, avant de sombrer dans l'inconnu, j'eus la fugitive pensée que, sans doute, le pauvre Lucius avait dû supporter pareilles douleurs avant d'être métamorphosé en âne. En un instant, j'éprouvai pour toutes les malheureuses créatures, qui avaient subi la colère des dieux, une intense pitié : tous – le trop égoïste Narcisse, l'infortuné chasseur Actéon, la malheureuse Io et, avec elle, toutes celles qui furent trop aimées de Zeus et trop haïes d'Héra, -avaient irrité -comme moi- une divinité toute puissante !

   J'imagine sans peine la réaction de mon lecteur : il se dit que je m'étais évanoui. Que j'avais tout inventé. Non ! “Gratia quod menti quolibet ire licet”. Vous n'avez rien compris ? Bon, allez je suis sympa, je traduis : “Grâces aux dieux, l'esprit peut aller où il veut” C'est ce qu'écrivait le poète latin Ovide, relégué sur les rives du Pont-Euxin sur ordre de l'empereur Auguste. Que, peut-être, une imagination débridée me faisait tout inventer ? Hélas ! La « Reine des facultés », comme disait si bien Baudelaire - et oui, un ado qui cite Ovide et Baudelaire, c'est possible. Rare, je vous l'accorde, mais possible ; alors m'ennuyez pas avec vos préjugés - n'est ici pour rien. Je le redis : tout était réel. En une fraction de secondes, je fus emporté dans un ouragan glacé, apercevant de temps à autre un visage inconnu, entendant parfois quelques notes d'une étrange musique.

   Et soudain, je me retrouvai allongé sur le sol, non plus sur le carrelage rassurant de ma chère salle de classe, mais sur un sol poussiéreux, caillouteux et si inconfortable que je m'empressai de me relever. Impossible de traduire en mots, en simples mots, la surprise qui s'empara de moi, lorsque je levai les yeux vers une gigantesque construction. Pour aider mon lecteur à bien imaginer les lieux, j'utiliserai pour la décrire les termes les plus objectifs, les plus rigoureux et les plus précis qu'il me sera possible. Le monument était composé de 3 niveaux : la base était formée de quatre côtés. Par dessus, se trouvaient un niveau intermédiaire de forme octogonale, et, au sommet, le dernier niveau, le plus petit, de forme cylindrique. La hauteur totale de l'immeuble mesurait environ 135 m. Au niveau supérieur se trouvait un miroir, qui devait refléter les rayons du soleil la journée et le feu la nuit. « Par la barbe de Neptune ! Ce n'est pas possible ! » Telles furent mes premières pensées en contemplant, bouche bée, l'édifice que je pensais avoir reconnu : le phare d'Alexandrie !

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