Du temps à perdre

seja

Tic-tac

Un beau jour, le temps s'est arrêté. Juste comme ça. Les aiguilles sont arrivées à 16:42 et n'ont pas voulu aller plus loin.

D'abord, on a tapoté l'horloge, on a tenté de lui remettre ses rouages en place. Mais elle n'a rien voulu entendre. Du coup, on s'est dit qu'il faudrait changer les piles.

Puis, on s'est rendu compte que tous les appareils avaient suivi l'exemple de l'horloge rebelle. On a donc commencé à se demander si ce n'était vraiment qu'une question de piles.

Après quelques interrogations ne menant à aucune réponse, on jeta un coup d'œil au soleil. Longtemps. Très longtemps. Mais lui non plus ne bougeait plus.

Bien sûr, la pensée qu'on pouvait se retrouver bloqué pour toujours dans ce samedi 1er décembre ne vint pas de suite à l'esprit. On préféra échafauder des théories plus terre-à-terre.

C'était un coup de ces saloperies de hackers, aucun doute là-dessus ! Ils avaient réussi à planter la toile mondiale et à figer ainsi tous les appareils. Et le soleil qui ne bougeait pas... bah, ce n'était sûrement qu'une illusion.

Ou alors, c'était les aliens. Ils avaient fait quelque chose à l'atmosphère et avaient réussi à ralentir la Terre. Et ils n'allaient pas tarder à descendre pour faire des expériences sur la foule. Vite, du papier alu !

Mais ce n'était ni le fait de hackers mal intentionnés, ni celui d'aliens farceurs.

C'était une décision mûrement réfléchie du Temps.

Installé bien confortablement au fond de son fauteuil, il observait son œuvre avec un plaisir non dissimulé. Depuis le temps qu’il voulait s’adonner à cette petite expérience !

Il soupira d’aise. C’était tellement bon de ne plus sentir les secondes lui égratigner les nerfs. Une par une. Une par une.

Et, en bas, la panique commençait à souffler. Oh, bien évidemment, ils avaient tous des théories complètement loufoques. Mais c’était amusant de les regarder chercher. Et de ne pas trouver.

On frappa à la porte et le Temps vit le Messager passer la tête par l’embrasure.

— J’ai du courrier pour vous ! chantonna-t-il.

Puis, il aperçut le monde étalé devant le Temps et ses yeux s’allumèrent.

— Ça y est ? Vous avez commencé ?

Le Temps hocha la tête avec satisfaction avant de loucher sur la pile de lettres que le Messager venait de déposer.

— Si c’est encore des réclamations pour des journées de soixante-douze heures, ils vont m’entendre !

— Allez savoir. Mon boulot, c’est de transmettre, hein.

— Je suis un peu à cran, s’excusa le Temps. Ça fait tellement longtemps que j’attends ce moment…

— Oh, vous devriez voir l’état de l’Oubli ! Enfin bon, je ne vous retiens pas plus longtemps. Je vous laisse à vos expériences !

Le Messager s’en fut d’un pas vif et le Temps se replongea dans son observation. Il fut cependant assez déçu.

Là, devant ses yeux, ce n’était pas vraiment le chaos qu’il avait espéré. Les trois quarts de la population n’avaient même pas encore remarqué que quelque chose clochait.

Ça viendra bien assez vite, pensa le Temps. De toute manière, tout ça, ce n’était qu’un amuse-gueule avant de passer aux choses sérieuses.

Il n’avait pas entièrement raison. Le chaos ne s’était peut-être pas encore installé, mais les gens s’étaient bien rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond.

Dans le fuseau horaire de 17:42, par exemple, toute la journée, on avait regardé une tempête de neige se déchainer derrière la vitre. Mais quand on sortit, on ne ressentit pas le moindre souffle de vent. Rien. Même les flocons ne bougeaient plus. Ils restaient… suspendus.

On cligna des yeux à de nombreuses reprises, mais les flocons étaient toujours là. Immobiles. Alors, on enleva un gant et on tendit la main vers une perle blanche. On s’attendait au picotement du froid, puis à l’humidité causée par la fonte du flocon. Mais on attendit en vain. Car les doigts ne ressentirent absolument rien. Le flocon resta suspendu, se fichant complètement de l’attention provoquée.

C’est alors qu’on remarqua le silence. En ville, il y avait toujours cet arrière-plan sonore. Mais pas là. Que du vide.

On fit quelques pas dans la rue et on aperçut d’autres curieux qui étaient sortis et qui commençaient à se ressembler.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda quelqu’un.

Ce quelqu’un se rendit sans doute aussitôt compte de la stupidité de sa question. Comment les autres auraient-ils pu savoir ?

La réponse récolta plus de regards terrifiés que de réponses.

— On dirait que le temps s’est arrêté, murmura quelqu’un.

Tout le monde jeta un regard à sa montre – 17:42.

— C’est la fin du monde ! paniqua un homme. La Terre s’est arrêtée et on va tous tomber dans l’espace !

— La Terre peut pas s’arrêter. Il y a sûrement un truc…

— Bah, voyons ! Et les flocons figés, c’est juste pour faire joli ?

— Vous croyez qu’on va mourir ?

— Assurément, répondit le plus optimiste du groupe.

Ce fut à ce moment-là que les premiers nerfs lâchèrent.

— Comment on peut mourir si le temps ne défile plus ?

À cette remarque, l’hystérie se calma quelque peu et on prit le temps de réfléchir à la question. Façon de parler, bien sûr.

— Mais le temps peut pas juste s’arrêter, fit remarquer un individu étonnement vif d’esprit.

— La preuve que si.

