A chaque jour suffit sa peine

saint-matthieu

1.

Marie-Jane garde la tête appuyée dans le creux de son bras étendu sur la table. Ses boucles rousses s’étalent sur ses épaules et se perdent dans son cou. La petite fille dessine pensivement, de son index sale, des dessins géométriques dans la fine pellicule de graisse qu’on ne voit qu’en contre jour sur la surface de la grosse table en bois. Son père, Johan, un homme assez réservé et très doux, s’affaire entre la cuisine et le jardin pour essayer de réparer la petite éolienne qui alimente la famille en électricité. Ils n’ont échangé aucun mot depuis bientôt deux heures, le soir commence à tomber, et le ciel, violet dans la journée, vire à l’orange tout doucement . Buck, un malinois de quatre ans que Marie-Jane adore, ne sait trop s’il doit rester couché près d’elle ou suivre son maître dans ses essais techniques. Il se couche, puis se lève d’un bond pour rejoindre Johan, et réapparaît dans la cuisine quelques minutes plus tard pour venir se coucher sous la table.

Une brise doucâtre se faufile à travers le rideau anti-mouche qu’il a fallu réinstallé sur la porte d’entrée alors que l’automne touche à sa fin. La maison, une bergerie réhabilitée par Johan et Gin il y a une dizaine d’années, s’adosse aux contreforts d’un grand massif montagneux réputé pour ses grottes d’une rare profondeur et la rudesse de ses hivers. C’est la dernière maison habitée avant les montagnes. Elle est reliée au village par une piste à peine carrossable qui descend sur plusieurs kilomètres. Les réseaux électriques et d’assainissement n’arrivent pas jusque là, aussi Johan et Gin avaient-ils installé, au moment de la rénovation, un panneau solaire thermique sur le toit pour l’eau chaude et une petite éolienne alimentant des batteries qui fournissent l’électricité au foyer. Les choses avaient été un peu plus compliquées à installer qu’ailleurs mais c’était le prix à payer pour vivre un peu loin du monde. A la belle saison, étaient-ils tout au plus de temps en temps visités par un marcheur venant remplir sa gourde à la source qui coule dans la cour ou quelque spéléologue passant saluer Johan avant d’aller explorer le gigantesque gouffre souterrain situé plus haut dans les lapiaz.

Habituellement presque enfouie sous la neige dès la fin de l’automne, la maison est aujourd’hui entourée d’une humidité fangeuse, dans laquelle les mouches déphasées viennent pondre frénétiquement, tandis que la moto-neige reste au garage, inutile.

Johan revient finalement dans la maison, les traits tendus et les mains sales. Il n’arrive pas à réparer l’éolienne et peine à dissimuler son agacement et son inquiétude. Ce soir encore il faudra se passer d’électricité. La nuit tombe tôt un premier décembre et les soirées à la lueur des bougies de secours, qui commencent à manquer, mettent toute la famille dans une angoisse qui s’accroît chaque soir un peu plus.

-         Tu crois qu’on va mourir bientôt ? demande Marie-Jane, le côté toujours affalé sur la table, les doigts et les yeux absorbés par ses dessins.

Johan, qui se lave les mains dans le vieil évier, le dos tourné à sa fille, ne s’interrompt pas, même si cette voie cristalline qu’il chérit lui glace le sang maintenant. Il s’attend à cette question depuis plusieurs semaines, s’étonnant même de ne pas avoir dû y répondre plus tôt. Mais il se préparait à une crise de panique, à des larmes au moins. Alors, il aurait pu prendre sa petite fille dans les bras et la rassurer comme on console après un affreux cauchemar en pleine nuit. C’eût été plus facile que de répondre à cette question d’un calme déconcertant et trop exigeante de vérité.

-         Je ne sais pas, Marie-Jane, répond-il en se retournant. Personne ne sait ce qui se passe. Peut-être que ça va s’arranger… Mais je pense que beaucoup de gens souffrent, beaucoup vont mourir peut-être même, oui… mais nous, dans tout ça, on a beaucoup de chance, tu sais ?  Beaucoup de chance …

Il s’accroupit en face d’elle.

-         Donne-moi tes petites mains… Nous, on a beaucoup de chance par rapport à d’autres. On a la source, donc on a de l’eau... Et pour l’éolienne, je vais finir par arriver à la réparer. Dis-toi que pour plein de gens, ça fait une semaine que plus rien ne fonctionne. Et puis on est pas trop près des villes, on est à l’écart, et on est bien protégés avec Buck et Mia …

Quand Marie-Jane naquit et que Gin dû rester seule avec elle à la maison des soirées entières, alors que Johan, guide de haute montagne, était en course avec des clients, il est vite apparu que la maison était très isolée pour une mère seule et son bébé, et Gin avait peur. Pour la rassurer, Johan adopta et éduqua Mia, une femelle bouledogue américain, qu’il alla chercher au refuge. Elle avait l’air fier, solide et franc, et, en même temps, son œil droit entouré d’une grande tâche chocolat lui donnait un côté presque câlin. Elle plu tout de suite à Johan, même si le vétérinaire chargé des adoptions fit tout pour le dissuader de ramener à la maison, avec un tout petit bébé, un chien de cette race, mal éduqué et au passé de chien battu. Mia devint pourtant une compagne idéale de la famille tout en restant dissuasive pour n’importe qui d’autre.

