Vindicta - Chapitre 1

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CHAPITRE 1

    Ma valise traînait encore dans l'entrée, à moitié déballée, alors que je prenais le temps d'inspecter chaque pièce de l'appartement de mes parents. Cela me semblait faire une éternité que je n'avais pas remis les pieds ici. Logement de quatre pièces, ni trop vaste ni trop étroit, cet endroit était tout simplement parfait pour une étudiante de vingt ans qui revenait au bercail. La carrière de mon père était sur le point de connaître son apogée et mes parents n'avaient pas pu se résoudre à laisser passer l'opportunité d'accéder à un poste aussi intéressant seulement pour revenir sur Paris avec moi. Choix que j'approuvais totalement au demeurant. Je me retrouvais autonome pour la première fois de ma vie, et j'avais bien l'intention de profiter pleinement de cette liberté fraîchement acquise.

    J'avais passé la totalité de la journée à nettoyer l'appartement de fond en comble avant de réellement m'installer, au vu de l'état pitoyable du sol. Ce ne serait pas tellement exagérer de dire qu'on pouvait me suivre à la trace tant la poussière accumulée laissait mes nombreux piétinements marquer mon passage. Heureusement que lors du déménagement, ma mère m'avait envoyé acheter plusieurs draps afin d'en recouvrir les meubles pour les préserver de la poussière ou de tout autre chose susceptible de les salir ou de les abîmer. Si elle ne l'avait pas fait, je n'ose même pas imaginer les dégâts. J'aurais été obligée de remettre certains meubles à neuf à coup de peinture, et sans doute d'en racheter quelques autres.

    C'est en retirant les draps de sur le buffet que je suis tombée sur une vieille figurine représentant une jeune bergère avec laquelle j'adorais jouer quand j'étais petite. La tenir dans mes mains me ramena quelques années en arrière, dans cette même pièce. Je me souviens que lorsque j'étais enfant, je détestais restée enfermée seule dans ma chambre. J'avais vite pris l'habitude de prendre quelques jouets et de les emmener dans le séjour où mes parents vaquaient à leurs occupations. Seulement, ces derniers ne supportaient pas le fait que je sois là, dans leurs pattes à faire du bruit et me ramenaient dans ma chambre systématiquement, quitte à fermer la porte à double tour. J'avais donc très vite assimilé ces quatre murs à une prison.

    J'étais fille unique et même s'ils ne l'avaient jamais exprimé de façon claire, je savais pertinemment que mes parents ne m'avaient pas réellement désiré. C'était arrivé, tout simplement. Bien entendu j'avais été élevée correctement et je n'avais jamais manqué de quoi que ce soit de matériel, mais je n'avais pas reçu l'essentiel de leur part : de l'affection. Je ne m'étais jamais réellement sentie à ma place étant donné que mes parents ne me considéraient que comme une personne dont ils avaient la charge. Je ne m'en étais cependant pas rendue compte jusqu'à mon entrée à l'école maternelle, où j'avais pu effectivement remarquer que le comportement qu'avaient les autres parents vis à vis de leurs enfants différaient de ceux que les miens me manifestaient. Plus je grandissais et plus un climat de conflit s'était installé entre nous, ce qui eu pour effet de dégrader d'avantage nos relations déjà si fragiles et distantes. Je leur en ai longtemps voulut de ne pas m'aimer comme ils l'auraient dû mais on dit que l'Homme a une capacité d'adaptation relativement élevée et au fur et à mesure des années qui passaient, je n'y prêtais même plus attention.