— Et s’il ne repartait jamais ?

— Ça pourrait être amusant.

— Amusant ?! On vous parle de fin du monde, espèce de…

— Du calme ! On va quand même pas en venir aux mains.

— Si ça peut le faire taire…

— Et après, quoi ? Ça va rien changer pour notre… problème.

— Préparez-vous pour le Jugement Dernier !

— Ah non, mais faites-le taire !

— C’est vrai que vous n’aidez pas beaucoup.

— Tant mieux. C’était pas mon intention.

— Ça suffit !

Le Temps retint un sourire. Il l’aimait bien ce petit groupe. Il y avait de la suite dans les idées. Il décida néanmoins de le laisser à sa dispute et de partir voir ce qui se passait ailleurs. Il tomba sur une quantité incroyable de personnes avec la même occupation – l’autoapitoiement. C’était incroyable tout ce que pouvait débiter un humain terrifié.

Le Temps se désintéressa bien vite de ces cas. Ce n’était pas amusant de jouer quand les cobayes se montraient si peu coopératifs.

Il finit cependant par s’arrêter sur une nouvelle conversation.

— Peut-être, avança un premier spécimen, que c’est pas le temps qui s’est arrêté. Peut-être que les humains ont développé des superpouvoirs. Genre, bouger super vite, tu vois ?

— Ça tient pas debout, ça, lui répondit son vis-à-vis. Ça voudrait dire que tout le monde a développé les mêmes pouvoirs au même moment. Les probabilités…

— Ouais, mais si on oublie les probabilités ? De toute façon, ça pourrait être quoi sinon ?

— Tout un tas de choses. T’as remarqué que tout s’est arrêté ? Je veux dire, vraiment tout, même les oiseaux. Mais pas nous. On évolue dans un monde complètement figé.

— C’est vrai. Comme si quelque chose nous avait ciblés pour… va savoir.

Cette fois-ci, le Temps rit ouvertement et se promit de revenir voir le fuseau de 13:42.

Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. Son regard se détacha alors du monde qui s’étendait devant lui pour aller se poser sur la pile de lettres apportées par le Messager. Il s’en saisit à contrecœur.

Les trois premiers courriers étaient des publicités mal déguisées. Apparemment, il avait gagné un générateur de vortex, un téléporteur de poche et un porte-clefs. Il balança ces lettres dans le petit trou noir qui lui servait de corbeille.

Le pli suivant était une invitation au gala annuel organisé par le Désespoir. Le Temps n’aimait pas particulièrement ses petites fêtes. Mais chaque année, il se laissait avoir par le regard de chien battu de l’organisateur. Et, à chaque fois, ce dernier passait la soirée à lui parler des meilleurs moyens de se suicider.

Le Temps mit l’invitation de côté.

Les lettres cinq, six, sept et huit étaient des réclamations.

La Nostalgie voulait pouvoir revenir dans cet « avant » où tout était mieux.

L’Acharnement clamait haut et fort qu’il n’y avait pas assez d’heures dans une journée pour tout faire.

L’Oisiveté demandait à ce que le temps accordé à l’Acharnement lui revienne de droit.

Et enfin, la Vanité avait une requête toute simple – que le temps s’arrête.

Ça allait donc faire un sur quatre qui serait satisfait, ce qui était un bien meilleur score que d’habitude.

Le Temps crut qu’il était arrivé au bout quand il remarqua une lettre qui s’était bien cachée. Il s’en saisit et l’examina en fronçant les sourcils. Il ne reconnaissait pas l’écriture et l’expéditeur n’était pas indiqué.

Il la décacheta avec un soupir et en sortit le genre de lettre qu’il n’avait encore jamais reçue.

Une lettre de menace.

Oh, bien sûr, il y avait toujours eu les mécontents comme la Nostalgie ou la Vanité. Mais ils étaient restés dans l’officiel avec leurs requêtes. Et puis bon, avouons-le, le plus souvent, ils ne râlaient que pour la forme.

Mais là, c’était différent.

« Monsieur le Temps, clamait la lettre, 

Nous sommes au courant de votre projet de stopper le défilement des secondes. C’est une expérience que nous considérons aller à l’encontre des principes les plus fondamentaux du fonctionnement de l’univers.

Aussi, vous demandons-nous de cesser immédiatement vos agissements.

Si vous ignorez notre requête, nous nous verrons obligés d’employer des méthodes moins pacifiques. Et, croyez-nous, vous ne voudriez pas que nous en venions à ces extrémités.

Cessez avant qu’il ne soit trop tard !

Le Culte des Secondes Libres »

Le premier réflexe du Temps fut de hausser les épaules et de balancer la lettre dans le trou noir. Cependant, il retint son geste au dernier moment.

Bien sûr, il aurait fallu un peu plus pour lui faire peur. Non, en réalité, il était juste très intrigué. Qui oserait lui ordonner de faire quelque chose ? Il savait que personne n’ignorait le pouvoir qu’il avait entre les mains. Et il savait qu’il n’en avait jamais abusé.

Jusqu’à présent, tout du moins.

Mais cette expérience sur le temps, ce n’était pas non plus une action irréfléchie. Il avait passé un sacré moment à peser le pour et le contre. Et il en était venu à la conclusion que l’univers lui devait bien ça.

Cela dit, il se demanda comment ce Culte avait eu vent de ses plans et comment il avait réussi à l’atteindre le jour même où il mettait son projet à exécution. Il n’y avait que très peu d’individus au courant.

