Apocalypse

tiphaine

1er décembre 2012 au matin. Canada. Île de Montréal.

Alanguie dans mon lit « Queen size », je fixe le radio-réveil et me persuade de me lever. Greg (mon vieux chat persan qui squatte religieusement le lit toutes les nuits depuis mon divorce) en profite pour s’étirer langoureusement. La fin du monde qui approche n’a pas l’air de le préoccuper outre-mesure. Des larmes me montent aux yeux. Quelle idiote je fais. L’idée que mon chat y trouve la mort m’est plus pénible que le reste. Je m'étire consciencieusement à mon tour, repousse ma couette en plumes et, frissonnante, enfile ma robe de chambre posée sur le fauteuil crapaud. D'une main je mets un semblant d'ordre dans mes cheveux courts et décide que, puisque la fin du monde arrive, il ne sert plus à rien de s'en faire pour quelques kilos en trop... J'ignore donc superbement la balance et passe crânement devant le miroir de la salle de bains qui ne ferait que m'accuser d'avoir trop fêter mes 35 ans l'avant-veille. Sans bruit, je me dirige vers ma cuisine américaine qui embaume déjà l’odeur du café. Je bénis ma cafetière programmable et m’en verse un grand « mug » que j’emporte avec moi dans mon bureau. La table en merisier héritée de mon père croule sous les papiers épars. 

Grâce à mes triples vitrages, aucun bruit ne filtre du dehors sauf la pluie qui martèle les vitres mais, depuis six mois qu’elle tombe sans discontinuer, j’ai fini par ne plus l’entendre. Je m’approche de la fenêtre et contemple un instant les buildings du centre-ville de Montréal qui me font face. Je n’arrive pas à croire que tout cela risque de disparaître bientôt. Et pourtant je suis bien placée pour savoir que toutes les prédictions des Mayas se sont réalisées. Leurs prêtres astronomes étaient capables de prédire le moment où les éclipses solaires seraient visibles sur des milliers d’années. Je suis épigraphiste et, à ce titre, j’étudie les inscriptions anciennes gravées sur différents supports. Je me suis spécialisée dans le déchiffrage de l’écriture maya,  domaine dans lequel j’excelle depuis maintenant quelques années. C’est la raison pour laquelle Felipe, mon mécène mexicain, me paye une somme astronomique afin que je parvienne à déchiffrer dans son entier le fameux codex maya contenant la prédiction au sujet de la fin du monde. Je m'installe confortablement dans le fauteuil en cuir que je me suis payé pour l’occasion. Devant moi, sur le bureau, sont posés deux calendriers : le profane de 365 jours et le sacré, le Tzolkin de 260 jours. 

Concentrée sur ma tâche je reprends méthodiquement mes calculs ; j’ai compté le jour, le mois de 20 jours, l’année solaire de 18 mois plus 5 jours supplémentaires, le cycle de vingt années solaires, le cycle de 20 fois vingt années solaires, l’année sacrée de treize mois de 20 jours et l’année vénusienne de 584 jours.

Sur la feuille posée à ma droite j’ai dressé le tableau des divisions mayas du temps :

20 jours = 1 uinal 

18 uinal (360 jours) = 1 katun

20 tun = 1 katun

20 katun = 1 baktun

20 baktun = 1 pictun (7885 ans)

1 alautun = 8000 pictun (plus de 63 millions d’années)

Bon, quant à la date pas d’erreur possible ; il s’agit bien du 21 décembre 2012. Il nous reste donc 20 jours. Oui, mais 20 jours avant quoi exactement ?

On dirait que la pluie a redoublée de violence. Il faut dire qu’au vingtième étage de mon immeuble je ne suis pas épargnée, non plus que par les rafales de vent qui ont soufflées toute la nuit. Une température anormalement haute pour la saison règne sur Montréal. Ce qui n’est pas forcément pour me déplaire puisque malgré les six hivers que j’y ai passé du fait de mon mariage avec un québécois, je n’ai toujours pas réussi à m’habituer à leur froid polaire. Je me demande si je reverrais un jour Paris puisque mon retour au pays était prévu pour le printemps, le temps de finaliser les modalités du divorce. Ma nuit a été peuplée de cauchemars de visions de fin du monde plus diverses les unes que les autres. J’ai besoin d’air. Je n'arrive pas à me concentrer. J’étouffe dans cet appartement surchauffé. Je saute dans la douche, m’habille en quatrième vitesse, enfile mon imperméable et me retrouve bientôt sur la rue Sainte-Catherine, toujours animée quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Exactement ce dont j’avais besoin. De la chaleur humaine. Je suis en manque de contact depuis les dernières semaines passées enfermée dans mon bureau à tenter de déchiffrer ces fichus hiéroglyphes. Je marche d’un bon pas, respirant l’air goulûment. Indifférente aux gifles du vent. Les sirènes de police résonnent aux quatre coins de la ville et je sens une tension dans le regard des passants que je croise. Je pousse la porte du « Starbuck coffee » et me laisse tenter par un méga cappuccino et une part de gâteau aux carottes. Je m’installe dans un fauteuil confortable et dépose mon butin sur une petite table ronde. Autour de moi les conversations tournent toutes autour du même sujet : Que va-t-il se passer exactement le 21 décembre prochain ? Chacun y va de son avis sur la question, de son anecdote sur telle histoire arrivée à telle personne... Je me laisse bercer par le flot ininterrompu des paroles qui bourdonnent à mes oreilles. Individu lambda parmi tous les autres. Personne ne se doute que je suis parmi les seules personnes au monde capable d’analyser dans son exactitude la prédiction maya. Actuellement seule la moitié des glyphes ont été déchiffrés et, grâce à la technique du coloriage permettant de les isoler les uns des autres (puisque certains sont imbriqués les uns dans les autres tels des rébus), j’ai réussi à en identifier plusieurs qui étaient inconnus jusqu’alors. Je repense à un des rêves que j’ai fait cette nuit : je me trouvais à Chichen Itza (la cité du Dieu de la pluie), tout en haut de la pyramide du Castillo au dénivelé impressionnant et il pleuvait tellement que j’étais incapable de redescendre, les marches minuscules étaient totalement détrempées par la pluie. Une sensation d'impuissance m'avait alors envahie, un peu semblable à celle que j'éprouve à présent.