    J'ai de ce fait toujours eu beaucoup de mal à accorder ma confiance, ce qui explique sans doute pourquoi je n'ai jamais réellement eu d'amis pendant mon enfance, à l'exception d'un seul. J'ai eu la chance de rencontrer Alan en primaire. C'est le seul véritable ami que j'ai jamais eu et le seul qui m'aie comprise dès le premier instant où nos regards s'étaient croisés. Nous avions surmonté beaucoup de choses ensemble, plus que ce que des enfants de notre âge auraient dû. Nous faisions partie des souffres douleurs de l'école, et nous étions plus particulièrement la distraction d'un groupe de gars qui se prenaient pour les rois du monde. Pendant tout l'élémentaire et le collège, cette même bande s'amusait à nous rendre la vie infernale en nous insultant, nous jetant toute sorte d'objets à la figure et en nous humiliant. Malgré nos plaintes, nous n'avions jamais été pris au sérieux par les adultes qui nous entouraient : les professeurs étaient trop débordés pour avoir le temps de s'occuper de querelles entre élèves et les parents étaient trop in-intéressés pour s'en soucier. Alors, après s'être fais ignorés et sermonnés à plusieurs reprises, nous avions abandonner tout espoir d'être aidé et que cet enfer cesse un jour. Le moins que l'on puisse dire c'est que nous avions vécu une enfance particulière, mais il fallait avouer que c'était aussi grâce à cela que j'étais devenue la jeune femme que j'étais aujourd'hui.

    En quittant Paris au cours de ma première année de lycée, j'avais décidé de couper tout contact avec les gens d'ici, y compris Alan. Je suis tout simplement partie, sans réelles explications ni au revoir. J'avais tout de même glissé un mot dans sa boîte au lettre en le remerciant de toujours avoir été présent dans les moments difficiles, mais ça s'était arrêté là. Je m'en suis voulut de l'avoir abandonné de cette manière. J'avais souvent été tentée de l'appeler, le téléphone à la main prête à composer son numéro, mais je n'avais jamais réussi à appuyer sur le bouton vert. J'avais laissé les années passer et je doute aujourd'hui que les retrouvailles, en imaginant qu'elles aient lieux un jour, soient celles que j'espérais. J'aimerais que cela se fasse comme si rien n'avait jamais changé entre nous, comme deux amis qui se retrouvent après les vacances scolaires. Sauf que dans notre situation, il ne s'agissait pas d'une courte séparation mais bel et bien de cinq ans sans aucun contact. Je n'avais donc pas trop d'espoir. J'avais conscience que je n'avais pas été à la hauteur de l'amitié qu'il me portait. Il ne m'aurait jamais fait ce coup là, lui.


                                               ~ ♦ ~


    La journée m'avait semblé interminable. J'étais parvenue à remettre les lieux en état. J'avais également pris le temps de brancher tous les appareils électro-ménager et de les tester afin de voir s'ils fonctionnaient toujours après autant de temps sans avoir été utilisés. A première vue, tout paraissait opérationnel. De plus, j'avais pris soin de m'abonner à une connexion internet, histoire de ne pas rester coupée du monde, et d'avoir de quoi passer le temps lors des rares moments d'inactivité qui m'attendaient.

    Après avoir passé en revu l'appartement pour vérifier que tout était en ordre, j'avais dû descendre les poubelles qui s'étaient entassées au pas de ma porte. J'avais été désagréablement surprise de constater que depuis tout ce temps, personne n'avait eu la présence d'esprit de faire réparer la porte du local qui ne fermait plus qu'à moitié depuis longtemps. Encore une fois, l'individualisme était roi et j'allais devoir régler ça moi-même sous peine de ne jamais voir cette foutue porte fermer correctement. J'avais fourré les vieux draps poussiéreux dans un des bacs à disposition et les poubelles pleines à craquer dans un autre. Lorsque j'ai laissé tomber le premier sac, je perçus un bruit étouffé en provenance du fond du bac. J'ai fais quelques pas en arrière, surprise par l'agitation qui devenait de plus en plus forte, accompagnée de miaulement à peine audibles. Après quelques secondes d'attention, j'ai finis par comprendre qu'il s'agissait d'un chat piégé au fond du réceptacle, dans l'incapacité de se libérer. Pauvre petite chose, comment avait-elle bien pût arriver là ? Je soupçonnais fortement un vieux crétin grincheux et malhonnête du voisinage de l'avoir balancé dans la poubelle dans l'attente qu'elle soit ramassée avec les ordures.