Tout d’abord, on avait l’Oubli. C’était en sa compagnie que le Temps avait commencé à réfléchir à l’expérience. Et il doutait grandement que la fuite d’information ait pu venir de là. De toute manière, l’Oubli avait été un allié stratégique, on pouvait lui confier tous ses secrets et on était certain qu’il ne les garderait pas longtemps en mémoire.

Ensuite, il y avait le Messager. Ce n’était pas un mauvais bougre en soi, mais il n’avait pas vraiment la langue dans sa poche. Peut-être qu’il avait laissé échapper une petite information à ce sujet. Sans même s’en rendre compte… Peu probable aussi, il était parfaitement au courant des risques liés à la divulgation.

Puis, venaient quelques vieux camarades – la Peur, la Fatalité, l’Ignorance… Mais le Temps les connaissait depuis si longtemps qu’ils étaient à exclure des doutes.

Et, pour finir, il y avait Tinute, l’apprenti que le Temps avait choisi voilà quelques années. Lui semblait tellement en admiration devant sont maître qu’il aurait été criminel de le soupçonner.

Mais alors qui ?

Le Temps reprit la lettre et la relut encore et encore.

Le style ampoulé aurait pu appartenir à l’Acharnement. Ou bien, à la Vanité. Ou à tout un tas d’autres individus.

Cela dit, qui disait « culte » disait « rassemblement ». Et le Temps avait du mal à imaginer que ceux qui râlaient contre le cours normal des choses allaient se liguer contre son expérience. Non, il fallait sûrement chercher ailleurs.

Seulement, toute cette histoire avait donné une terrible migraine au Temps. Et dire que la journée avait si bien commencé…

Peut-être qu’il cherchait en vain et qu’il n’y avait absolument rien à trouver. Peut-être que tout ça n’était qu’une vaste farce organisée par… Oh, ce n’est pas les petits plaisantins qui manquaient.

De toute façon, que pouvait-on lui faire ? Rien. Absolument rien.

Content d’être arrivé à cette conclusion, le Temps approcha la lettre du trou noir et observa le vide lui régler son compte.

Voilà qui était fait. Il pouvait maintenant revenir à ses expérimentations.

Le fuseau de 5:42 attira son attention. À une heure pareille, en général, on dormait. Sauf que ce n’était pas vraiment le cas. Ceux qui auraient dû être en train de voir des rêves avaient ouvert les yeux. Pour quelques-uns, c’était une grande première, jamais ils n’avaient souffert d’insomnies.

Certains jetèrent un coup d’œil au réveil à leur chevet. Une première fois avec un soupir. Une deuxième avec un froncement de sourcils. Et une troisième avec une bonne touche d’incompréhension.

On crut d’abord que c’était toujours un rêve. On crut aussi qu’à défaut de rêve, c’était cet état juste avant le réveil total où le temps défile très lentement. Puis, on ne crut plus rien du tout et on tenta d’allumer la lumière. Sauf que l’interrupteur ne déclencha rien. Alors, on en revint à l’hypothèse première – ce n’était qu’un rêve.

Ainsi donc, quand le temps était arrêté, le sommeil fuyait… Intéressant.

Le Temps se dit alors qu’il en avait suffisamment vu. Il fallait encore qu’il consigne tous ces résultats et qu’il en parle à l’Oubli.

Il était donc temps de remettre le temps sur les rails.

Le Temps planta son regard dans la pendule du mur qui lui faisait face. Elle possédait quatorze aiguilles – douze pour les heures, une pour les minutes et une pour les secondes.

Quand l’aiguille des secondes s’anima soudain, le Temps s’autorisa à cligner des yeux.

Le temps était reparti.

Les petits pois

Un nouveau jour se leva sur le monde. Oh, ça aurait pu être un événement sans importance si on mettait de côté ce qui s’était passé la veille.

Apparemment, le défilement des secondes n’était plus chose acquise.

Maxime était né et avait toujours vécu dans ce que l’on nommait à présent « fuseau 15 ». Il trouvait d’ailleurs fort dommage qu’on ait laissé tomber le 42.

En réalité, cette dénomination était tout sauf officielle. Aucun média reconnu n’avait encore parlé des événements de la veille. Par contre, les habitants de la toile mondiale s’en étaient donné à cœur joie. Ça annonçait évidemment la fin du monde, mais aussi un nouvel ordre mondial purement batracien. Pourquoi « batracien » ? Personne n’aurait su le dire, pas même l’auteur de l’article.

Bref, la toile était l’endroit idéal si on voulait être conforté dans l’idée que l’humanité ne passerait pas la nuit.

Maxime, lui, faisait partie de ceux qui avaient profité pleinement de la minute 42. Ce qui n’était pas le cas de la moitié endormie de la Terre dont les neuf dixièmes croyaient toujours dur comme fer que ça n’avait été qu’un rêve.

Quand le temps s’était arrêté, Maxime se trouvait dans le rayon fromage de la superette du coin. Ce n’était certes pas le meilleur endroit pour une fin du monde dans les règles. Pas le plus classe, en tout cas – « Oh, moi, j’ai assisté à l’apocalypse aux côtés de trois roqueforts. Des individus charmants. On s’est promis de s’appeler. ». Cela dit, c’était un endroit stratégique dans le cas où il faudrait tenir un siège de trois jours.

En soi, l’arrêt du temps n’était pas vraiment impressionnant. La caisse enregistreuse n’enregistrait plus et le bruit des ventilateurs chargés du chauffage s’était coupé.

Les gens n’avaient même pas commencé à paniquer.

En fait, ils avaient continué tranquillement leurs courses.

La révélation était venue d’un vieux qui se dirigeait vers la sortie, une baguette à la main. Pour commencer, il avait failli se prendre la porte automatique en plein nez. Puis, il avait juré contre la technologie. Et enfin, il avait réalisé que la pluie figée du dehors, bah, c’était pas normal.