Alors que je suis perdue dans mes réminiscences, mon attention est attirée par le  « journal de Montréal » qu'un client vient de poser négligemment sur le fauteuil voisin du mien. 

Je manque de renverser mon café en découvrant la Une de celui-ci :

"Meurtre à l'Oratoire Saint-Joseph : 

Un crime atroce à été commis cette nuit à l'Oratoire Saint-Joseph. Le corps sans vie d'une jeune femme d'origine caucasienne à été retrouvé en haut des marches de l'Oratoire tandis que la tête a été découverte à la nuit tombée au pied des marches par des agents d'entretien de la voirie. Sous le choc, ces derniers étaient, à l'heure où nous imprimons ces pages, dans l'impossibilité de répondre à nos questions."

Une illumination se fait alors jour dans mon esprit : se peut-il que j’ai raison ? Il faut que j’aille vérifier au plus vite. Sans finir mon café, je me lève à toute vitesse et fonce en direction de chez moi sans remarquer l’inconnu qui s’est précipité à ma suite. 

À peine ai-je mis un pied sur le trottoir que je sens mon téléphone portable vibrer dans la poche extérieure de mon imperméable. Je l’attrape, regarde l’écran et décide d’ignorer l’appel de David. De toute façon avec le bruit des sirènes je risque de ne pas entendre un traître mot. Mais, surtout, je dois rester concentrée et je ne sais pas pourquoi mais il a le don de me faire perdre mes moyens. David et moi nous sommes rencontrés en dernière année de lycée et avons par la suite fait une partie de nos études ensemble. Puis la distance nous a séparés. Lui est devenu psycho-criminologue. Moi je suis partie vivre au Canada. Je me suis longtemps demandé ce qui se serait passé si nous étions restés dans la même ville. Est-ce que notre amour de lycée aurait survécu à la routine ? Et puis, grâce à la magie d’internet, nous avons repris contact malgré les 6 000 kilomètres et l’Atlantique qui nous séparait. Et surtout il a vraiment été à l’écoute tout au long de ma procédure de divorce. C’est donc tout naturellement qu’il a pensé à moi lorsque les disparitions ont débutées. Il faut dire que les épigraphistes ne courent pas les rues... Aussi, quand les familles des disparues ont commencé à recevoir des lettres écrites avec ce qui ressemblait étrangement à des caractères mayas, David a suggéré qu’on fasse appel à moi et voilà comment je me retrouve embarquée dans cette aventure.  Bon, je dois oublier David pour le moment, je ne dois pas perdre de vue la théorie qui a germée dans ma tête et vérifier que je ne fais pas fausse route avant de lui en parler et d'alerter au besoin les autorités  concernées. Je m’engouffre dans mon immeuble et appuie avec frénésie sur le bouton d’appel de l’ascenseur, incapable de me défaire de l’idée que cela ne le fera pas arriver plus vite. Tout d’un coup j’ai l’impression bizarre d’être observée. Je regarde dans tous les sens mais ne vois personne. Bon, il faut que je me calme. Cette angoisse de la fin du monde déteint sur mon imagination déjà fertile et me fait sans doute imaginer n’importe quoi. A moins que quelqu’un ait eu vent de mes recherches et, dans l’affolement général qui menace, veuille savoir si je suis parvenue à déchiffrer le codex. Oui, il se peut bien que certains soient assez obsédés et effrayés par cette menace qu’ils soient prêts à tout pour tenter d’en savoir un peu plus...