Un pauvre berger allemand qui s’était égaré après une randonnée avec son maître dans les environs en avait déjà fait les frais. Il s’était aventuré silencieusement dans le jardin, où Marie-Jane jouait. Lorsque le berger allemand s’était approché de la petite, Mia avait surgi de nulle part pour lui barrer le passage tous crocs dehors, puis, voyant qu’il ne prenait pas la fuite, s’était jetée sur lui. Johan, qui bricolait à quelques mètres sous l’appentis ne pût qu’assister impuissant à la triste effusion de chair et de sang. Quand Mia lâcha prise, le berger allemand ne gémissait presque plus, puis son flanc haletant finit par se figer, le laissant l’œil vitreux et la gueule entrouverte. Mia en fût quitte pour vingt-six points de sutures et Marie-Jane, qui avait assisté au combat pétrifiée, en fit des cauchemars longtemps.

Alors que Johan ne trouve plus d’arguments pour rassurer sa fille, Mia passe son museau à travers le rideau anti-mouche.

-         Tiens ! Voilà maman et Mia qui reviennent ! s’enthousiasme Johan, soulagé par l’arrivée de sa femme qui va faire diversion.

Il est plus de cinq heures du soir et Gin est partie depuis le matin pour participer à l’assemblée du village qui se tient tous les jours depuis le début de la Grande coupure. Il y a une semaine, tous les réseaux électriques et de communication ont subitement cessé de fonctionner. Tout, ou presque, a donc par conséquent cesser de fonctionner. Dans la région, dans le pays et peut-être dans le monde. Difficile à savoir, il n’y a plus d’information d’aucune sorte. Un courrier postal minimum a été mis en place pour assurer provisoirement la communication entre les autorités nationales et locales, mais celui-ci s’interrompra de lui-même très bientôt, quand les véhicules seront à cours de carburant. Le gouvernement, assure qu’il « met tout en œuvre pour résoudre cette situation sans précédent », mais ces messages réitérés tous les deux jours, et déjà périmés à leur arrivée, témoignent seulement d’une impuissance à résoudre le chaos que même les meilleurs ingénieurs des grandes compagnies d’électricité et de télécommunications ne parviennent pas à solutionner.

Gin a les cheveux hirsutes et de profonds cernes ce soir. Comme les deux fois précédentes, accompagnée de Mia, elle a fait le trajet à pied, pour économiser les quelques litres de gasoil qui restent dans le Land Rover. La moiteur de l’atmosphère donne à sa peau trop bronzée pour la saison un aspect de satin cuivré. Johan la trouve belle malgré ses traits tirés et lui ouvre immédiatement ses bras. Puis Marie-Jane vient se blottir contre le couple enlacé dans le silence.

-         Où est Max ? demande Gin en se dégageant doucement de l’étreinte après un petit moment.

-         Il dort, depuis plus de deux heures, j’ai préféré le laisser dormir, peut-être qu’il sera plus calme ce soir. Et toi alors, quelles sont les nouvelles ?

-         Pas très bonnes, rien n’a évolué, commence Gin d’une voix sourde et légèrement cassée par la fatigue. On a peu de nouvelles mais d’après ce qu’on a pu comprendre, ça s’aggrave dans les villes. Enfin rien d’imprévisible, quoi… Au village, encore un vieillard est mort et le petit du boulanger a disparu depuis ce matin. C’était l’effervescence. Le père dit que c’est à cause de tout ce qui se passe, qu’il a sûrement eu un accident. Le gamin est sorti pour aller chercher quelques affaires dans la maison de sa grand mère qui est avec eux en ce moment, tu sais, vers la route du pont, mais il n’est pas revenu… Il n’est sûrement pas allé jouer, tous les gamins sont terrifiés et cloîtrés chez eux. Quand je suis partie, à trois heures, il était toujours pas retrouvé. Moi je suis pas sûre que ce soit un accident, y’a des gens qui commencent à plus tourner rond… Il y a deux jours, c’était encore la solidarité le maître mot, mais là on voit bien que la situation s’arrange pas et les gens commencent à péter les plombs. Et puis le maire a demandé à tout le monde de dresser l’inventaire des vivres qui restaient dans chaque foyer. Il veut réquisitionner pour redistribuer. Ca a fait des problèmes, ceux qui n’ont plus rien sont pour, et ceux à qui il reste quelque chose sont contre. Une demi-douzaine de gars sont partis prendre deux brebis chez un des fermiers, le vieux bien sûr… Ils sont revenus en disant qu’elles seraient partagées entre chaque famille. Ils sont carrément allés se servir ! La tension monte, Johan ! Un homme excédé par la réunion s’est barré brutalement puis est revenu avec son fusil de chasse menaçant de tirer sur le premier qui se pointerait chez lui. Ils ont réussi à le calmer, mais ça va être de pire en pire. J’ai aussi été prise à partie, à cause de l’éolienne, comme quoi on avait de l’électricité et qu’il fallait qu’on donne nos batteries. J’ai eu beau leur répéter que l’éolienne est H.S., comme le reste, ils ont dit qu’ils viendraient vérifier et que si on avait de l’électricité, ils prendraient les batteries, « pour la communauté »… Ils vont finir par débarquer. Quand en bas tout sera pourri et vide, ils viendront ici, ça va être affreux !