    Il fallait que je sorte la bête de là. Le bac à ordure était large et haut. J'étais obligée de me tracter au dessus de la cuve et de m'y laisser glisser. L'odeur était à peine supportable, et les débris collaient à mon jean. J'ignorais où était localisé le chat, et j'avais peur de l'écraser alors que je repoussais les ordures et avançais à tâtons. Pour me rendre la tâche encore plus compliquée, la lumière automatique du local venait de s'éteindre, me plongeant dans l'obscurité la plus totale. Génial. Comment allais-je bien pouvoir trouver le chat et l'attraper sans rien y voir ?

    Le chat, apeuré, recommençait à miauler, m'aidant ainsi à me repérer dans l'espace confiné où nous nous trouvions. Alors que les protestations de l'animal étaient d'autant plus fortes que j'approchais, j'ai sentis la fourrure douce et jeune du chaton. Par chance, celui-ci n'était pas trop farouche et s'est laissé prendre sans se débattre. Je l'ai délicatement attrapé pour le faire sortir et je suis tombée sous le charme lorsque cette petite boule de poil, une fois que nous étions enfin sorties du local, s'était réfugiée dans mes bras au lieu de s'enfuir au plus vite. Le petit semblait terrorisé et affamé au vu de ses tremblements et de sa maigreur. Prise d'un élan de compassion, j'ai décidé de l'emmener à l'intérieur. Après avoir jeter les derniers sac et retirer les restes de détritus encore sur moi, nous sommes remontés ensemble au chaud et je l'ai posé sur le canapé où le petit animal s'est roulé en boule pendant que je lui préparais une litière provisoire et un bol de lait. Je n'avais jamais eu d'animal domestique jusqu'à présent car mes parents n'aimaient pas spécialement les animaux en général et la contrainte de s'en occuper les en avait dissuader encore plus. Cependant pour ma part, j'avais toujours eu une affection particulière pour ces petits compagnons. Je considère les animaux bien meilleurs que les êtres-humains qui peuvent être tellement cruels, noyés dans leur perversion. L'Homme prend plaisir à faire souffrir son prochain alors que les animaux n'attaquent que s'ils sont affamés ou menacés. En clair, je méprise l'espèce humain.

    Mon petit réfugié avait hésité un moment devant son bol, reniflant deux, trois fois avant de commencer à laper le lait. Il ne s'était pas arrêté de boire avant que la gamelle ne soit totalement vide et que je le reconduise dans le salon. Alors qu'il se blottissait dans mes bras, je réfléchissais au nom qu'il allait porter. Je sentais son ventre vibrer au rythme de ses ronronnements incessant qui montraient à quel point il se sentait en sécurité. A première vu, il semblait être un chat très affectueux, très câlin. Il lui fallait un nom qui reflète sa personnalité. D'ailleurs, j'ignorais encore le sexe de l'animal. Après vérification, il semblerait qu'il s'agisse d'une femelle.Quelques recherches sur internet plus tard, j'ai décidé de baptisé ma nouvelle amie Caly. C'était un petit nom court et doux, comme elle ! Cette trouvaille était pour le moins imprévue et je n'avais pas imaginer me retrouver si vite embarquée dans un contexte de vie si… mature ? Finalement, je ne me retrouverai pas totalement seule. Même si la vie que j'avais l'intention de mener n'allait pas être de tout repos, j'étais bien décidée à transformer cet endroit en havre de paix, et à y créer des souvenirs meilleurs. Grâce à Caly, je me sentais pour la première fois à la maison, plus que je ne l'avais jamais été auparavant.