Avec tout cela me voilà parvenue devant la porte de mon appartement. Je me débarrasse de mes chaussures et de mon imper trempés dans l’entrée et me rue dans mon bureau. J’ouvre le tiroir fermé à clef qui contient mon trésor le plus précieux : le fameux codex maya (fait d’une longue bande de papier d’écorce pliée en accordéon) et le déplie précautionneusement devant moi. Je m'échine dessus pendant des heures, essayant de relier les différents éléments entre eux. Mes yeux me brûlent mais je me refuse à me laisser déconcentrer ne serait-ce qu'un instant. Mon estomac gargouille et il est plus de 22 heures lorsque je réalise que je n'ai rien avalé depuis mon gâteau aux carottes du matin au « Starbuck ». Mais je ne suis pas mécontente de moi. J'ai gribouillé des dizaines de feuilles et ai recoupé les informations des dernières semaines. C’est bien ce que je pensai. Bien qu’orthographié différemment, quelquefois phonétiquement, quelquefois en utilisant la méthode du rébus, il s’agit du même mot. Déchiffrant frénétiquement les glyphes de gauche à droite tel que le veut l’écriture maya, il n’y a plus aucun doute possible : le dieu Chaac, le dieu de la pluie est omniprésent. Serait-il annonciateur d’un déluge ? Est-ce pour cela qu’il pleut sans discontinuer sur le globe depuis maintenant plus de 20 jours ? Ceux qui pensent que les mayas étaient un peuple d’astronomes pacifistes ne savent pas à quel point ils sont loin de la vérité. Les mayas étaient un peuple de sacrifices, dans lequel le sang était omniprésent. Le sacrifice d’autrui avait la même valeur que le sacrifice de soi, celui d’un paiement aux puissances naturelles et surnaturelles. Pour les Mayas il était indispensable de l’effectuer si l’on espérait quoi que ce soit : la pluie, de bonnes récoltes ou la bonne marche de l’univers...

Certains ont-ils fait la même analyse que moi et décidé de réagir, ce qui expliquerait toutes les récentes disparitions... J'en suis presque sûre. Et avec tout cela j’ai oublié de rappeler David. Mince. Je jette un coup d’oeil à ma montre histoire de me confirmer qu’il est trop tard. Bon, je lui rédige un mail rapide et je joins l’article du   « journal de Montréal ». Impossible de m’endormir tout de suite. Il faut absolument que je discute de ma découverte avec quelqu’un qui en comprenne les enjeux. Felipe ! Voilà la solution. Il est suffisamment bien placé auprès du gouvernement pour pouvoir faire quelque chose. Je me décide à l’appeler malgré l’heure tardive. Après tout il m’a demandé de le tenir informé pas à pas de mes avancées dans le déchiffrage du codex qu’il m’a lui-même procuré.

- Felipe, c’est Géraldine. Je te dérange ?

- Au contraire Géraldine. C’est toujours un plaisir d’entendre le son de ta belle voix.

- Toujours aussi charmeur à ce que je vois...

- Je confirme. Alors, tu as fait des progrès ?

- Oui, grâce à toi, ou plutôt grâce au codex que tu m’as remis, j’ai réussi à déchiffrer dans son entier le mot adressé aux parents des disparues. Je peux te lire le résultat ?

- Je t’écoute.

- Je me racle la gorge avant de récupérer sur mon bureau la dernière feuille manuscrite issue de mon déchiffrage et entreprend de lui en faire la lecture : 

« Plusieurs mondes ont déjà été engloutis dans des cataclysmes. A la prochaine conjonction de l’an sacré et de l’an vénusien tous les dieux porteurs de temps vont devoir se reposer en même temps. Le monde va alors être si fragile qu’il va s’écrouler sous un déluge si le grand sacrifice n’est pas reproduit. Les offrandes aux dieux vont devoir se multiplier. La plus belle offrande est celle du sang, grâce à laquelle ils vont pouvoir se régénérer. Offrons leur le sang neuf qu’ils réclament afin de continuer à nous protéger des forces cosmiques. Il faut sacrifier aux dieux pour perpétuer l’ordre du monde ».

Un silence à l’autre bout du fil me répond.

- Et ce n’est pas tout Felipe. Il y a eu un meurtre à Montréal cette nuit. Une jeune femme a été retrouvée décapitée et je soupçonne qu’elle ait eu le coeur arraché. Ce meurtre, le premier, me prouve qu'ils ont commencé et Dieu seul sait jusqu'où ils sont capables d'aller...

2 décembre 2012 au matin

7 h am. Du fin fond de mon lit je contemple le calendrier de l’Avent acheté quelques jours plus tôt dans un accès d’optimisme et me demande si j’arriverai au bout des 25 petites portes à ouvrir. Je ferai peut-être mieux de manger les 24 chocolats restant d’un coup... Greg ronronne à mes côtés, indifférent à mes préoccupations.

L’annonce sonore de l’arrivée d’un mail dans ma boîte de réception interrompt mes divagations peu réjouissantes et m’incite à me lever. C’est bizarre tout de même cette sensation qui ne me quitte plus depuis quelque temps de me sentir plus fatiguée au lever qu’au coucher. A croire que je combat l’apocalypse la nuit dans mes rêves. 