-         Arrête Gin, panique pas…

-         Mais putain, Johan, ils se doutent bien des stocks qu’on fait chaque automne pour l’hiver, je suis sûre qu’ils sont persuadés qu’on a les placards bourrés de bouffe et de médocs, qu’on a du gaz à gogo, ça va être affreux je te dis…

-         Marie-Jane, ma puce, tu peux aller voir si Max est réveillé ?

Une fois la petite sortie de la cuisine, Johan reprend à voix basse :

-         Il ne faut pas qu’on panique, Gin. Il faut qu’on garde la tête froide pour protéger Marie-Jane et Max. Demain, j’irai moi-même à l’assemblée. En attendant, tant qu’il ne fait pas nuit noire et qu’il reste un peu de luminosité, il faut qu’on en profite pour faire à manger et baigner Max. On mange vite et on se met au lit tous les quatre en racontant une histoire, ça nous fera du bien. Ok ?

-         Ok…

Gin, un peu rassérénée par ces buts simples, se lance dans la préparation d’un dîner frugal après avoir fait rentrer les chiens et fermé volets et porte d’entrée, celle-ci à clé, pour la première fois en dix ans.

Un quart d’heure plus tard, Johan redescend avec les enfants, Max dans ses bras et Marie-Jane sur les talons et en pyjama. La soupe, réchauffée sur la cuisinière à bois constamment en marche et qui chauffe habituellement la grande salle en hiver, fume sur la table, faiblement éclairée par une bougie entamée de la veille.

Chacun mange sa soupe, chacun dans ses pensées. Gin donne le sein à Max qu’elle porte d’une main tout en tenant sa cuillère de l’autre main. Au bout de quelques minutes, Johan brise le silence :

-         Marie-Jane chérie, écoute-moi. A partir de maintenant, je ne veux plus que tu t’éloignes de Maman ou moi. Tu peux aller jouer dans le jardin mais toujours avec Mia, et tu ne vas plus à la cabane, d’accord ?

Marie-Jane le regarde les yeux écarquillés, les lèvres entrouvertes, sans un mot.

-         N’aies pas si peur ma puce, je dis ça seulement au cas où, c’est plus simple comme ça, d’accord ?

-         …

-         D’accord ? !

-         … il est mort le petit garçon ? demande Marie-Jane dans un souffle, le teint livide.

-         Chérie, tu m’entends ?! Tu me promets que tu ne t’éloignes pas ? Je veux que tu me promettes. Tu promets ?

La petite est sur le point d’acquiescer quand Mia sort vivement et souplement de dessous la table et va se poster sous la fenêtre côté cour puis devant la porte d’entrée, à l’affût. Elle est immédiatement rejointe par Buck.

Leurs deux grondements sont tellement graves et sourds qu’ils en sont presque inaudibles, mais si terrifiants qu’une grosse larme coule déjà sur la joue de Marie-Jane qui fait de son mieux pour ne pas faire de  bruit et retenir le sanglot qui lui broie la gorge.

2.

Un rayon violet qui perce à travers les volets vient chatouiller les paupières de Johan, bouffies par le manque de sommeil. Il s’est assoupi depuis une heure environ, ne parvenant plus à lutter contre la fatigue après la nuit qu’il vient de passer à veiller.

Mia et Buck, semblent endormis, en boule à ses pieds. Dès que Johan commence à s’étirer pour réveiller ses muscles endoloris, ses deux compagnons se dressent sur leurs pattes comme pour montrer qu’ils ne dormaient que d’un œil et qu’ils restent sur le qui-vive. Mais Johan sait bien que la menace, quelle qu’elle soit, s’est éloignée, au moins provisoirement. Sinon les chiens n’auraient pas quitté la porte et auraient gardé leur attitude électrique.

Johan regarde sa montre. Il est déjà huit heures. Comme il réalise qu’il n’y a aucun bruit dans la maison, une décharge glaciale lui court dans l’échine et il se précipite dans l’escalier, le montant quatre à quatre pour débouler en trombe dans la chambre.

Gin est à demi assise dans le lit, constitué d’un immense matelas posé à même le sol. Avec un sourire fatigué, elle fait signe de ne pas faire de bruit. Max dort dans ses bras, Marie-Jane aussi, recroquevillée contre le ventre de sa mère. Comme Johan, Gin n’a pas beaucoup dormi. Marie-Jane, qui a puisé dans tout son courage pour ne pas paniquer quand les chiens ont donné l’alerte a mis plusieurs heures à s’endormir et il a fallu toute la patience et la tendresse de sa mère pour qu’elle ferme enfin les yeux.

