Youn Sun Nah aux carriéres de Junas

Sophie Riolet

Un concert mal barré, inachevé ou plutôt avorté dans une certaine fulgurance

La veille du concert de Youn Sun Nah aux carrières de Junas, un copain répondant au pseudo de « musicman » m'avait félicité de mon choix : Je l'entends encore me vanter la beauté de l'endroit et envier la célérité qui m'avait poussée à prendre mes places 3 mois à l'avance.

« C'est juste magnifique ! ». L'emploi de l'expression « c'est juste… «  que mon snobisme juge ô combien craignosse sonna à mon oreille comme un mauvais présage.

J'en étais à mon troisième concert en moins d'une semaine et  la fatigue cédait peu à peu le pas à l'ivresse…Mais « hauts les cœurs !» est ma devise et je ne tardai pas à enrôler avec moi mon ami Benoit, lui faisant miroiter un bon moment de musicalité, à l'orée de l'été, bercés par les grillons du soir et quelques bonnes bières …

 

Benoit est mon ami. Il a le don de m'exaspérer.

Mais comme un vice délicieux, j'y reviens, toujours…

 

Benoit marche très lentement depuis une opération qui a mal tourné, ce détail saura nourrir ma culpabilité et couronner la fin de mon récit. Quand Benoit est fatigué, il ne parle plus. Cela me noue allégrement l'estomac, et me contraint à meubler ces blancs insupportables par de multiples inepties. Cela me procure une bonne dose d'agacement et colore mes propos d'une tension que je crois toujours être la seule à percevoir …

 

Nous nous sommes mis en route pour la commune de Junas.

 

Mouais…d'accord, rien de spectaculaire, on s'assoit !

 

De là où on était, on n'y voyait rien, mais ce n'était pas gênant car il n'y avait rien à voir. Et j'aurais été encore plus soulagée de ne rien avoir à entendre. La première partie de Youn Sun Nah était sans intérêt musical selon moi. Une sorte de Jazz où vous ne prenait votre pied que si vous êtes sur scène en train de jouer. Je ne fus pas la seule de cet avis car la plupart des gens parlaient, riaient ou faisait la gueule, comme moi, pour passer le temps. Ce fut long, très long. Le ciel s'était assombri par la nuit et quelques nuages menaçaient de mettre fin au calvaire.

 

J'en profitais pour me rappeler mes cours de méditations et rentrer à l'intérieur de moi-même comme un escargot tibétain.

Enfin, le silence et le noir… Youn Sun Nah, peut-être ?

Non, encore du silence et du noir…

-Ah tient, y'a un gars qui monte sur la scéne !

-Ah ouais … ah c'est un intermittent… Ok OK …

Le discours était très instructif, même si  nombre d'entre nous avait déjà eu l'occasion de prendre connaissance des difficultés économico-juridique qu'ils rencontraient: Il était déjà 23H00 et nous fumes tous bien heureux d'avoir cette piqûre de rappel  !

Puis, du silence et du noir…

Je me demandais si j'étais seule à bouillir de l'intérieur. J'imaginais également Youn Sun Nah en train de bouillir dans une marmite géante. Mais non, je n'étais pas seule et ce sont les sifflets qui ont accueilli la prise de micro du directeur du Festival !

La raison de son intervention fut l'impérieuse nécessité de remercier quelques pontes micro-locaux sans lesquels ce « festival n'aurait pu voir le jour ».

La tension montait, et commençait à se balancer dangereusement entre les branches d'arbres des carrières de Junas :

-Elle arrive, bordel ?!

-Ecoutez, écoutez-moi, suppliait la voix devenue petite du directeur, nous avons du matériel de qualité et, compte tenu de l'humidité menaçante de l'air, nous ne pouvons-nous permettre de les abimer. Patientons afin de voir si le temps se met à la pluie ou pas. Merci de votre compréhension.

Sifflet, brouhaha, attente et noir.

23H30 : le cauchemar est fini : YOUN SUN NAh apparait : l'ambiance est mitigée. D'un côté, on a envie d'être content, d'un autre on a du mal à oublier le mal qu'on a souffert pour elle…On lui en veut un peu, c'est sur.

Et là, quelques notes, un filet de voix qui parcourt quelques mesures. Je me sens caressée, doucement transportée…la magie opère. Cela dura le temps qu'une feuille d'automne met à toucher la terre. Ce fut suave, léger, beau mais court : un beau, un magnifique orage d'été vint dire MERDE à tout le monde : aux contents, aux pas contents, au public, aux musiciens, aux intermittents.

Mais non, ce n'était pas la faute de Youn Sun Nah, qui fut parfaite l'espace de ces quelques secondes magiques.

Bon par contre, on redescend vite sur terre, quand il faut rentrer à la voiture, qu'il pleut comme vache qui pisse et que votre meilleur pote marche à reculons sous les gouttes…

 

 

 

 

 

 

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