                                               ~ ♦ ~


    J'avais dû m'assoupir sans m'en rendre compte car il était près de minuit lorsque le son étouffé d'un point frappant à ma porte me sortie du sommeil. J'avais pris quelques minutes pour reprendre mes esprits, réfléchir à  l'identité de la personne qui se tenait actuellement sur le pallier et a ce qu'elle pouvait bien me vouloir à cette heure-ci mais n'en ayant vraiment aucune idée, le seul moyen de le savoir était d'aller ouvrir. J'avais été surprise de trouver un jeune homme, loin de m'être inconnu, sur le pas de la porte. C'est vrai qu'il n'avait plus rien avoir avec l'adolescent que j'avais connu et pourtant il ne m'avais fallut qu'un seul coup d'œil pour le reconnaître. Ce sont surtout ses yeux verts perçant qui l'avaient trahit car physiquement il était méconnaissable. Je l'avais connu petit et gringalet et le voilà maintenant bien plus grand que moi et bien bâtit. Il m'observait entrain de le détailler de la tête au pied.

- Bonsoir, excusez-moi de vous dérangez. J'ai vu de la lumière et je me suis permis de venir vous voir. J'ignorais que cet appartement avait été vendu …

    Sa voix mûre et assurée me faisait l'effet d'une claque. Bon sang, j'avais l'impression d'être à la fois en compagnie de quelqu'un que je connaissais comme ma poche mais aussi d'être en face d'un parfait inconnu. Lui, bien sûr ne m'avait pas reconnu. Comment aurait-il fait pour distinguer l'adolescente brune aux formes généreuses que j'avais été derrière la blonde filiforme que j'étais devenue ? Peut-être bien que ma voix, qui ne doit certainement pas avoir autant changer que la sienne, lui ferait faire le rapprochement.

- C'est parce qu'il ne l'est pas...

    Il avait fallut quelques secondes pour qu'un sourire stupéfait vienne peindre le visage de mon ami, éloignant sa profonde confusion. Sans même que j'ai eu le temps d'y penser, il a sauté en avant et m'a serré dans ses bras, d'une étreinte forte mais contrôlée. Je ne m'étais pas rendue compte à quel point c'était agréable et combien il m'avait manqué avant ces dix dernières secondes. Voilà bien longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi bien. Puis en une fraction de seconde il s'éloigna d'au moins deux mètres, l'air ahuri. Je voyais bien qu'il essayait de parler mais que rien n'arrivait à exprimer ce qu'il devait ressentir en ce moment, et pour cause. Cette réaction était tout à fait normal, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Je ne m'attendais déjà pas à une première réaction si positive, et je me doutais bien que tout ne se déroulerais pas comme dans un conte de fée. Il se ressaisit néanmoins très vite et finit par me rejoindre en murmurant un « ça alors » à peine perceptible.

    Ne savant pas comment réagir non plus, je l'ai invité à entrer malgré que je n'avais pas grand chose à lui proposer à boire ou grignoter. J'ai tenté de faire sortir Caly d'en dessous le buffet où elle s'était vite réfugiée, sans succès. La pauvre était tout juste en train de s'habituer à son nouvel environnement qu'un inconnu surgissait de nul part.

- Je suis arrivée tard dans la matinée et je n'ai pas encore tout installer, surtout que ma petite protégée a bouleversé mon emploi du temps !

    Je lui racontais mon périple dans le local à ordure tout en nous servant un verre d'eau.   