Maxime était arrivé de son rayon fromage quand les premières exclamations avaient commencé à fuser. Il avait jeté un coup d’œil à sa montre.

Mais le temps était reparti assez vite. Il avait tout juste eu le temps de faire une liste de ce dont il aurait besoin si le monde venait à être touché par un virus quelconque. Il en était à se demander ce qui serait le mieux (une hache ou une binette) pour se défendre contre les infectés.

Les secondes avaient repris leur course.

Et, à présent, Maxime était assis face à une boite de petits pois qui avait aussi connu la minute 42. À cause de ce moment partagé, il n’arrivait pas à se décider de lui régler son compte. Mais, avec un raisonnement pareil, son existence n’allait pas battre des records de longévité. Il se saisit donc de l’ouvre-boite et le plongea dans le cœur de la conserve sans plus aucun état d’âme.

En fait, il ne savait pas comment réagir. Quand les gens du magasin s’étaient horrifiés de ce qui se passait, il n’avait réussi à sortir qu’une seule exclamation de son esprit – « Enfin ! ».

Ce n’était pas normal, ça, pas vrai ?

Sur le coup des treize heures, la nouvelle finit enfin par arriver jusqu’aux infos. Mais le présentateur manquait cruellement d’imagination.

« La cause reste inconnue », il avait dit. Comme s’il manquait de témoins à interroger. Ridicule.

Maxime se saisit de son blouson, d’une écharpe, d’une paire de gants et poussa la porte du dehors.

Il fut presque déçu de voir que tout était exactement comme avant. Personne n’en était encore venu à piller les magasins. Il n’y avait même pas un fou local planté au coin d’une rue pour brailler des prophéties d’enfer éternel. Rien. Juste deux passants qui promenaient leur chien et des voitures qui filaient en ronronnant tranquillement.

Elle était belle, la fin du monde, tiens…

Maxime réalisa alors que si agitation il devait y avoir, elle serait plutôt au centre-ville. Mais c’était encore plus mort. Un dimanche après-midi banal, en somme.

Avec un profond soupir, il reprit le chemin de la maison.

***

— C’est bon ? demanda le Temps, impatient.

— Laisse-moi vérifier, répondit l’Oubli en consultant quelques post-its scotchés partout dans son bureau.

Il en attrapa un vert, fronça les sourcils. Sa physionomie s’éclaira soudain.

— J’avais complètement oublié d’acheter du lait !

— Est-ce que c’est bon ? répéta le Temps.

— Quoi donc ?

— Ce que nous étions en train de faire.

— Et c’était… ?

— L’expérience.

— L’expérience ?

— Sur le temps.

— Sur toi ?

— Non, sur l’autre.

— Oh.

— T’as oublié ?

— Bien sûr que non.

— Alors ?

— Est-ce qu’il y avait des œufs dans cette expérience ?

— Non.

— Sûr ? Parce que j’ai retrouvé la recette de l’omelette. Tu restes pour dîner ?

— C’est la recette avec les champignons ?

— Celle-là même.

— Alors, pourquoi pas.

— Parfait !

— Et l’expérience ?

— Ah oui, il faut que j’aille chercher des œufs.

— Non, oublie les œufs.

— Tu veux pas d’omelette ?

— On en revient à nos moutons d’abord.

— Je peux faire un gigot sinon.

— Comment s’est passée l’expérience sur le temps ? Au niveau de l’oubli.

— Ah, ça ! Fallait le dire plus tôt.

— Alors ?

— Nickel. Les neuf dixièmes de la population ont oublié ce qui s’est passé hier.

— Parfait !

— Cela dit… Pourquoi ne pas juste faire oublier à tout le monde ?

— Parce que l’expérience ne fait que commencer.

— Ah…

Ils gardèrent tous deux le silence.

Le Temps était en train de réfléchir à la prochaine étape. Oh, ça allait être grandiose !

L’Oubli, lui, tentait de se rappeler ce qu’il voulait faire pour dîner.

***

En remontant chez lui, Maxime tomba nez à nez avec sa voisine que tout l’immeuble appelait affectueusement la Vieille Teigne. Elle trainait son chien Victor, aka la Carpette, pour une promenade.

Maxime glissa un rapide « Bonjour » et commença à chercher ses clefs. Sauf qu’à présent, il représentait la cible idéale pour la Vieille Teigne qui s’était enfin trouvé un public.

— Vous avez entendu, commença-t-elle, ils disent que le temps s’est arrêté. C’est à se demander s’ils n’ont pas honte de raconter de telles âneries.

Maxime avait pour habitude de lui sourire poliment jusqu’à ce qu’elle perde tout intérêt en sa personne. Mais là, il n’y tint pas.

— Mais le temps s’est arrêté. Je l’ai vu hier.

— Oh, n’importe quoi ! Vous n’allez pas croire à toutes ces salades. Ils essaient juste d’augmenter les impôts et ils ont mis en place ce… cette… supercherie.

Maxime eut la présence d’esprit de ne pas lui demander le rapport entre les impôts et l’arrêt du temps.

Il lui sourit poliment et la regarda s’éloigner.

Une fois la porte refermée, il se demanda si l’absence de réaction dehors venait du fait que les gens n’avaient pas remarqué. C’était sûrement ça.

Les informations du soir lui firent cependant revoir cette théorie.

— Plus tôt dans la journée, disait le présentateur, nous vous avons informés d’un « incident » qui se serait produit mondialement dans la journée d’hier. Après vérification de nos sources, nous avons conclu à un canular et nous sommes en train d’enquêter sur sa provenance. Toute la rédaction vous présente ses excuses pour cette confusion.