Vêtue de mon peignoir fétiche et armée de mon « mug » de café je m’installe devant mon ordinateur et respire un grand coup l’arôme du café frais. Le mail provient de Paris. Je sens une rougeur me monter au visage à l’idée qu’il s’agit forcément de David. En effet. Il m’envoie un fichier joint contenant un article du journal « Le Parisien » daté du jour même. Un frisson (de crainte cette fois) me parcourt l’échine tandis que je clique sur le lien et que j’ouvre l’article en mode plein écran : 

« La tête d’une jeune femme a été retrouvée par un couple de noctambules au pied des escaliers du Sacré-coeur à Montmartre. L’escalade meurtrière ?

Depuis plusieurs semaines il semble y avoir une épidémie de disparitions en tout genre dans le pays. Si les responsables s’en sont d’abord pris à des animaux (plusieurs chats, chiens, brebis et autres ont disparus et certains ont été retrouvés le coeur arraché et décapités aux quatre coins de la France), il semblerait que ce soit désormais les jeunes filles qui soient la cible de prédilection de ce (ou ces) « serial kidnappeur-killer ». En effet, le seul point commun entre les disparitions des dernières semaines est qu’il s’agit dans  90 % des cas de ce que l’on pourrait qualifier de « jeunes filles vertueuses » selon les dires de leurs parents, bien que provenant toutes d’horizons très différents. Le mode opératoire est le même dans tous les cas ; sans doute droguées au Rohypnol, les victimes se voient kidnappées alors qu’elles passaient la soirée en discothèque entre amis. 

Cependant, cette nuit un tournant a été franchi alors que le corps décapité de Delphine Dumond, disparue depuis maintenant six semaines, a été retrouvé par un jeune couple en ballade à Montmartre. Bouleversés par la macabre découverte ces derniers ont été admis aussitôt à l’hôpital où ils sont traités pour un choc post-traumatique. Interrogés par la police ils auraient vu en haut des marches des hommes à tête de jaguars. Cependant, leurs analyses sanguines ayant démontrées un taux d’alcool dans le sang fort élevé, leurs déclarations ne semblent pas avoir été prises au sérieux par la police... »

Je finis mon mug de café d’une traite histoire de réveiller mes neurones. Mes doigts tremblent un peu alors que je compose le numéro de David mais, cette fois, mes préoccupations romantiques n’ont rien à y voir.

- J’attendais ton appel, me répond aussitôt une voix masculine légèrement éraillée à l’autre bout du fil.

- Bonjour David, ta nuit n’a pas été meilleure que la mienne à ce qu’il me semble ?

David Clermont, toujours célibataire malgré sa trentaine bien sonnée en était au moins à sa dixième tasse de café de la journée (sans compter les cigarettes qu’il fumait en cachette sur son balcon), ce qui ne l’empêchait pas d’arborer des poches sous les yeux dignes de la taille de deux valises. Au son de la voix de Géraldine il se redresse imperceptiblement dans son fauteuil et bombe aussitôt le torse, tout en se traitant immédiatement de vieil imbécile puisqu’elle ne peut pas le voir. Ce qui l’arrange d’ailleurs. Ses coéquipiers n’arrêtent pas de lui parler de « Skype » et du fait que c’est super de pouvoir dialoguer avec des personnes à l’autre bout du monde et de les voir en même temps... mais, en ce qui le concerne, il va attendre de s’être remis au sport avant de s’équiper d’un tel outil. Si Géraldine le revoit un jour, il devra être au meilleur de sa forme.

D’un geste rageur il se saisit du « Parisien » de ce matin dont la Une redéclenche automatiquement sa migraine.

- Excuse moi Géraldine. Bonjour. Et non, effectivement, ma nuit a été plus blanche que noire si tu vois ce que je veux dire et pas pour des raisons agréables. J’ai eu ton mail ce matin à mon réveil. Tu n’as pas pu me rappeler hier ?

- A mon tour de m’excuser. J’étais sous une averse quand tu as appelé et j’ai voulu rentrer chez moi me mettre à l’abri et vérifier quelques trucs dont je voulais te parler  sauf que, tu me connais, je me suis laissée embarquer dans le déchiffrage et je n’ai pas vu le temps passer. Quand je m’en suis 

rendue compte il était trop tard.

- Fichu décalage. Je t’avoue que cela a été la même chose pour moi ce matin quand j’ai vu la Une du « Parisien ». J’ai aussitôt eu le réflexe de décrocher mon téléphone pour t’appeler avant de réaliser qu’il était une heure du matin à Montréal. Bon, en tout cas, as-tu eu le temps de lire l’article ?

- Je viens tout juste de le faire. Inutile de te dire que cela confirme mes soupçons. 

- Je m’en doute. Tu m’avais avisé dès les premières disparitions de jeunes filles que cela te rappelait une affaire sur laquelle tu avais travaillé au Mexique et qu’elles auraient été enlevées dans un but bien précis. Le hic, vois-tu, pour le psycho-criminologue que je suis, c’est que cette fois je ne recherche pas un serial killer car il semblerait plutôt que nous ayons affaire à un troupeau de tueurs.

Géraldine lui fait alors part du déchiffrage de la lettre auquel elle a abouti et de ses macabres conclusions quant au sort réservé aux disparues.