    Alan était resté fidèle à lui-même : toujours souriant, aimable et polit. Il m'a même aidé à ranger les dernières bricoles qui traînaient par-ci par-là. Bien que j'avais l'air plus détendue que je ne m'en serais cru capable dans un moment pareil, intérieurement, c'était chaotique. Je ne savais pas réellement comment me comporter. Un flot d'émotions contradictoires m'animaient et j'avais du mal à réfléchir et à analyser la situation. J'étais tellement heureuse de le voir, de pouvoir lui parler et en même temps, j'étais terrifiée à l'idée de le confronter. Je ne m'étais pas attendue à sa visite si rapidement, je n'avais pas eu le temps de me préparer à ce que j'allais dire. J'allais devoir être entre le mensonge et la vérité, et ce genre de discours se prémédite. Surtout qu'il me connaissais bien, et que malgré les années, je restais cette jeune fille incapable de lui mentir en le regardant droit dans les yeux sans sourciller. Il allait deviner que quelque chose ne tournait pas rond chez moi et je ne pouvais pas éviter ça. Je savais pertinemment que s'il me questionnait et que je lui mentais, cela tournerait rapidement en dispute et c'était bien la dernière chose que je souhaitais.

    Il a attendu que nous soyons entrain de manger notre pizza, commandée en livraison rapide, pour lancer la conversation.

- Alors, où étais-tu pendant tout ce temps ?

    J'ai pris soin de bien construire ma réponse, après quelques bouchées.

- Mes parents ont trouvé un logement dans un petit village près de Marseille, où ils ont préféré rester. Mon père a reçu le genre d'offre qui ne se refuse pas.

    J'ai tenté de changer de sujet en m'attardant sur la vie de mes parents plutôt que sur ma propre vie, espérant qu'ainsi il me demanderait de leur nouvelles et que je pourrais passer un certain temps à lui parler de leur projet professionnel et l'éloigner du sujet que je redoutais tant. Il a coupé court à toute tentative de distraction en me posant clairement la question.

- Qu'est ce qui t'a prit de partir comme ça ?

    Il y avait beaucoup de réponses à ça. La honte, la peur, l'angoisse, le sentiment que si je le regardais dans les yeux ne serais-ce que pour lui dire au revoir mon courage m'aurait abandonné et je n'aurais jamais pu partir. Pourtant, partir à ce moment-là avait été une question de survie. J'ignorais comment lui expliquer la raison sans lui raconter les détails, ceux que personne ne connaissait hormis moi. Mais je savais que même si je tentais de tout lui dévoiler, les mots resteraient coincés au fond de ma gorge, comme si j'étais devenue muette. Quelle sensation désagréable de ne pas pouvoir confier le plus noir secret de votre vie à l'unique personne susceptible de vous apporter ce dont vous aviez besoin pour lutter contre ce fléau. Je n'ai pu m'en tenir qu'à une légère version de la vérité, concise et imprécise.

- J'avais besoin d'un nouveau départ et je devais partir sur le champs ou sinon je n'aurais jamais pu le faire.

    J'étais obligée de baisser les yeux vers le sol, incapable de soutenir le regard inquisiteur de mon ami qui pesait sur moi à l'instant. Je sentais bien qu'il savait que quelque chose me retenait, une chose importante et difficile à dire. J'avais beau essayé je n'y arrivais pas. Les mots refusaient de franchir le seuil de mes lèvres alors que je les entendais si clairement dans ma tête. J'avais abandonné toute tentative d'explications. Si je n'y parvenais pas, c'est que ce n'était pas le bon moment.

- Tu sais que tu peux tout me dire.

    Il s'est approché de moi et prit ma main entre les deux siennes, dans l'espoir de me faire sentir en sécurité et dans une atmosphère de confiance. Sa respiration calme et posée reflétait l'exact opposé de ce qui se passait en moi : tout dans ma tête était chamboulé, comme si une tornade était passée par là, semant le chaos et m'empêchant d'avoir les idées claires pour pouvoir raisonner. Un dilemme s'était installé à la seconde où Alan s'était présenté à moi : je ne pouvais pas lui raconter mais je savais qu'il mettrait tout en œuvre pour me faire cracher le morceau, peu importe le temps qu'il faudrait. Je savais pertinemment que je ne pourrais pas le lui cacher éternellement. Mais devais-je vraiment lui dire maintenant, le soir de nos retrouvailles ?

- J'avais besoin de prendre du recul, tu sais, après l'altercation que j'ai eu avec cette bande de délinquants...