Gin cale délicatement son bébé entre les gros oreillers et se dégage doucement de la petite fille endormie. Elle enfile ses mules en cuir et sors de la chambre avec Johan après avoir tiré la porte derrière eux.

-         Tu as l’air crevé, dit Gin en prenant les épaules de Johan entre ses doigts pour les masser un peu. Tu veux vraiment descendre aujourd’hui ? … Tu sais ce que je crois ? Je crois que tout va devenir de moins en moins rationnel en bas. Ils vont finir par se déchirer les uns les autres et je ne veux pas qu’on se rappelle à leur souvenir.

-         Ça fait quatre jours que je ne suis pas descendu, il faut que je me montre. Et je veux parler à Franck, je m’inquiète que tu ne l’aies pas vu hier.

Franck est un des bons amis de Johan et Gin. Quand ils sont arrivés dans la région il y a dix ans, Franck gardait un refuge au bord du glacier qui se trouve à cinq heures de marche et dont il ne reste aujourd’hui qu’une langue crevassée à peine large de quelques centaines de mètres. Johan s’est vite lié à cet homme de dix ans son aîné et dont le sourire facile et spontané ne masque pas ce qui semble être une peine très profonde. Depuis, Franck a laissé son refuge à d’autres, trop triste de voir le glacier fondre avec le temps qui passe. Il vit maintenant toute l’année au village, y loue vélos et ânes aux touristes l’été et, l’hiver, enseigne le ski dans une station toute proche.

Après une grosse chute de neige ou un orage particulièrement fort, Franck ne manque jamais de monter voir Johan et sa famille, pour voir si tout va bien. Il y a six jours, alors que l’électricité était coupée depuis déjà vingt quatre heures, Franck monta aussi, tout allait le mieux possible.

Sans que Johan ne sache pourquoi, Franck n’a ni femme, ni enfant. En fait, Franck ne semble avoir aucune famille mais Johan n’a jamais cherché à en savoir plus, préférant laisser son ami en paix dans son silence.

-         Ne t’inquiète pas pour Franck, je suis sûre qu’il va bien. Il n’est pas né de la dernière pluie, tu sais bien. On va sûrement le voir arriver ce soir ou demain pour sa visite de contrôle. C’est lui qui doit s’inquiéter pour nous. Si je ne l’ai pas vu à l’assemblée c’est qu’il devait être occupé à faire un truc plus important. Tu sais bien que palabrer pendant des heures pour rien ce n’est pas son truc, il a horreur de ces ambiances hystériques. Il va bien j’te dis. Et puis ta présence à l’assemblée ne servira à rien. Il n’y a rien à faire qu’à attendre de toute façon. Ne descends pas, s’il te plaît… Marie-Jane est terrorisée, et moi aussi. Reste-là et économise-toi… essaie donc de réparer l’éolienne ?

-         Nan Gin, il faut que j’y aille, même pas longtemps. Je veux voir par moi-même. Et tu sais bien que l’éolienne est foutue, c’est électrique. J’ai tout vérifié : tous les circuit sont en état de marche, toutes les connections ont l’air ok et il n’y a aucune raison que le générateur déconne. On dirait que l’électricité n’est plus produite, comme partout ailleurs. Je pige pas pourquoi mais je peux rien y faire… Je vais descendre, en vélo, ça ira plus vite. Je serai là avant seize heures, je te promets… On est en sécurité ici, ils ne vont pas monter maintenant, c’est trop tôt, et on est trop loin. Et puis si quelqu’un monte je le verrai forcément.

-         Mais nom de Dieu, Johan, qu’est-ce qu’il te faut, ça t’a pas suffit hier soir ?!

-         C’était pas eux hier soir. Je ne sais pas ce que c’était, mais c’était pas eux… Ils auraient voulu entrer et auraient foutu la merde si ç’avait été les gars du village.

Après avoir pris un petit déjeuner moins copieux que la veille, comme chaque jour depuis une semaine, et un café très dilué, Johan met quelques affaires dans un petit sac à dos. Gin sourit tristement quand elle le voit  fourrer dedans une vieille veste polaire, celle qu’il portait quand ils s’étaient rencontrés pour la première fois.

-         Tu pourrais voyager léger… avec cette chaleur, ça m’étonnerait vraiment que tu aies à utiliser cette relique. Prends plutôt une grosse gourde, ça te sera plus utile.

-         Ouais, je sais. Réflexe… Bon… Mia ! Buck !

Les deux chiens rappliquent aussitôt, et s’assoient l’un à côté de l’autre, la truffe levée vers Johan. Ils ne bougent plus bien que très excités à l’idée d’aller se promener.

-         Eh non les gros, vous restez là, vous. Vous gardez la maison. Ok Mia ? Ok Buck ? « Garder la maison ».