- Ecoute David, Felipe et moi nous sommes mis d’accord pour nous retrouver à Playa del Carmen sur la péninsule du Yucatan pour que je lui rapporte le codex et que je vérifie de visu certains de mes soupçons.

- As-tu perdu la tête ? Si ce que tu viens de me raconter s’avère être fondé c’est comme si tu te jetais dans la gueule du loup.

- Je reconnais qu’il y a peut-être quelques risques mais tant que je n’aurai pas au moins une petite preuve de ce que j’avance comment veux-tu que j’arrive à convaincre les autorités mexicaines de faire quelque chose ?

Un soupir de résignation se fait entendre à l’autre bout du fil. 

- Ce n’était pas vraiment prévu dans mon programme mais bon, étant donné que tu ne me laisse pas le choix je vais devoir aller m’acheter une nouvelle valise...

- Mais de quoi est-ce que tu parles David ?

- Du fait que je vais devoir t’accompagner au Yucatan.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Ecoute, tu ne viens pas à l’instant de me dire que tu avais eu le sentiment d’être surveillée hier ?

- Euh... oui... peut-être...

- Et tu ne viens pas de me dire que tu envisages de partir seule avec le codex afin de le remettre à Felipe ?

- Euh... si.

- Et tu ne trouves pas que c’est un peu risqué ?

- Vu de cet angle...

- Donc tu es d’accord avec moi ?

- Et bien... ça serait peut-être en effet plus prudent.

- Ravi de voir que tu partages mon opinion.

- Mais... et pour ton boulot, cela ne va pas poser de problème ?

- Je pense au contraire que cela ne peut que me permettre d’avancer dans l’établissement de mon profil de me rendre là où tout à commencé et en plus avec une personne au fait de la civilisation maya et de leurs rites.

- Si en plus cela peut t’aider alors je ne vois plus d’objection. Tu penses pouvoir attraper un vol aujourd’hui ?

- Je suis sur le site internet d’Air France. Il y a un vol dans 4 heures. Le temps de passer chez moi prendre quelques affaires et de sauter dans un taxi pour l’aéroport c’est bon. Je serai à Montréal en fin d’après-midi pour toi.

- Ok. Envoie moi un mail avec les coordonnées de ton vol et j’irai te chercher à l’aéroport. Il y a un vol pour Cancun demain matin à 6 h 45. Je nous réserve deux places. Tu veux que je te réserve aussi une chambre d’hôtel ou bien mon canapé fera l’affaire pour la nuit ?

- Va pour le canapé si cela ne te dérange pas. Cela nous permettra de faire le point sur l’enquête.

Après avoir raccroché je m'empresse de réserver nos deux places sur le vol d'Air transat Montréal-Cancun du lendemain matin. Ce faisant, je remarque que mes mains tremblent sur le clavier de mon ordinateur. Greg, comme s'il avait perçu mon trouble, vient se frotter contre mes jambes nues. Ce n'est tout de même pas l'idée de revoir David qui me met dans cet état ? Je ne suis plus une gamine tout de même. J'ai dû boire trop de café ce matin, c'est tout, parvins-je difficilement à me convaincre. Bon, procédons par ordre. Je dois demander à la voisine de s'occuper de Greg et ensuite m'atteler au ménage de l'appartement. Il n'est pas question que David le voit dans cet état ; on dirait une zone sinistrée. Allez, au boulot si je veux moi aussi être présentable ce soir. Je décide de commencer par la chambre et de changer les draps, on ne sait jamais...

Mais avant je dois prévenir Felipe de notre arrivée imminente afin qu'il puisse s’organiser pour venir nous récupérer à l’aéroport.

Entre le ménage, la valise à préparer et l'organisation de notre périple je ne vois pas passer la journée et il est bientôt l'heure d'aller chercher David à l'aéroport. La ville est encore une fois secouée par de violentes bourrasques et des trombes d'eau s'abattent sur le centre-ville quand j'émerge du parking souterrain au volant de la « Subaru-Outback » que les hivers québécois 

m'ont rendue indispensable. J'adore le sentiment de sécurité qu'elle me procure. À l'intérieur je me sens prête à braver les éléments. Dommage que je ne puisse pas l'emmener avec moi au Mexique car apparemment il pleut également des cordes là-bas. Il fait déjà nuit lorsque je m'engage sur l'autoroute 20 en direction de l'aéroport Pierre-Eliot Trudeau, ce qui ajoute au sentiment d'étrangeté alors que l'indicateur de température extérieure de la Subaru marque 15 degrés Celsius. Il devrait faire dix degrés de moins. Je regarde à plusieurs reprises dans le rétroviseur, tel que j'ai promis à David de le faire, mais n'ai pas l'impression d'être suivie. Ou alors par un professionnel suffisamment doué pour que je ne le remarque pas. L'aéroport est bondé, comme à son habitude depuis quelques temps. Les compagnies aériennes d’Air France et d’Air Canada ont d'ailleurs été obligées de rajouter plusieurs vols tant la demande pour rallier la France était importante de ce côté-ci de l'Atlantique. Je n'ose imaginer à quoi ressemble maintenant ce paisible petit village de Bugarach depuis que tous ces gens se sont mis dans le crâne qu'il serait épargné par la fin du monde. Les pauvres habitants doivent s’arracher les cheveux. Enfin, je parviens non sans peine à trouver une place de parking au troisième étage et m'engage à pied en direction du terminal des arrivées. Je dois bien avouer que je suis un peu nerveuse. Intimidée à l'idée de le revoir malgré le fait que l'on se parle régulièrement depuis déjà plusieurs mois. Finalement j'aurai dû tenter de perdre ces trois kilos en trop... Comme quoi, malgré les prédictions mayas de la fin du monde dans quelques jours et deux meurtres horribles on peut continuer à avoir des considérations bassement terre à terre dès lors qu'il s'agit de sentiments...