— Euh… articula Maxime.

C’était quoi, ça ? Il ne l’avait quand même pas rêvée, cette minute 42 ? Non, bien sûr que non. D’autres personnes étaient là, dans la superette. Et puis, tous les articles qu’il avait vus sur Internet lui donnaient raison. Le temps s’était bel et bien arrêté.

Pour s’en assurer définitivement, Maxime alluma l’ordinateur. Les pages des articles étaient encore ouvertes dans son navigateur – vingt-trois au total décrivant exactement la même chose à propos de la minute 42.

Les réactions aux articles allaient aussi dans ce sens. Maxime actualisa une page au hasard pour voir si de nouveaux commentaires n’allaient pas éclairer sa lanterne.

« 404 – La page que vous recherchez a été mangée par la matrice. »

Maxime fronça les sourcils et en actualisa une autre. Puis encore une… Le résultat fut exactement le même sur dix-neuf autres articles, de jolies erreurs 404. Une vingtième page avait été modifiée pour afficher à la place de l’article originel un « Félicitations au hacker qui est passé par là. ».

Il restait donc trois articles en l’état. Ce qui n’était vraiment pas beaucoup. Mais mieux que rien.

Chose étrange – les commentaires étaient des témoignages divers et variés de la minute 42 jusqu’à à peur près quinze heures. Puis, c’était les mêmes internautes qui revenaient à la charge pour se plaindre de l’utilisation de leur pseudo pour raconter n’importe quoi. Et le même schéma se répétait sur les trois sites.

Puis, venaient des commentaires plus récents. Ils parlaient de gens qui auraient oublié. Maxime cliqua sur le lien d’un avis.

L’article sur lequel il tomba alors décrivait exactement ce à quoi il venait d’assister. Tout le monde avait assisté à la minute 42, mais maintenant, quasiment personne ne semblait s’en rappeler.

Ensuite, l’auteur partait dans diverses théories allant du complot gouvernemental à l’intervention extraterrestre. Rien de concluant à se mettre sous la dent, en somme.

***

L’omelette était délicieuse.

— J’arrive pas à mettre le doigt sur ce que j’ai oublié, se désola l’Oubli.

— Je t’assure, c’est très bien comme ça, répondit le Temps.

— Mais toi, tu le sais, pas vrai ?

— Eh bien…

— Qu’est-ce que j’ai oublié ?

— Les… œufs.

— Les œufs.

— Oui.

— J’ai fait une omelette sans œufs.

— Mais c’est délicieux ces champignons dans du… lait.

— C’est pas une omelette.

— Ça peut devenir une nouvelle recette.

— Tu parles.

— Ce n’est qu’une omelette ratée, tu sais.

— Une omelette aujourd’hui, un trou noir demain.

— C’est dur à oublier, les trous noirs.

— Mais pas impossible.

Le Temps se tut quelques secondes pour permettre à l’Oubli d’oublier l’incident de l’omelette.

— J’ai essayé de préparer quoi, au juste ? demanda finalement l’Oubli.

— Une… soupe de champignons.

— Au lait ?

— C’était une recette expérimentale.

— On va l’oublier alors.

— Ça vaudra mieux.

— Je crois que j’avais envie d’une omelette.

Heureusement pour lui, le Temps avait toujours eu une très grande patience.

— Comment t’as choisi ceux qui devaient garder la mémoire ? demanda soudain l’Oubli.

Si la mémoire sélective devait avoir une personnification, ça serait sans aucun doute l’Oubli. Le Temps pensait qu’il avait oublié toute cette histoire depuis belle lurette.

— Tinute s’était chargé des calculs. J’avais besoin que la personne à se rappeler ne soit entourée que par ceux qui avaient oublié. Bien, bien sûr, on ne s’est basés que sur les coordonnées géographiques. On n’a pas tenu compte des liens qui existent sur leurs réseaux virtuels.

— Donc tes cobayes se retrouvent seuls dans leur secteur, mais ils peuvent communiquer avec leurs semblables ?

— C’est ça.

— Si ça tenait qu’à moi, je leur aurais effacé la mémoire à tous. Qu’ils sachent ce que c’est.

— Oh, le savoir ne durerait pas longtemps. Ils oublieraient.

— Et ça serait bien. Tu crois pas ?

— Ça serait peut-être pas mal de l’inclure dans l’expérience.

— Tu ferais ça ?

Les yeux de l’Oubli se remplirent d’étoiles.

— On verra.

Le Temps se perdit dans la contemplation des champignons de son assiette.

— Tu as déjà rencontré la Mémoire ? demanda-t-il finalement.

Les étoiles se volatilisèrent et le regard de l’Oubli se chargea d’éclairs.

— Cette garce ?

— J’en déduis que oui.

— Et comment que je l’ai rencontrée. Nous avons fait notre apprentissage ensemble.

— Et… ?

— Et elle voulait modifier la mémoire. Elle mourait d’envie de faire en sorte que personne n’oublie jamais rien. T’imagines ?!

— Elle a donc tendance à partir dans les extrêmes ?

— Un peu qu’elle a cette tendance !

— Hum.

— Me dis pas que t’envisages de faire appel à elle ! Ça serait la fin de tout.

— De tout, peut-être pas. En tout cas, pas si je t’ai à mes côtés.

— C’est une très mauvaise idée. Tu connais ma mémoire. Et elle, je n’arrive toujours pas à l’oublier !

