A voté !

francoise

“A voté!”

De toute sa taille, il se redresse, balaie du regard la salle complètement vide et se dirige presque mécaniquement vers la sortie. Sur ses joues, deux larmes. Stupéfaite, la gentille dame qui, remarquant ses hésitations à son entrée, lui avait patiemment expliqué la marche à suivre, le rattrape sur le pas de la porte. “Que se passe-t-il, monsieur?”

Voilà des semaines, qu’il me parle de ces élections, qu’il me fait éplucher jusqu’à plus soif le CV de tous les candidats. Le matraquage des médias me semblait pourtant suffisant que je ne subisse encore le sien! Mais non: « Je voterais bien pour Y mais elle n’est pas trop extrémiste ? Tu crois que X fera du bon travail ? Et Z, tu as vu tout ce qu’il promet? Qu’est-ce que tu en penses ? Finalement, je préfère quand même Y. Quoi que…! »

Quelques semaines de tergiversations plus tard, l’affaire est entendue, ce sera Y. Et qu’on ne nous parle pas du secret de l’isoloir…

Mais ce n’est pas parce que le choix est arrêté qu’on en reste là. Maintenant, il faut expliquer la marche à suivre. « Comment je fais quand je rentre dans la salle, je prends seulement le bulletin de Y ou je dois tout prendre ? Qu’est-ce que je fais des autres ? Je le mets ensuite directement dans la boîte ? Je suis obligé d’aller derrière le rideau ? Qu’est-ce qu’on va me dire, si je ne sais pas ? »…..

Le jour J, il est d’une fébrilité insensée: à 6h, le matin, nous partageons un premier café puis il descend au jardin; il en remonte 5 minutes plus tard pour un petit quart d’heure de télévision. Puis douché, rasé, déodoré, parfumé et coiffé, il enfile costume et cravate, les yeux sur sa montre pour la dixième fois. Un deuxième café est rapidement avalé et il se réinstalle devant la télévision. Il fait, alors, une découverte consternante: « Cette cravate est beaucoup trop triste!!». Il retourne dans la chambre « Je vais mettre la rouge ! », revient s’asseoir au salon, se relève pour un troisième café. Mais quand, au moment de partir, le miroir de l’entrée lui renvoie l’image de sa cravate rutilante « Je ne vais pas à une fête, quand même, ça ne fait pas très sérieux ! Je vais la changer. On a le temps ? » Oh oui, ce ne sont ni les cravates ni le temps qui nous manquent !!

Enfin, trois cravates, trois cafés et trois minutes plus tard, nous passons devant “l’Arbre de la Liberté” -tout un symbole-, planté près du portail de l’école où nous arrivons cinq minutes avant l’heure H. A huit heures tapantes, il fait l’ouverture du bureau de vote. Une dernière hésitation avant d’en franchir le seuil « Pourvu que je ne me trompe pas en mettant mon bulletin dans l’enveloppe ! », un dernier regard inquiet, une dernière bise, un dernier sourire tremblant et les dés sont jetés. Il était temps !

Et puis les mots fatidiques, « A voté » !

Eh, oui, ça y est, il a voté. Et si la dame ne peut comprendre les deux larmes, je ne m’y trompe pas : c’est la première fois de sa vie qu’il a le droit d’accomplir cette démarche, la première fois qu’on lui demande, à lui personnellement, et officiellement, son avis.

La dame réitère sa question :

- Que se passe-t-il, monsieur?

- C’est la première fois que je vote, madame.

- Est-ce possible ? Mais pourquoi ?

Oui, pourquoi ? Alors, un peu remis de son émotion, hésitant, il dit qu’il n’avait plus de pays, plus de nationalité ; que, réfugié dans le pays où il vivait, il n’avait pas le droit de voter. Il dit « J’ai longtemps été étranger »

« Quel est votre pays d’origine, monsieur? »

« Je suis Palestinien », répond fièrement Abou Samir. Avant de corriger tout aussi fièrement : « Français d’origine palestinienne ».

Je suis aussi émue que lui et la gentille dame ne l’est pas moins. Mais il ne sera pas dit que la République est ingrate avec ses enfants, fussent-ils dans la fleur de l’âge électoral et elle l’attend, dès ce soir, pour participer au dépouillement ! Il est français comme les autres, c’est son droit. Une brève explication et rendez-vous est pris, il fera jusqu’au bout son devoir de citoyen français. Il n’en peut plus, mon homme, il éclate de joie et d’orgueil et je crains qu’il ne saute au cou de la dame !

Pas question, donc, de sortir se promener cet après-midi : si on oubliait l’heure ? Si la voiture tombait en panne ? S’il y avait des embouteillages ? On reste donc au soleil du jardin pour être sûr de ne pas manquer l’évènement. A 17h, Abou Samir est dans la cour de l’école pour un dépouillement qui commence à 18. L’enthousiasme de la jeunesse !

A son retour, fier du devoir accompli, mon heureux citoyen n’a qu’un mot mais avec trois majuscules dans la voix :

« Tu vois, ma p’tite chérie, c’est ça la DEMOCRATIE ! »

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