Un suicide merveilleux (Fin 2; Georges)

cecile-g

Il s’éteint rieur et confiant.

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Ouvre nerveux, la porte de son cabinet de toilettes redécouvrant ainsi une petite pièce triste et impersonnelle orné de carrelage blanc. Son gant, son drap de bain, son gobelet, son rasoir…tout est blanc. Jamais, il ne s’était rendu compte que cette salle d’eau aseptisée avait des allures de chambre d’hôpital. Son désespoir maladif remontait à l’enfance et aboutissait à cette fameuse crise d’angoisse qui s’évanouissait généralement dans sa salle de bain.

                                                      *

Il enfonce la clé dans la serrure. Tourne. Tourne encore. Pousse en maintenant la clé vers le haut. Son cartable fuit ses bras. Putain ! Il lâche son trousseau. Pose son cartable au sol. Ramasse ses dossiers. Soupir. Appuie un pied contre la porte. Pousse. Pousse encore. S’aide finalement de son épaule. Il entre enfin chez lui après avoir enduré une horrible journée. Il espérait anesthésier sa solitude et les injustices subies en jetant violement son porte-document au milieu de l’entrée. C’était un crime écœurant dont il était toujours la victime. Victime d’être toujours cet animal putréfié qu’il faut abattre pour éradiquer la pandémie et qu’il sera de nouveau dans la charrette qui parcoure imperturbable l’allée du cimetière. Il ne supportera pas cette fois d’entendre les cris démentiels des âmes épuisées qui résistent à être les amants réguliers du chomdu. Un coup d’un soir demeure dégueulasse pour  l’égo. Quand tu la regardes s’endormir à tes côtés tu as juste envie de vomir sur cette vipère qui s’est faufilé traîtreusement dans ton froc. Tout faire pour se désintoxiquer de son venin. Lui, était l’un des derniers embauchés il y a de cela trois ans dans cette start-up qui en moins deux ans avait recruté plus de quarante salariés, tous des trentenaires avide de réussite et plein d’espoir en l’avenir. Lui, il était le loup solitaire, toujours défaitiste mais qu’importe, à l’époque on ne lui reprochait pas. Tout allait bien ! Oui mais voilà, la crise économique est apparu soudainement et l’insouciance de ces jeunes a vite fait place « à sauve ce qui peut l’être ! ». Ils avaient bien résisté jusque là, or, leur principal fournisseur venait de déposer le bilan. Evidement pensait-il, qu’il serait mis à la porte sans l’ombre d’un doute ! Georges s’était assis sur son canapé en fumant une cigarette, le regard agar et vide. Qu’observe-t-il ? Rien. Seul le vacarme de la pluie contre les vitres du salon osait lui dire clairement qu’il n’était qu’un incapable, un petit troll craintif qui n’a de précieux que sa laideur malsaine et que notre monde majestueux le révulse. Et lui, tout misérable qu’il est, essaye envieux de se faire une minuscule place sur notre terre. Des voix basses inaudibles, les voisins du dessus, l’accusaient et l’horrifiaient, « pourquoi as-tu laissé faire ? ». Les gouttes d’eau masquaient la lumière et dévoilaient au grand jour les sécrétions poisseuses des poussières agglutinées sur les carreaux. L’angoisse l’assaillait, le frappait, l’ébranlait et bientôt ses voix fissuraient les murs, des pans entiers s’écroulaient comme si l’immense pluie monotone et acide brûlait tout et surtout les minces parois de son cœur. Machinalement, Georges se précipite dans sa salle de bain. Il tombe sur le carrelage en s’égratignant au passage contre la cloison. Il aurait pu sans doute éviter de se blesser le coccyx si ses mains avaient retenu sa chute. Son dos paraissait dur, si bien que les murs avaient tremblés et que l’onde de choc avait provoqué un éclairage par à coup de son unique néon vert accroché au centre du plafond. Il se relève et observe son miroir qui lui renvoyait une image tronquée, une métamorphose effroyable de son visage. Stupéfait, il glisse tout doucement sur son tapis comme si la douleur avait envahi ses articulations. Ses pieds caressèrent ce petit tapis duveteux, ce qui le calma quelques minutes. Ce tapis évidemment blême ne faisait qu’un avec son meuble de