— Ouais, enfin…

Le Temps abandonna ses champignons. C’était la dernière fois qu’il laissait l’Oubli cuisiner.

— T’as prévu quoi pour demain ? demanda ce dernier.

— Demain, ça sera tranquille. Je vais les laisser un peu chercher tout seuls. Et puis, demain, Tinute a prévu de faire le ménage dans les sabliers. Je pense donc que je vais aller pêcher. C’est un vrai chantier à chaque fois qu’il se met en tête de ranger.

— Hum, j’arrive pas à me rappeler de la dernière fois où je suis allé à la pêche.

— Viens avec moi.

— Vraiment ?

— Mais oui. Je pensais aller à la Rivière des Songes. Ça mord bien là-bas.

L’Oubli allait répondre quand on frappa à la porte. Puis, la tête du Messager apparut dans l’entrebâillement.

— Monsieur l’Oubli, j’ai du courrier pour vous. Oh, monsieur le Temps, vous êtes là ! Pour vous aussi.

Le Temps grogna. L’Oubli semblait ravi.

— Du courrier ? Mais personne ne m’écrit jamais…

Le Messager sortir les plis de son sac.

— Voilà. Une lettre pour vous, monsieur l’Oubli. Et tout ça pour vous, monsieur le Temps.

Le regard du Temps fut attiré par un pli à l’aspect officiel. Le même que celui reçu par l’Oubli. Il le décacheta.

C’était une convocation du Juge.

Sale bête !

Sans vraiment le savoir, Anna s’était retrouvée sur la liste du Temps. La fameuse liste de personnes à avoir gardé la mémoire.

Seulement, ça ne lui servait pas à grand-chose. Car Anna faisait aussi partie de ces individus à avoir assisté à l’arrêt du temps sans le constater. Il fallait de tout pour faire un monde.

C’était d’ailleurs très dommage pour elle car elle n’aurait pas craché sur une jolie petite fin du monde. En effet, ce lundi-là, elle avait rendez-vous avec son banquier. Et, pour parler franchement, une apocalypse aurait été bien moins douloureuse.

Depuis une bonne année, son magasin de fleurs n’enregistrait que des pertes. Si bien que la situation commençait à devenir vraiment critique. Et, bizarrement, la banque ne voyait pas tout ça d’un bon œil.

Depuis un an, donc, elle avait enchainé les rendez-vous, avait dû passer par tous les conseillers qui avaient tenté de construire de belles stratégies. Seulement, elles n’étaient belles que sur le papier. Dans la réalité, le problème était bien plus simple – les gens n’achetaient tout simplement plus de fleurs.

Il aurait donc été un euphémisme que de dire qu’elle allait à ce nouveau rendez-vous à reculons. Elle savait que ça serait celui où on lui conseillerait chaudement de mettre la clef sous la porte.

***

La partie de pêche tombait à l’eau. Le Temps et l’Oubli avaient pris place dans la salle d’attente du Juge. Le Temps tambourinait nerveusement sur l’accoudoir de son siège. L’Oubli admirait les lieux.

— Pourquoi on est là, déjà ? demanda ce dernier.

— Pour voir le Juge.

— Ah oui, le Juge.

Le silence revint.

— Et il nous veut quoi, le Juge ?

— C’était pas précisé.

Cependant, aucun doute ne pouvait subsister quant au motif. Le Juge avait eu vent de l’expérience et ne la trouvait pas à son goût. Et le Temps n’aimait pas avoir à rendre de comptes.

— On a fait quelque chose qu’il fallait pas ?

L’Oubli venait de revenir à la charge.

— Pourtant, je suis quasiment sûr que ces œufs ne venaient pas du marché noir…

— Oublie les œufs.

— Ah non ! Comment je ferais une omelette ?

Le Temps soupira et se leva.

— Excusez-moi, dit-il en s’approchant du bureau de la secrétaire. Ça fait plus d’une heure que nous attendons et…

— Eh bien, il faudra attendre un peu plus. Le Juge examine un cas de la plus haute importance avec le Désespoir.

— Et il n’y a pas moyen de… ?

— Non, il n’y a pas moyen. Vous savez à quel point l’agenda du Juge est chargé ?

— Non. Et je tiens pas à le savoir. Merci.

Le Temps revint à sa place et lança un regard mauvais à une plante en pot. S’il n’avait pas atterri dans le secteur du Juge, cette charmante secrétaire se serait déjà retrouvée dans une boucle temporelle.

Le Temps s’autorisa un ricanement à cette pensée.

— Qu’est-ce qui se passe ? réagit l’Oubli.

— Rien du tout. On attend…

***

Ce conseiller-là, Anna ne l’avait encore jamais vu. Sûrement un petit nouveau à qui on avait collé la tâche ingrate de s’occuper de son cas.

Après les salutations d’usage, il passa un long moment plongé dans son dossier.

Elle s’éclaircit la gorge.

— Excusez-moi ! dit le conseiller. Je viens tout juste de recevoir votre dossier. Et je vois que vous avez été convoquée à cause des pertes constantes de votre commerce.

— Il y a des chances.

— Allons, et si on essayait de voir quoi faire pour arranger la situation ?

— Vous fatiguez pas. Vos collègues ont déjà tout essayé.

— C’est vrai, concéda-t-il en se replongeant dans le dossier.

Il soupira et finit par le refermer.

— Vous avez déjà envisagé de repartir sur de nouvelles bases ?

— Fermer, vous voulez dire ?

— Oui, fermer et vous laisser quelque temps pour vous refaire une santé.

— Disons que j’aimerais autant l’éviter.

— Sauf que là, votre affaire m’a l’air assez mal partie.