    Il a pris soin de relever ma tête vers lui afin que ses yeux puissent sonder les miens pour y déceler la vérité. Je n'avais jamais su lui mentir, alors que j'ai toujours été douée dans ce domaine depuis mon plus jeune âge. Il le savait et il en jouait.

- Épargne toi ce conflit intérieur, Anna... Je sais déjà.

    Qu'est ce qu'il savait ? Non, il ne savait rien du tout. Il ne pouvait pas savoir. Personne ne savait. Personne sauf moi et eux. Pourtant, c'était bel et bien de la pitié qui venait de traverser son visage. Voilà une des raisons principales de mon départ et de mon mutisme : je refusais de voir de la pitié dans le regard des gens à chaque fois qu'ils me croiseraient, entendre leurs murmures sur mon passage, sentir leurs regards sur moi comme si j'étais une pauvre petite fille fragile, à moitié détruite par le vice de jeunes insouciants. Je ne veux pas qu'on me voit comme une victime apeurée, mais comme une victime combattante et qui n'a perdu ni sa fierté ni son honneur. Mais plus encore que sa pitié, c'était le fait qu'il sache de quoi il en retourne qui m'inquiétait. Comment pouvait-il être au courant ? Quelqu'un d'autre le savait-il aussi ? Moi qui pensais être la seule détentrice de mon secret, cela remettait tout en question.

- Depuis combien de temps ?

    Mon ton avait été légèrement plus agressif que ce que j'aurais souhaité, mais s'il était au courant depuis le soir même de mon agression, cela signifiait que mon départ n'avait servit à rien d'autre qu'à nous éloigner et à me priver d'un soutient précieux dont j'aurais tant eu besoin à ce moment là. Que si j'avais été le voir avant de m'enfuir, ne serait-ce que le voir, tout aurait été différent. Ma vie aurait été différente.

Il semblait très mal à l'aise et je voyais bien qu'il ressentait de fortes émotions alors que le souvenir de ce moment défilait dans son esprit.

- J'étais avec mes parents, nous rentrions d'un dîner chez des amis et quand j'allais passer la porte j'ai entendu des gémissements, comme si on étouffait des cris. J'ai donc avancé discrètement dans la ruelle deux maisons plus loin et c'est là que je t'ai vu, tenue par Michael et Jonathan, avec Anthony au dessus de toi. J'ai tout de suite compris, mais je savais que c'était trop tard, et que si je m'interposais ça ne ferait qu'empirer les choses. Surtout qu'à l'époque je n'aurais jamais fait le poids... Je voulais rentrer pour appeler la police mais quand je suis arrivé dans la cuisine au niveau du téléphone, je t'ai aperçue par la fenêtre entrain de rentrer chez toi en boitant. Sur le coup je ne savais pas quoi faire puis j'ai décidé d'attendre d'avoir ta version des faits et que tu portes plainte pour pouvoir témoigner en ta faveur. Mais ça ne s'est jamais produit, tu es partie tellement vite ...

    Je me suis sentie terriblement honteuse face à ces révélations. J'avais été stupide de ne pas lui faire assez confiance pour tout lui révéler avant de prendre une quelconque décision. Évidemment qu'il m'aurait épaulé, conseiller et soutenu. Toutes mes craintes semblaient si dérisoires désormais. Les mots refusaient toujours de sortir de ma bouche, alors je me suis exprimée par les gestes en me blottissant dans ses bras avant de fondre en larme comme jamais auparavant. Je n'avais versé aucune larme depuis mon agression. Ni par la douleur physique, ni par l'humiliation. Mais ce soir tout s'était transformé car je n'étais plus seule. Je me sentais soulagée qu'il soit au courant, ou plutôt que je sois maintenant au courant qu'il savait, car il était l'unique personne à qui j'aurais tout raconté si j'avais pu le faire. Cependant, il n'était pas encore tout à fait au courant de tout pour l'instant.