Alors, Mia fonce se poster derrière la grossière barrière de bois que n’importe qui peut enjamber sans peine mais qui délimite au moins la propriété. Buck, quant à lui, part faire un tour de maison et revient s’allonger devant la porte, à l’ombre de la petite avancée du toit qui protège l’entrée des rayons trop chauds du soleil l’été et des flocons l’hiver.

-         Tu n’as qu’à dire à Marie-Jane que je suis parti voir Franck, pour voir s’il n’a besoin de rien. Ça dédramatisera un peu…

-         Oui, tu as raison. Fais attention, Johan…

Gin regarde Johan dévaler la piste sur son vélo tout terrain et se dit qu’avec son short et ses lunettes de soleil, on pourrait le prendre pour un vacancier venu se dégourdir les jambes dans les montagnes. Mais le violet du ciel et l’incroyable chaleur de ce deux décembre donnent à la scène une absurdité angoissante et malheureusement de plus en plus familière.

Voilà seulement quelques minutes que Johan a quitté la maison, mais le trajet se fait vite en descente, et Johan en a l’habitude. La piste chaotique laisse maintenant place à une petite route goudronnée que quelques maisons commencent à jalonner. On aperçoit le village un peu plus bas. Soudain, pour la première fois depuis deux mois, Johan sent une brise fraîche lui caresser le visage, avec l’odeur métallique caractéristique des premiers froids qui arrivent à l’automne. Fugace, cette sensation s’évanouit aussitôt et c’est un air lourd et empesanti de poussière qui l’accompagne à son entrée dans le village. Celui-ci semble désert. La place centrale brille au soleil, un soleil bas de décembre, mais brûlant. Les arbres qui ornent la place ont encore un feuillage fourni, roussi par l’été indien qui ne finit pas.

Avant de prendre le chemin du petit gymnase où se tient l’assemblée, Johan fait un détour vers la maison de Franck. Le jardinet qui se trouve devant la maison est sobre mais bien entretenu. Un chèvrefeuille court sur la façade principale et libère encore un parfum savoureux. Les volets sont juste entrouverts, protégeant ainsi la maison du soleil. Le portillon laisse échapper son grincement familier lorsque Johan entre dans le jardin. Il frappe à la porte. Nul ne vient lui ouvrir. Il frappe une seconde fois :

-         Franck ? T’es là mon vieux ?

La porte est fermée à clé. Après un regard à la ronde, Johan plonge sa main derrière le pied de chèvrefeuille qui prend racine à gauche de la porte. Sous un petit caillou, se trouve habituellement une clé de secours, Johan le sais. Mais aujourd’hui, pas de clé.

Avec ses mains en œillères contre l’embrasure des volets du rez-de-chaussée, Johan essaie d’apercevoir l’intérieur. Tout a l’air en ordre mais Franck n’est pas là. Sa vielle voiture est garée là-devant, mais faute de carburant, elle ne doit plus être en état de marche ou alors plus pour longtemps et Franck doit faire comme tous ici : économiser le peu qui reste pour plus tard. Quel « plus tard » ? se dit Johan.

Une humeur noire commence à s’emparer de lui. Johan a déjà vécu une grève générale dans le pays, les magasins vidés des produits de première nécessité, les files d’attente aux pompes à essence, l’agressivité qui monte et les gens qui préparent la guerre sans se l’avouer. Mais jamais il n’avait vécu une panne géante d’électricité sans solution, jamais il n’avait été à ce point coupé du monde, sans nouvelles de ses sœurs, de ses parents, et jamais il n’avait senti l’odeur du chèvrefeuille en décembre.

L’Homme s’est rendu dépendant d’une multitude de réseaux et de systèmes interconnectés dont il a perdu la maîtrise. C’est cette idée qui avait conduit Johan à vouloir vivre en autonomie : ne pas être dépendant, ne pas mourir si le système vacille. Mais ce matin, il est menacé par le système en échec, comme les autres, et lui aussi prend la route du gymnase, et pour lui aussi le ciel est violet.

Quelques vélos sont appuyés contre le mur du gymnase. Deux chiens qui attendent leurs maîtres viennent saluer Johan en reniflant son  pantalon. Johan reconnaît le chien du boulanger et celui du fermier qui a le plus gros troupeau de brebis du village.

-         Salut Naja, salut Elton !

Les deux bêtes l’accompagnent jusqu’à la porte puis se recouchent dans la poussière.

Johan s’attendait à plus de bruit dans le gymnase, ce n’est plus l’ambiance racontée par Gin. Il sert quelques mains, demande des nouvelles des uns et des autres sans écouter vraiment ce qu’on lui répond et cherche Franck dans la petite foule. A part quelques hommes à l’air décidé qui sont rassemblés dans un coin les bras croisés, les villageois paraissent plus accablé qu’offensif. Tout le monde a peur et commence à avoir faim. Johan repère le boulanger dans un coin, assis sur une caisse. Il a le teint gris et suant, qui est celui de l’inquiétude et du manque de sommeil. Les poches qu’il a sous les yeux lui mangent la moitié du visage. L’autre moitié est rongée par une barbe qui n’a pas due être rasée depuis plusieurs jours.