Le voilà. Il n'a presque pas changé. Lui aussi semble m’avoir reconnu instantanément puisqu’il se dirige droit vers moi.

- Salut beauté, me lance-t-il tout sourire. 

- Salut à toi, grand manitou de la psychologie féminine. 

- Je vois que tu n'as pas perdu ton merveilleux sens de l'humour.

- Rien perdu. Gagné quelques rides et quelques kilos dus à la gastronomie québécoise à la place. Tu as fait bon voyage ?

- Assez. Beaucoup de secousses à cause des tempêtes mais je me suis assommé aux Xanax et j'ai réussi à dormir quelques heures. Je suis content de te revoir. 

- Moi aussi je suis contente de te revoir. Allez, viens que je te présente mon deuxième pays !

Tout à leurs retrouvailles, ni Géraldine ni David ne remarquèrent l'individu de petite taille à la peau mate, au front bombé et au nez busqué qui leur emboîta presque aussitôt le pas en se fondant dans la foule compacte des voyageurs...

3 décembre 2012

5 h 45 am. Encore tout ensommeillés, David et moi sommes assis à une petite table ronde devant la porte d’embarquement et sirotons un « jus de chaussette » comme  j’ai baptisé le café nord-américain à mon arrivée sur leur sol. Une odeur affriolante de brioche à la cannelle flotte dans l’air mais je suis trop préoccupée pour avaler quoi que ce soit. L’aéroport est une fois de plus bondé. Le contraste entre la nuit du dehors et la lumière crue artificielle du terminal me fait mal aux yeux, ce qui semble aussi être le cas de David puisqu’il arbore ses lunettes de soleil. Il y a des enfants partout et leurs cris d’excitation me vrillent désagréablement les oreilles.

Nous n’avons pas beaucoup dormis, ayant passés une bonne partie de la nuit à discuter. David a tenté de fermer l’oeil sur le canapé du salon mais s’est plaint ce matin d’être perclus de courbatures.

- Combien de temps dure le vol ? me demande-t-il, levant le nez de son mug de café fumant.

- Pas longtemps rassure-toi, environ cinq heures. En revanche, vu le déluge je t’avoue que je n’ai pas follement envie de prendre l’avion. Tu as encore des Xanax ?

- Tout un paquet. Je ne pars pas sans eux, comme dirait l’autre.

« Les passagers du vol Air Transat numéro TS511 à destination de Cancun sont priés de se présenter porte A1 pour l’embarquement... »

L’avion est plein à craquer de gens fuyant les rigueurs de l’hiver québécois et je prie intérieurement pour ne pas être placée à côté d’un bébé pleurnichard. Je pousse un soupir de soulagement à la vue de la charmante vieille dame qui occupe le siège voisin du mien. Après m’être assise entre la vieille dame et David qui a du mal à loger ses jambes vu l’étroitesse de l’espace disponible, j’ouvre le sac à dos contenant le codex et en sort mon plaid de voyage, ma trousse contenant mon masque d’avion, mes boules Quiès, ma crème pour les mains format voyage et mes chaussettes de contention quand je remarque le rictus qui éclaire le visage de David.

- Qu’est ce qui te fait sourire ?

- Rien, tente-t-il de me mentir.

- Si tu crois que je n’ai pas vu ton rictus tu te fiches le doigt dans l’oeil. Tu as plutôt intérêt à me dire à quoi tu pensais.

-Ok, je rend les armes. Je me disais simplement que, malgré la précipitation du départ, tu avais pensé à emporter toutes tes petites affaires et je trouve cela attendrissant.

- Attendrissant ??? Je ne vois pas ce qu’il y a d’attendrissant à être un tant soit peu organisée...

- Excusez-moi, Madame...

- Oui ? Je relève la tête et me retrouve face au chef de cabine qui me contemple avec son plus beau sourire aux dents artificiellement blanchies.

- Il va falloir que vous placiez votre sac à dos sous votre siège s'il vous plaît.

- Plutôt mourir.

- Pardon ?

- Plutôt mourir. Ce sac à dos contient mon bien le plus précieux et il est hors de question qu’il quitte mes genoux ne serait-ce qu’un instant.

- Je vous conseille de ne pas faire de difficulté Madame, sinon je vais être obligé d’aviser le personnel de sécurité.

- Ecoutez Monsieur, intervient David. Madame va vider son sac de tout ce qu’il contient de lourd, nous allons les placer dans le mien et comme cela elle pourra garder son sac sur ses genoux, qu’en dites-vous ?