- Le viol n'est pas anodin, Anna... Ces merdeux auraient du pourrir en prison, et au lieu de ça c'est toi qui as dû t'exiler. Ce n'est pas juste !

    La vie était injuste, c'était sa définition. La compassion de mon ami avait vite fait place à la colère, je pouvais le lire dans l'expression de son visage. Il était furieux contre Anthony, mais je savais que mon silence en rajoutait une bonne couche aussi. Seulement, entendre le mot à haute voix rendait la chose encore plus réelle. Bien sûr, je l'avais répété encore et encore dans ma tête mais jamais je ne l'avais prononcé, et jamais personne n'avait eu l'occasion de le faire devant moi jusqu'à cet instant. J'avais longtemps été habitée par la honte, la culpabilité et la souffrance, mais avec le temps, tous ces sentiments s'étaient peu à peu effacés face à un autre ressentis bien plus puissant que les trois réunis : la soif de vengeance. Garder le silence n'était pas synonyme d'oublie. Je pensais qu'en fait, c'était tout le contraire. Plus on garde enfermé son secret à l'intérieur, plus on se le remémore et plus la haine grandit, nourrissant à petit feu le côté le plus sombre de notre âme jusqu'à ce que notre unique raison de vivre réside dans le fait de faire souffrir notre bourreaux autant qu'il nous a fait souffrir nous, voir même plus si c'est possible.

- La seule véritable justice, Alan, c'est celle que l'on applique par ses propres moyens. Qu'il soit enfermé n'aurait rien changé au fait que j'ai été humiliée et salie. Il n'y a qu'une seule chose qui puisse amenuiser ma douleur, c'est la vengeance. Crois moi j'ai tout essayé, mais lui faire ressentir ce que moi j'ai ressentis, faire de sa vie un enfer, c'est la seule chose qui pourra me satisfaire. Depuis cinq ans, il a reprit le cours de sa vie comme si de rien n'était en pensant que je ne referais jamais surface, que c'était un épisode de sa vie auquel il ne sera plus jamais confronté. Mais c'est précisément au moment où il se sent le plus à l'abri qu'il faut frapper.

    Alan réfléchissait et je pense qu'il comprenait de plus en plus où je voulais en venir, et je sentais qu'au fond de lui, il allait adorer ça. Mais je ne voulais pas trop le mêler à cette affaire. Il n'y aura pas de Happy End et si jamais les choses tournaient mal pour moi, je ne voulais pas l'entraîner au fond du gouffre. Contrairement à lui, je n'avais plus rien à perdre. Il était ma seule accroche en ce monde et je refusais de causer sa perte par la faute de cet enfoiré qui m'avait déjà beaucoup enlever. Le problème, c'était que je savais depuis le départ que s'il avait connaissance de mon projet il allait vouloir en être et qu'il était malheureusement presque aussi borné que moi, autant dire que le mettre à l'écart était perdu d'avance.


                                              ~ ♦ ~


    Maintenant qu'Alan était à mes côtés je me devais de lui raconté toute l'histoire, à commencé par le soir de mon agression.