— Que voulez-vous que je fasse d’autre ?

— Une réorientation, peut-être ?

Anna haussa les épaules. En réalité, elle n’avait aucune envie de partir ailleurs. Mais c’était difficile à faire comprendre à un banquier qui ne voyait que des chiffres.

— Je vous comprends, vous savez, dit-il soudain. Vous avez trouvé votre voie. J’aimerais pouvoir en dire autant.

Elle fronça les sourcils. Elle croyait pourtant que les banquiers avec une âme, c’était un mythe.

— Seulement, soupira-t-il, trouver sa voie ne fait pas tout. Si ça ne suit pas derrière, vous vous retrouvez avec les banques qui râlent.

— Donc, la seule solution que vous voyez, c’est la clef sous la porte ?

— Soit ça, soit attendre que le temps se remette à faire des siennes. Mais la première solution reste plus plausible.

— Le temps ? redemanda Anna qui n’était pas sûre d’avoir bien entendu.

— Vous savez, comme samedi.

— Samedi ?

— Ah, vous devez faire partie de ceux qui ont oublié. Ma foi…

— Mais de quoi vous parlez ?

— Laissez tomber. Ce n’était qu’une remarque en passant.

Devant son regard interrogatif, il poursuivit pourtant.

— Samedi, à 15:42, le temps s’est arrêté. Tous les gens qui étaient autour de moi à ce moment-là s’en sont rendu compte. Mais hier, plus personne ne semblait s’en rappeler.

— Vous savez que ça n’a pas beaucoup de sens, tout ça ?

— Je sais. Je sais aussi qu’en parler à un rendez-vous bancaire est tout sauf professionnel. Mais ça ne tient pas debout. Comment les gens, ont-ils pu oublier ?

— La question à se poser, ça serait plutôt « Comment le temps a pu s’arrêter ? ».

— Aussi. Enfin, si on en revenait à des soucis plus matériels…

***

Le Temps commençait à trouver le temps long. Il en était venu à la conclusion que le Juge se payait purement et simplement sa fiole.

Aussi, avait-il sorti la réplique miniature du monde pour s’occuper. L’Oubli avait de suite été attiré par les lumières clignotantes.

— Amusant, finit par dire le Temps après avoir examiné le monde sous toutes ses coutures. Les individus qui ont gardé la mémoire semblent se réunir. Sans même s’en rendre compte.

***

En sortant de la banque, Anna ne savait plus du tout quoi penser. Avec ce nouveau conseiller, ils n’avaient résolu absolument aucun problème. A vrai dire, ils n’avaient quasiment pas parlé de son cas. Et donc, la clef sous la porte était remise à plus tard.

Anna décida qu’elle l’aimait bien. C’était quoi son nom, déjà ? Maxime quelque chose. Elle n’avait jamais eu une bonne mémoire des noms.

***

La porte du Juge s’ouvrit enfin. Le Temps leva les yeux du monde au moment où le Désespoir la franchissait. Ce dernier se dirigea d’ailleurs vers lui. Adieu, bonne humeur…

— Ça faisait longtemps, dit le Désespoir avec autant de joie que pouvait en dégager une pierre tombale.

— Un petit moment, oui.

— Mais, de toute façon, qu’est-ce que le temps quand chaque seconde est une souffrance ?

— Un truc pas joyeux.

— La joie… Ce n’est que le revers du désespoir. Une illusion.

— Ouais. Tout va bien alors ?

— L’existence est toujours inutile et le soleil n’a de cesse de se lever sur cette inutilité. Tout va donc comme d’habitude.

— Parfait, parfait. J’aimerais bien rester à discuter avec toi, mais je crois que le Juge nous attend.

— Ah. Il est de mauvaise humeur.

— Etonnant.

Et le Juge n’était effectivement pas dans la meilleure des dispositions.

— Quatre heures, marmonna-t-il. Quatre heures à l’écouter…

Le Temps et l’Oubli prirent place face à son bureau.

— Eh bien, à nous trois.

Le Juge ouvrit un dossier et fixa un regard inquisiteur sur ses vis-à-vis.

— Vous vouliez nous voir ? demanda innocemment le Temps.

— Oh, ne jouez pas à ça avec moi. Vous savez pourquoi vous êtes là.

— Est-ce que… risqua l’Oubli. Est-ce que c’est à cause des œufs ?

— Des… œufs ?

Le Juge perdit de sa superbe.

— Ceux de l’omelette.

— Mais quel rapport ?

— Eh bien, je peux vous assurer que ce n’était pas de la contrebande.

— Des œufs de contrebande ?

— Non, justement.

— Et que voulez-vous que ça me fasse ?

— Quoi donc ?

— Les œufs.

— Vous comptez faire une omelette ?

— Je…

Le Juge ferma les yeux et se massa les tempes.

— On reprend.

Il fixa de nouveau le Temps et l’Oubli un long moment. Si long que le Temps dût se retenir de bâiller.

— Alors ? demanda enfin le Juge.

— Alors, répondit le Temps, je commence à comprendre pourquoi le Désespoir est resté si longtemps.

— Je sais ce que vous avez fait !

— A la bonne heure. Et vous ne pouviez pas le dire directement ?

— Ça gâcherait tout le côté théâtral de la chose.

— C’est pas faux.

— Et donc…

Le Juge pointa un doigt accusateur dans leur direction.

— … vous avouez tout ?

— Tout ? s’étonna le Temps. Il y a donc tant à avouer ?

— Oh, ça ne marchera pas avec moi ! La liste de vos crimes s’allonge de jour en jour…

— Quels crimes ?