- Cela me va, du moment qu’en cas de secousse son sac n’aille assommer personne. Madame, vous êtes d’accord ?

- D’accord, grommelé-je tout en m’attelant à ma tâche. Moi qui ne voulais pas me faire remarquer cela commence mal...

Malgré le Xanax, je n’arrive pas à me détendre. L’avion traverse plusieurs zones de turbulences et je regrette d’avoir bu autant de café l’estomac vide. Nous en sommes à la moitié du voyage lorsqu’un trou d’air particulièrement violent me vrille l’estomac.

- Je crois que je vais vomir... marmonné-je à l’adresse de David.

J’ai tout juste le temps de lui fourrer le sac à dos dans les bras avant de me rendre aux toilettes et de régurgiter les pâtes du dîner de la veille. Je me passe le visage sous l’eau froide tant bien que mal étant donné l’espace réduit dont je dispose. Je ne peux éviter le miroir au-dessus du lavabo. C’est bien ce que je pensai. J’ai une tête à faire peur. Des cernes noirs ont élu domicile sous mes yeux aux pupilles dilatées à cause du Xanax, j’ai les cheveux en bataille et la peau toute fripée à cause de la sécheresse due au système de ventilation de l’avion. Alors que je regagne mon siège tant bien que mal malgré les turbulences qui continuent à secouer l’avion, je croise le regard d’un homme qui a tout d’un Maya avec sa peau mate, son front bombé et son nez busqué. J’ai la désagréable impression de l’avoir vu quelque part mais impossible de me rappeler où. A moins que ce soit dans un de mes cauchemars...

C’est avec un énorme soupir de soulagement, serrant discrètement dans mes bras le sac à dos contenant le codex, que j’accueille l’atterrissage sur le sol mexicain même si celui-ci ne se fait pas particulièrement en douceur.

Des trombes d’eau encore plus violentes qu’à Montréal s’abattent sur Cancun et les rafales de vent font ployer les palmiers. Il fait très sombre au-dehors.

- Je pense que tu peux enlever tes lunettes de soleil, taquiné-je David. Je ne pense pas qu’elles te soient fort utiles ici non plus malheureusement.

- C’est vraiment un temps d’apocalypse.

- Bienvenue dans le berceau de la civilisation maya... nous avons le temps qui va avec leurs prédictions, lui rétorqué-je.

Après avoir récupéré nos bagages, David et moi nous dirigeons rapidement vers la sortie et je manque heurter de plein fouet Felipe. 

- Géraldine ! Je suis content que vous soyez arrivés sains et sauf. David je suppose ? Et permettez moi de vous présenter Assumption, votre chevalier servant.

Felipe désigne quelqu’un se trouvant derrière nous et je manque m’étouffer de surprise en constatant qu’il s’agit de l’homme de l’avion.

- Enchanté segnora, me déclare ce dernier avec un grand sourire qui dévoile une mâchoire quelque peu édentée.

- Vous pouvez m’expliquer Felipe ?  

- Mais naturellement très chère. Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais vous laisser partir dans la nature avec un de mes biens les plus précieux sans aucune protection. Assumption, malgré sa petite taille, est d’une efficacité redoutable et j’ai une totale confiance en lui.

- Vous voulez dire qu’il me suit depuis plusieurs semaines.

- Je dirai plutôt qu’il a pris soin de vous protéger, vous et le codex.

- Je comprends maintenant d’où me venait cette curieuse impression d’être perpétuellement épiée...

- Allez, venez, si ce que vous soupçonnez est vrai nous n’avons pas de temps à perdre.

- David et moi prenons place à l’arrière de la Jeep noire de Felipe tandis qu’il s’installe sur le siège passager et fait signe à Assumption de prendre le volant. D’un geste, Felipe m’enjoint de lui expliquer la théorie des porteurs de temps que j’ai évoquée lors de notre conversation téléphonique.

" Et bien, les prêtres mayas, astronomes et astrologues remarquables, avaient un comput du temps très complexe. Ils comptaient le jour, le mois de 20 jours, l’année solaire de 18 mois plus 5 jours supplémentaires, le cycle de 20 années solaires, l’année sacrée de 13 mois de 20 jours et l’année vénusienne de 584 jours. Chaque unité de temps (le jour, l'année, etc.) était un dieu porteur de temps, qui, son cycle terminé, se reposait. Selon les devins, dont les prophéties ne distinguaient pas le passé de l’avenir, l’univers était soumis à un retour cyclique des événements, des forces, bonnes ou mauvaises, qui s’exerçaient sur lui en fonction des dates fastes ou néfastes. Ils étaient très attentifs aux conjonctions car plus les porteurs de temps étaient nombreux à prendre leur repos en même temps plus le monde était fragile. Selon la croyance maya, si la pluie a commencé c’est que le monde est de plus en plus fragile donc qu’il a besoin de sang neuf. C’est pour cela qu’à mon avis ils sont passés aux jeunes filles (le sang des vierges est pour eux le summum du sang neuf car c’est un sang pur). D’ailleurs une des théories de la disparition de la civilisation maya avant l’arrivée des Espagnols en 1425 est qu’ils ont trop sacrifié les enfants et les jeunes filles (le sang le plus neuf pour eux donc le plus susceptible de permettre la régénération des dieux) mettant ainsi en péril la capacité de reproduction de leur peuple."