    Ce soir là, je rentrais de l'épicerie située à moins d'un kilomètre du quartier, il n'était que dix-huit heures passé mais le soleil s'était déjà couché. Je m'apprêtais à passer la petite ruelle de derrière notre rue lorsque j'ai entendu qu'on m'appelait. Les voix venaient de derrière moi, la bande d'Anthony était de l'autre côté de la ruelle, à quelques mètres d'où j'étais. Je me souvenais d'avoir juré dans ma tête, c'était bien les derniers que je voulais croiser. Depuis l'élémentaire, Alan et moi supportions leurs remarques désobligeantes et leurs coups. J'avais la désagréable sensation que quelque chose allait se produire, une intuition. Mon corps s'était mis en alerte dès le moment où ils avaient fait en sorte de me coincer et que l'odeur d'alcool envahissait l'air. Impossible de m'échapper. J'avais tenté de pousser un cri mais une main s'était collée contre mon visage avant que j'ai pu ouvrir la bouche. Le calvaire commençait... Une fois leur affaire terminée, ils m'avaient laissée là pour morte, ensanglantée et agonisante. J'avais lutté pour ne pas sombrer dans le coma, de peur de ne plus jamais rouvrir les yeux. Je ne suis parvenue à me relever qu'au bout d'une bonne demi-heure de tentatives vaines et douloureuses. Mais j'avais tenu bon et j'étais rentrée en me traînant jusqu'à chez moi où j'avais raconté à mes parents que je m'étais fait agresser par une bande de délinquants inconnus qui m'avaient mis à terre et roué de coups. Personne n'avait été au courant des faits réels, et c'était devenu la version officielle de mon histoire. Suite à cela, l'idée d'aller au lycée m'était insupportable. Je me sentais incapable de les confronter. Le seul moyen qui s'imposait à moi était de quitter la ville, partir loin de tout. Le fait d'avoir vécu à Marseille ces dernières années m'a beaucoup apporté. Une fois le sentiment de sécurité installé loin d'eux, j'avais très vite ressentis le besoin d'apprendre à me défendre par mes propres moyens. A partir de là, j'avais suivis des cours d'arts martiaux avec un maître, Julio, qui m'a énormément aidé, en particulier à canaliser ma haine, à ne pas me laisser distraire et à rester maître de moi-même en n'importe quelles circonstances. J'avais eu besoin de ça pour me reconstruire, jusqu'à aujourd'hui. Il m'avait fallu du temps avant de pouvoir ne serait-ce qu'imaginer revenir vivre ici. Mais le temps avait fait son chemin et une fois la peur vaincue, l'impatience avait pointé le bout de son nez. J'étais prête à revenir, mais si je revenais, ce n'allait certainement pas être pour rien ! J'avais bien l'intention de détruire la vie d'Anthony comme il avait détruit la mienne. Par ailleurs, j'avais décidé de laissé Michael et Jonathan en paix, car je savais qu'eux aussi étaient sous l'emprise d'Anthony, d'une certaine manière. Si on n'est pas avec lui, on est contre lui. De toute évidence, le véritable monstre, c'était lui. Depuis le début, c'était lui qui était aux commandes et qui jouait avec les gens. Maintenant c'était à mon tour de jouer avec lui.

- Alors tu vas lui faire payer ?

- Et plutôt deux fois qu'une.

    J'avais une idée plutôt précise en tête de ce qui allait se passer à partir de maintenant, mais je savais aussi très bien que j'allais devoir improviser au gré des changements et des opportunités qui me seraient offertes. L'idée ne m'angoissait pas du tout étant donné que je ne manquais ni de ressources ni d'imagination, surtout lorsqu'il s'agissait d'une cause qui me tenait à cœur autant que celle-ci. Et puis grâce à Alan qui travaillait dans la vidéo surveillance et qui avait gentiment proposé ses services, j'allais peut être pouvoir avoir un peu de matériel, ce qui allait me rendre les choses encore plus facile que ce que j'escomptais ! Même si je ne cesserais de m'inquiéter pour lui, je ne regrettais absolument pas d'avoir Alan à mes côtés, comme au bon vieux temps. Il me surprendra toujours ! J'étais heureuse de retrouver mon confident de toujours, encore une fois prêt à faire l'impossible avec moi. Je ne l'échangerai pas pour un milliard d'autres. Une seule amitié aussi vraie et forte que la notre valait bien plus à mes yeux que plusieurs amitiés factices et futiles. Être populaire et très entourée n'apportait rien de concret dans une vie, certes tu étais connue et enviée pendant ta scolarité mais après ça ? Peu de personnes avaient la chance d'avoir une relation aussi forte que la notre et je les plaignais pour ça.

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