Remarquant son regard fixé sur le pauvre homme, le voisin de Johan lui chuchote :

-         Le petit n’a toujours pas été retrouvé. On a cherché avec les chiens toute la nuit, mais tu parles… les pauvres bêtes sont plus douées pour traquer le gibier ou garder les brebis que pour retrouver les gamins perdus.

Le maire est en train de lire, mal à l’aise, le bulletin gouvernemental arrivé ce matin. Il y est dit que la panne ne s’explique toujours pas. Que tous les points stratégiques sont en cours de vérification. En attendant, les autorités nationales appellent à l’organisation, au bon sens et à la solidarité. Il est rappelé qu’il appartient aux autorités locales de faire maintenir l’ordre et que tout manquement à la loi doit être constaté et consigné en bonne et due forme.

Après la lecture de ce bulletin insipide qui, selon le maire, sera le dernier, un murmure désemparé flotte dans l’assemblée. Un des hommes, qui semble être le leader du groupe en bras de chemises en profite pour prendre la parole et monte sur l’estrade de fortune.

-         Salut tout le monde… il faut qu’on vous dise : des gars sont arrivés ce matin. Ils ont quitté la ville à vélo. Ils sont venus voir dans quel état était le village, s’il y avait à bouffer. Ils nous ont demandé si on avait de l’eau et des médicaments. En ville, ça commence à être vraiment moche. Ils ont beaucoup de morts, les gens tournent fous et ils partent tous pour essayer de se réfugier dans les villages alentour. On leur a dit de partir, qu’on avait rien pour eux, que nous non plus on avait presque plus rien. Mais y’en a forcément qui vont essayer de revenir. Alors le mieux, c’est qu’on s’organise. Not’ chance, c’est qu’on est chasseurs par ici, et qu’on a des fusils. Faut pas hésiter à s’en servir si y’en a qui viennent pour nous piller. Et en attendant, ici, il faut qu’on partage. On peut tenir longtemps si on met tout en commun, alors chacun doit faire un effort…

L’homme s’interrompt car son auditoire ne l’écoute plus. Chacun s’est rapproché des fenêtres et regarde, médusé, le ciel violet qui, depuis l’Est, vire au noir. Les chiens gémissent devant la porte. Ils se précipitent à l’intérieur quand quelqu’un leur ouvre, et font entrer avec eux un air glacial.

         Alors, le gymnase se vide en un instant dans une brève bousculade ; la panique pousse les gens chez eux.

Avant de sortir, un des hommes en bras de chemise lance à Johan :

-         T’as intérêt à te grouiller, l’ermite ! Vu ce qui arrive, t’es pas rentré chez toi !… Mais grouille toi bon Dieu !

Johan retrouve son vélo là où il l’avait laissé, contre l’arbre devant le gymnase. Un vent violent s’est levé et Johan voit déjà se déposer ça et là quelques flocons. Il enfourche son vélo, passe devant chez Franck et, voyant que rien n’y a bougé, fonce tout droit en direction de la piste qui monte vers la montagne.

Après de longues minutes à pédaler comme un fou, il a les poumons en feux, brûlés par l’effort et l’air glacial. Le sol est maintenant recouvert de plusieurs centimètres de neige et le vélo dérape. Johan abandonne celui-ci dans le fossé et sort sa vieille veste polaire du sac. Il avance à nouveau, le plus vite qu’il peut mais sa course est glissante et fébrile. La dernière maison est maintenant derrière lui, et, sous la neige, il sent les plus gros cailloux de la piste sur lesquels ses pieds se tordent.

Johan a déjà remonté cette piste en courant, il le fait parfois au printemps ou à l’automne, quand la douceur de l’air le permet. Il lui faut alors une bonne heure pour faire les quelques six cents mètres de dénivelées qui séparent le village de la maison. Mais aujourd’hui, il ne peut presque plus bouger. Ses jambes sont saisies par le froid et son corps peine à rester debout sous le vent.

Il  pense à Gin, Marie-Jane et Max qui sont là-haut. Là-haut.

3.

Gin fixe, l’air hagard, la dernière bûche qui termine de se consumer dans la cuisinière à bois. Le matin n’est pas encore là. Mia dort devant la porte. Elle attend Johan et dresse la tête au moindre bruit, et, déçue à chaque fois, referme les yeux.

Un crépitement plus fort que les autres sort Gin de sa léthargie. Les petits dorment à poings fermés et le vent s’est un peu calmé. Il est temps de recharger la réserve de bois. La maison est saisie par le gel, le froid ne tarderait pas à devenir intenable si le feu venait à s’éteindre.

Equipée de ses bottes fourrées et de la chaude parka en cuir de Johan, Gin s’aventure dehors pour la première fois depuis la veille. La tempête a tout recouvert d’une épaisse couche de neige glacée. Cette nuit sans lune n’est pas assez lumineuse pour éclairer l’horizon et le ciel n’est qu’un entrelacs de nuages épais et sales qui ne laisse apparaître aucune étoile. Gin s’avance de quelques mètres, enfouie jusqu’aux genoux puis fait demi-tour pour fermer la porte derrière elle après avoir fait sortir les chiens.