rangement aux portes coulissantes encastré en dessous du  lavabo. Tout était centré au millimètre près, du tapis au miroir. Il tenta de se redresser en s’agrippant à celui-ci. Il passa ses mains sous son fessier pour essayer de se soulever mais il se balança sur le côté en perdant l’équilibre. Son fardeau pesait si lourd. Après de multiples efforts infructueux, il rebondit de lui-même sur ses pieds qui remplissait de nouveau leur office. En dépit de son malheur, il a de la peine à réprimer ses angoisses. Cet endroit est son exutoire. Il a ce besoin douloureux et épuisant de tout orchestrer, de contrôler ses peurs inavouées. Seulement, ce soir, il a beau ranger ces boites de médicaments par ordre alphabétique, il n’éprouve plus ce semblant de sérénité. Une sourde désolation l’envahit. Il est de plus en plus nerveux. Il astique les moindres poussières, les moindres poussières. Rien. Rien ne le soulage. Alors il tourne en rond compulsivement comme une bête en proie à la folie. Insidieusement les souffrances le rongent. L’ultime cri de résistance. Georges décide de se faire couler un bain. L’eau se déverse paisiblement dans la baignoire ce qui le soulage un instant. Cependant, il aperçoit sur le reflet de l’eau cristalline son visage squelettique et moribond. Tout reste un moment silencieux. « Quelle horreur ! » s’exclama t’il et il se figea sur place à l’instar de la collection de figurine abandonnée, poser sur l’étagère, qu’on remarque à peine et dont on n’a rien à faire. S’agite dans son esprit le dégoût, la haine de sa propre personne. Il tape alors de toute sa force l’eau innocente qui avait pour seul malheur de ne pas pouvoir s’échapper de ses mains monstrueuses. Mais aussitôt, ce miroitement moqueur réapparaissait. Epouvanté, il plonge tout habiller pour ressentir le silence, les bruits distendus et les lointains échos de la vie. Malheureusement, même cela ne l’émerveille plus. Livide, Georges sort sa tête de cette « pseudo plénitude ». N’aurait-il pas suffi pour une fois qu’on lui foute la paix ? N’y avait-il pas sur terre, parmi les hommes, une être capable de le rassurer et de le consoler ? Il respire tout bas et très lentement. La sérénité est au fond de l’eau. Replonge. Quarante cinq secondes plus tard, il ouvre les yeux. Au bout d’une minute, les premières bulles d’airs remontent à la surface. A une minute trente, Georges sourit, il a enfin trouvé la paix. Ce silence tant convoité. Il le savoure. Son cœur s’arrête tranquillement. Il voyage parmi ses souvenirs. Redeviens un enfant. Ressens dans ses cheveux la main de son grand-père lui disant « Alors fiston, qu’est ce qu’on fait aujourd’hui ? ». Ce grand-père partit trop vite. Georges lui prend la main et lui répond avec un enthousiasme enfantin « On va pêcher ! », « Ah ha toi tu veux jouer avec les carpes.», « Oui je vais construire un zabyrinthe ! », « Ah oui un zabyrinthe ! ». « Ouep ! ». Ils partent pêcher pour l’éternité.

Peut être que les premiers mots pour le comprendre et les derniers qu’il se soit dit :

« Pour une fois, mon destin m’épargne de cette vie merdique ! ».

                                                        *

Il parait que je suis plus fort que moi !

Je suis dans une impasse, peut être serait-il temps de voyager ? Là ou je serai à ma place, là où tu es. Je suis quelconque ici et je verrai s’il est possible de choisir ma vie mais qu’importe ! Je ne fais que mon possible pour rester vivant, à l’aube de mes soupirs.

Je suis touché en plein cœur, je suis mort de terreur, de l’échec à l’invincibilité, le passé n’est rien qu’une chienne affamée. Je ferai en sorte que mon possible soit invulnérable. Je suis le dernier, l’ancien, le nouveau. Je suis cette âme perdue dans l’ombre de mes années, dans l’ombre de mes souvenirs, ce léger soupir grelotant au réveil d’avoir cru être aimer pour la nuit près d’un cadavre endormi. Je suis comme avant, et le suivant.

Juste une raison encore, d’être ce loup trottinant dans ses rêves impossibles et de ne plus ressentir ses nuits étoilées incrédules. 

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