Le Temps était profondément troublé. Le seul crime qu’il se connaissait à l’heure actuelle, c’était celui d’avoir arrêté le temps. Et, éventuellement, celui d’avoir effacé quelques mémoires.

— « Quels crimes ». Il ose me le demander !

— Bah… oui. Parce que là, je ne vois pas le moins du monde.

— Ah…

Le Juge perdit de nouveau contenance.

— Normalement, là, vous auriez dû prendre peur et me révéler tout ce que je voulais savoir.

— Ça marche en temps normal, ça ?

— Parfois, oui.

— Je pense que c’est le ton qui va pas. On dirait… euh…

— On a du mal à y croire, intervint l’Oubli. On dirait que vous récitez un texte.

— C’est ça ! Ça ressemble à du par-cœur.

Le Juge soupira.

— C’est bon. J’avoue. Je tentais une répétition pour la pièce de jeudi.

— Oh, vous jouez ?

— Ce n’est qu’une troupe amateur. Mais on commence à bien s’en tirer.

— Je n’en doute pas une seconde. Et donc, pourquoi on est là ?

— J’ai eu vent de votre expérience.

— Et vous voulez quoi ? Que je l’interrompe ? C’est hors de question, vous m’entendez ? Hors de question ! Depuis…

— Ah, non, non, non. Vous avez mal compris. Je veux en faire partie.

***

Quand Anna ouvrit la porte de son appartement, un miaulement affamé l’accueillit.

Le chat roux qui peuplait les lieux se prit aussitôt dans ses jambes. Il ne semblait pas très sûr quant à la finalité – les mordre ou juste s’y frotter.

Le chat avait eu un nom dans le temps. Mais il n’avait jamais voulu y répondre. Il était donc devenu, avec le temps, juste « le chat ». Ou « sale bête », selon l’humeur de sa maitresse.

Sale bête redoubla donc de miaulements en tournant autour de sa gamelle.

— Ça va, ça va, grogna Anna. J’arrive.

Une fois la bête nourrie, Anna se laissa tomber dans un fauteuil. Derrière la fenêtre, la pluie hésitait à se transformer en neige.

Le chat ne tarda pas à revenir de la cuisine en se léchant les babines. Il s’assit et fixa Anna.

— Tu l’as vu, toi, cet arrêt du temps ? lui demanda-t-elle. En tant que chat, tu devrais voir ces trucs, non ?

Le chat se contenta d’un ronronnement ennuyé.

— Ouais, ouais, fais comme si tu m’avais pas entendue. Sale bête.

Cela dit, toute cette histoire de temps était intrigante. Et, bizarrement, Anna ne doutait pas qu’elle puisse être juste un délire du conseiller.

— En fait, tu sers vraiment à rien, constata-t-elle en voyant la bestiole affalée sur un coussin.

***

— Vous voulez en faire partie.

— Oui.

— Vous, le grand Juge.

— Oui.

— Faire partie d’une expérience qui va contre vos principes.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je m’ennuie.

— Vous vous ennuyez.

— Terriblement.

— Et vous n’avez pas pensé au tricot ?

— Au tricot. Au point de croix. Même à la dentelle aux fuseaux.

— Et ?

— Et rien. Je m’ennuie toujours.

— Et le théâtre ?

— Le théâtre, c’est amusant. Mais ce n’est que les jeudis. Et, bien souvent, qu’une semaine sur deux.

— Donc vous vous êtes dit – rejoignons le mouvement pour la fin du monde.

— Oui.

— Vous en êtes sûr ?

— Certain.

— Bien ! Je voulais vous l’entendre dire.

L’Oubli observait l’échange sans n’y rien comprendre.

— Vous savez faire des omelettes ?

— Plus tard, le coupa le Temps. Plus tard.

Ses yeux brillaient.

— Alors, dites-moi, que pouvez-vous faire ?

— Euh…

— Oui ?

— Je peux faire très peur à des esprits faibles.

— Faibles comment ?

— Très faibles.

— Donc, il faut qu’ils aient déjà peur de tout ?

— En quelque sorte.

— Hum… On a déjà vu plus impressionnant, déchanta le Temps.

— Ah, mais attendez ! Je peux aussi tenir très longtemps face au Désespoir.

— Ça, c’est déjà plus intéressant. Sauf que le Désespoir est logiquement dans notre camp.

— Je… euh…

— Je crois que le mieux, c’est de vous laisser faire ce que vous savez faire le mieux.

— Broder ?

— Non. Juger.

— Juger ? se renfrogna le Juge. Mais…

— Un appui officiel nous serait très précieux. Imaginez seulement.

Le Juge imagina.

— Vous avez raison, dit-il enfin. Oui, il faut toujours une base officielle.

— A la bonne heure.

— Donc, c’est bon ? J’en suis ?

— Ma foi…

Le Temps regarda l’Oubli pour recueillir son avis, mais le trouva profondément endormi.

— Oui. Bienvenue parmi nous !

— Oh, merci ! Merci !

Quand il se jeta sur le Temps pour lui serrer la main, ce dernier commença à regretter sa décision. Il n’y avait plus qu’à tenter de voir le Juge le moins possible.

Le Temps se rappela soudain de quelque chose d’important.

— Ah, d’ailleurs, j’ai une première mission pour vous.

— Je suis tout ouïe.

— Il y a deux jours, j’ai reçu une lettre de menace.

— Vous ?!

— Oui, ça peut choquer. Cette lettre me demandait d’arrêter mon expérience. Et elle était signée par « le Culte des Secondes Libres ».

— Les malotrus…

— Vous pouvez me retrouver qui se cache derrière ?

— Et comment ! Comptez sur moi !

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