Mia et Buck sur ses pas, Gin avance péniblement jusqu’à l’abri sous lequel est entreposée la réserve de bois. Il faut parcourir une vingtaine de mètres qui à eux seuls épuisent Gin tant la neige est durcie par le froid. Elle ne peut rapporter les bûches que deux par deux. Mais la trace dans la neige se tasse peu à peu, facilitant les allers-retour.

Une douzaine de bûches s’amoncelle maintenant sous le auvent de l’entrée tandis que la lueur d’un nouveau jour naît timidement vers l’Est. Le vent forcit à nouveau et Gin se dépêche d’entasser le bois à l’intérieur.

Après avoir jeté deux nouvelles bûches dans la vieille cuisinière, Gin se rassied sur le tabouret de bois, le visage proche de la chaleur du feu. Les chiens viennent s’installer de part et d’autre de leur maîtresse et entreprennent d’arracher de leurs crocs les glaçons qui se sont formés entre leurs coussinets.

La maison est replongée dans un silence profond et Gin ne veut pas dormir. Elle imagine, encore une fois, ce qui a pu arriver à Johan.

S’il est resté suffisamment tard au village, il n’en sera pas parti avant que la tempête ne se déclare. Il aura sûrement trouvé refuge chez Franck et il va arriver dans la matinée, en ski, si le vent le permet. Mais s’il a quitté le village avant que la tempête ne commence, il est forcément resté bloqué en route. Et s’il n’a pas eu le temps de se réfugier quelque part, est-il encore vivant à l’heure qu’il est ?

Le bruit léger d’un petit pas feutré qui vient de l’escalier empêche Gin d’aller plus loin dans cette hypothèse qui lui donne le vertige.

Sa petite fille apparaît dans l’embrasure de la porte et fait le tour de la pièce d’un regard embrumé par le sommeil. Ne voyant pas son père, elle rejoint sa mère sans un mot et se blottit dans ses bras. Gin la hisse sur ses genoux et l’enveloppe de la douce et grande étole en laine fine qu’elle a sur les épaules. Max dort toujours et elles restent ainsi, silencieuses, à contempler le feu sans le voir vraiment.

Marie-Jane, depuis toujours, est d’une lucidité troublante dans les situations graves ou inquiétantes. Les rares fois où son père avait eu du retard au retour d’une course en montagne, à cause d’une météo imprévue ou d’un petit incident, Marie-Jane était restée silencieuse jusqu’à son arrivée. Elle ne cherchait pas à ce qu’on la rassure et si elle posait une question, un mensonge en guise de réponse l’aurait encore plus angoissée.

Après de longues minutes, Gin décide de préparer un petit déjeuner pour Marie-Jane. La petite n’est pas difficile et s’accommode facilement des repas de plus en plus étranges imposés par le manque de nourriture. Quelques flocons d’avoines bouillis à l’eau et saupoudrés d’un peu de sucre comblent son appétit. Elle ne finit même pas son petit bol, l’attente est trop pénible.

Le jour entre maintenant dans la maison, un jour gris et timide mais qui apporte enfin un peu de luminosité. Gin ouvre les volets et découvre un peu mieux le paysage laissé par la tempête de neige. Tout est blanc, mais sans éclat, faute de soleil. Le relief du vallon dans lequel se niche la maison semble absorbé par l’épaisseur de neige qui doit atteindre près d’un mètre. Une vague de désespoir s’empare de Gin qui sent presque aussitôt la main de sa petite fille venir serrer la sienne.

-         Il faut qu’on aille le chercher, maman.

-         Je sais…

Gin répugne à laisser ses petits seuls et se donne deux heures avant de prendre une décision. C’est environ le temps qu’il faudrait à Johan pour arriver à la maison en ski, s’il est parti tôt ce matin depuis la maison de Frank. S’il n’est pas là après ce délai, c’est qu’il a besoin d’aide, en espérant que celle-ci lui soit encore utile.

Max finit par se réveiller. Gin le nourrit puis installe les deux enfants dans le grand lit. Marie-Jane aime bien s’occuper de son petit frère et cette grande responsabilité l’aide à ne plus penser à son inquiétude un moment.

L’heure tourne sans que Johan n’arrive. Alors Gin part dans la remise pour y préparer son sac et ses skis. Elle a décidé de ne pas utiliser la motoneige. Si Johan est quelque part sur le chemin du village, elle veut pouvoir l’appeler et l’entendre. Le moteur de la moto couvrirait leurs voix et Gin risquerait de passer à côté. Si elle localise Johan, elle remontera seule pour prendre la moto et redescendra le chercher.

Gin règle les fixations de ses skis et réencolle les peaux de phoque qui n’ont pas servi depuis l’hiver dernier. Elle choisit un sac à dos d’une contenance capable d’accueillir tout le nécessaire pour elle et des vêtements chauds pour Johan ainsi qu’un thermos d’eau brûlante et une pharmacie de secours. Elle y glisse aussi quatre chaufferettes auto-chauffantes, deux lampes frontales et trois couvertures de survie.