- Et on dirait bien qu’ils ont des adeptes partout dans le monde, enchaîne David. 

- Effectivement et je crains qu’ils aient décidé d’offrir des vierges en sacrifice aux dieux à l’échelle planétaire. 

- Et ces hommes à têtes de jaguar. C’est une invention d’alcoolique ou cela a une signification pour toi ? questionne-t-il.

- Je ne pense pas que ce soit une invention, intervient Felipe. Les masques de jaguar sont fréquents chez les mayas. C’est un symbole guerrier.

- Je confirme, et c’est également la représentation du dieu soleil qu’il doit être important pour eux d’évoquer alors que le dieu de la pluie, Chaac, semble en ce moment régner en maître...

- J’ai fait ma petite enquête avant de venir vous récupérer, continue Felipe et il semblerait que de nombreuses jeunes filles de la région aient tout bonnement disparu depuis quelques mois. 

- Cela colle, confirmé-je à Felipe. Le contraire aurait même été étonnant. 

- Je propose que nous allions déposer vos bagages, et surtout le codex, dans un lieu sûr de ma connaissance et qu’ensuite seulement nous nous rendions sur le site de Chichen Itza afin de vérifier ta théorie.

- A vos ordres patron, le taquiné-je. 

L’ancienne maison de Pablo Escobar, située sur la route en direction de Tulum avait été construite sur un promontoire rocheux face à la mer, offrant ainsi une vue magnifique sur la mer des Caraïbes. L’ancienne hacienda de couleur ocre, ceinte d’une haute grille noire en fer forgée dont Felipe possédait apparemment la clef, donnait tous les signes de l’abandon le plus total ; les broussailles avaient envahies chaque centimètre du terrain et les marches conduisant au perron étaient toutes vermoulues. Felipe en déverrouilla la porte principale et nous fit signe de pénétrer à l’intérieur. Lorsque le fameux chef du cartel de la drogue avait été arrêté, tous ses biens avaient été saisis et sa maison, dont Felipe s’était porté acquéreur, vendue aux enchères.

Une odeur d’humidité et de cigare réveille instantanément mes hauts-le-coeur et je ne peux m’empêcher de porter une main préventive devant ma bouche. Percevant mon trouble et s’en amusant, Felipe me désigne une porte sur la droite. 

- C’est l’ancien bureau de Pablo, me dit-il. J’ai gardé les lieux intacts en son souvenir. 

Peu habitué au visiteur, le parquet manifeste sa désapprobation en émettant des craquements sinistres. Deux canapés en cuir Chesterfield se font face de chaque côté d’une cheminée en marbre et un immense bureau trône au milieu de la pièce. L’odeur de cigare y est encore plus forte, comme si chaque meuble en était imprégné. 

- L’antre du maître... ricane Felipe. Je vais bientôt tout faire refaire mais pour l’instant j’ai tout laissé en l’état, question de nostalgie peut-être...

Je me précipite vers les fenêtres dont j’ouvre les rideaux en grand, déclenchant une envolée de poussière. Alors que je m’escrime à ouvrir une des fenêtres dont le bois a gonflé sous l’effet de l’humidité, Felipe se dirige vers un tableau à l’effigie de Frida Kalho qui trône au-dessus de la cheminée. Il en saisit le cadre qu’il fait pivoter révélant un coffre-fort dont il semble également détenir la combinaison. Une bourrasque de vent mêlée à la pluie vient me fouetter le visage, m’inondant presque alors que je parviens à ouvrir la fenêtre que je m’empresse de refermer. 

- L’inconvénient des maisons en bord de mer... Tenez, je vous le rend, dis-je à Felipe en sortant le codex de mon sac à dos avant de le lui tendre avec un petit pincement au coeur à l’idée que c’est peut-être la dernière fois que je le tiens entre mes mains.

Une fois le codex à l’abri nous nous dépêchons de rejoindre Assumption resté faire le guet au volant de la Jeep. Nous n’avons pas une minute à perdre, Chichen Itza est à environ trois heures de route et, selon le plan que Felipe et moi avons élaboré au téléphone, il faudrait que nous arrivions sur le site à la tombée de la nuit afin de pouvoir escalader la pyramide du Castillo le plus discrètement possible. La route est mauvaise, traversant la jungle par endroits, et les trombes d’eau ne facilitent pas la tache d’Assumption dont les yeux sont rivés sur la route et les deux mains serrées sur le volant.

- Ne vous en faites pas, il connaît le chemin par coeur et la Jeep est un vrai tank, tente de nous rassurer Felipe.

- Remarquez avec cette pluie il ne devrait pas y avoir trop de touristes sur le site...

- Ce ne sont pas les touristes qui me dérange jeune homme. Ceux auxquels je pense sont autrement plus dangereux...

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