Les deux heures de sursis s’écoulent vite. Avant de quitter la remise, Gin attrape le harnais de Buck. Celui-ci pourrait la tracter au retour, et elle serait ainsi rentrée plus vite. Mais elle se ravise finalement et remet le harnais à se place. Elle préfère savoir les enfants avec les deux chiens.

De retour dans la maison, Gin monte à l’étage retrouver les enfants. Dans la chambre, Marie-Jane, essaie avec patience d’apprendre à son petit frère comment se tenir assis et Gin reste ainsi quelques instants à les contempler dans l’embrasure de la porte. Elle finit par les rejoindre et se glisse près d’eux. Après une longue étreinte, Gin prend sa petite fille par la main et l’emmène vers le cagibi du couloir. Elle pousse quelques vieilleries laissées là depuis des années et extirpe de l’obscurité un petit carton intitulé « Collection de cartes téléphoniques ». Toujours sans un mot, elles descendent toutes deux dans la cuisine. Gin ouvre le petit carton sur la grande table en bois et y dépose un étui en cuir marron foncé, qui a la forme du continent africain.

-         C’est le pistolet qui appartenait à mon grand-père, Marie-Jane. Ca s’appelle un Lüger. Il y a des balles avec. Je vais le charger et tu vas le garder près de toi en attendant mon retour. Si tout va bien, je t’interdis d’y toucher, tu entends Marie-Jane ? Mais s’il arrive quelque chose, si Buck et Mia s’agitent ou que quelqu’un vient, tu tires un coup en l’air depuis la fenêtre de la chambre, d’accord ?

-         Oui, maman.

-         J’entendrai et je me dépêcherai de revenir. Mais je ne pense pas que tu auras à faire cela. Je ne vois pas qui s’aventurerait dans cette neige, si haut et si loin du village. Je pense que vous êtes en sécurité mais je vais fermer tous les volets avant de partir et tu fermeras à clé derrière moi. Si quelqu’un arrive, tu n’ouvres sous aucun prétexte, à qui que ce soit.

-         Même si c’est Frank ?

-         Je ne pense pas que Franck va venir, ma puce, il serait déjà venu… Mais même si c’est Franck tu n’ouvres pas. Tu lui parles à travers la porte, tu lui dis que j’arrive. Et tu ne fais pas sortir les chiens. Tu comprends Marie-Jane ?

-         Oui, j’ai compris.

Comme plusieurs fois avant ce jour, Gin s’émerveille de cette petite fille si calme et si fiable. Son courage et son sang-froid ne sont pas ceux que l’on trouve habituellement chez un enfant de huit ans. Même dans une situation aussi inquiétante que celle-ci, Gin sait pouvoir faire confiance à sa fille et sait que ses consignes seront respectées.

Marie-Jane s’arme d’un regard sans émotion devant sa mère qui enfile ses chaussures de ski. Le pistolet est sur la table et les chiens ont compris qu’ils resteraient là. Gin prend la petite tête rousse entre ses mains fines et dépose un long baiser sur le front.

-         Je me dépêche.

-         Prends ton temps, maman, je veux que tu retrouves papa.

-         Moi aussi… aller, ferme derrière moi, ok ?

-         Je t’aime, maman

-         Moi aussi ma puce. Tu fermes bien derrière-moi, hein.

Et Gin s’engouffre dans le dehors glacial et venteux. La brise vive ne s’est pas interrompue et les nuages se mélangent à toute allure dans le ciel gris-violet.

Les premiers pas de Gin sont un peu hésitants mais elle trouve rapidement son rythme et passe vite la barrière de la maison. La pente s’incline ensuite suffisamment pour lui permettre de réduire son effort. Ses jambes charrient des paquets de neige, mais les skis glissent bien. Après quelques minutes de progression, Gin s’arrête un instant. Aucune trace dans la neige. Personne n’est passé par là, ou alors, la tempête a tout recouvert depuis.

Régulièrement, Gin s’arrête pour appeler Johan. Son cri résonne et reste à chaque fois sans autre réponse que celui de l’écho. Voilà maintenant une heure qu’elle est partie, car elle se retourne souvent, s’écarte du chemin, part explorer ses abords entre les sapins, puis revient dans l’axe de la piste et reprend sa route.

Elle se fixe comme objectif encore une demi-heure de recherche. Il faut au moins qu’elle arrive là où un petit chemin part sur la droite, vers une cabane de chasseurs qui n’est plus utilisée depuis plusieurs années mais dans laquelle Johan et elle se réfugiaient parfois quand un orage les surprenait alors qu’ils cherchaient des champignons dans ces bois sauvages. Si elle n’a pas trouvé Johan avant, elle ira voir cette cabane, même si l’endroit est encaissé, loin dans un vallon secondaire et propice aux avalanches.

Gin glisse souplement.

La neige crisse, rien ne vient troubler le silence, sauf la détonation lugubre d’un petit Lüger, plus haut dans la montagne.

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