Ténèbres

evanessa

Angoisses

C’était un changement subtil. Peu de gens devaient l’avoir remarqué, mais elle ressentait quelque chose. Elle pouvait difficilement l’expliquer, c’était comme une angoisse sourde et insidieuse.

Cela faisait plusieurs jours déjà qu’elle se sentait oppressée, sans en connaître la raison. Et ce soir devant la télévision, en écoutant le présentateur, elle se disait que ce n’était peut être pas qu’une impression subjective. Quelque chose couvait, là, dans les entrailles de la terre, et cela n’augurait rien de bon.

Elle essaya de se concentrer sur le reportage, il expliquait que depuis quelques jours les gens ressentaient une vibration anormale, et cela dans différents pays. Cela semblait se généraliser peu à peu et s’étendre à toute la surface du globe.

Personne ne parvenait à l’expliquer, les scientifiques avaient plusieurs théories et parlaient d’activité volcanique anormale, mais ils ne pouvaient pas dire pourquoi cela se produisait, combien de temps ça allait durer  et si cela aurait des répercussions négatives ou non.

—Tess, tu ne devrais pas regarder le journal, tu es assez tendue comme ça.

Elle sursauta et se tourna vers sa mère qui était installée dans le fauteuil et qui posait sur elle un regard inquiet.

—Oui, tu as raison. Je vais changer de chaîne. Tu veux que je te prépare une tisane ?

Sa mère était une femme âgée, elle ne voulait pas l’inquiéter, elle avait déjà bien assez de soucis de santé.

—Oui je veux bien, prends en une aussi ça ne peut pas te faire de mal.

Elle hocha la tête et se força à sourire.

—J’y vais tout de suite Maman.

Elle ramassa les deux assiettes sur la table de la salle à manger et se dirigea vers la cuisine. Elle venait de les déposer dans l’évier quand elle sentit son téléphone portable vibrer dans  la poche de son jean. Elle le saisit et décrocha.

—Allo ?

—Tess, c’est moi tu vas bien ? Tu as vu les informations ?

—Aydan, je suis tellement soulagée de t’entendre oui j’ai vu, je vais bien, je suis chez ma mère. Et toi tu vas bien ?

—Oui, Je suis toujours en Allemagne, je dois rentrer demain ou après-demain. Tu ne te fais pas trop de soucis j’espère ? Ce n’est peut être rien, surtout ne paniques pas.

Elle sourit, bien malgré elle, c’était étrange de l’entendre la rassurer alors qu’il semblait bien inquiet lui-même.

—Oui tu as raison, ici on ne sent pas grand-chose pour le moment, essaie de rentrer le plus vite possible tout de même, je préfèrerais que tu sois la.

—Je sais, moi aussi.  Ici ça a commencé aujourd’hui, c’est comme une grosse vibration, c’est assez étrange mais pas très fort. J’appelais juste en coup de vent, j’ai des dossiers à revoir pour la réunion de demain et  tu sais bien que je suis un peu rouillé en ce qui concerne la langue de Goethe donc je vais devoir réviser un peu.

—D’accord, merci d’avoir appelé en tout cas, bon courage pour demain alors.

—Merci, je t’embrasse, je t’aime.

—Je t’aime aussi.

Elle raccrocha et glissa le téléphone dans sa poche. Elle mit la bouilloire sur le feu et termina la vaisselle.

Tout en rinçant les assiettes, elle essaya de se raisonner. C’est vrai qu’elle était intuitive et que ses impressions se révélaient souvent exactes mais tout de même, il ne fallait pas s’alarmer. Pour le moment il n’y avait rien de grave, c’était juste quelque chose d’inhabituel, mais ça ne voulait pas dire que c’était dangereux. Mais pourquoi se sentait-elle si oppressée et si anxieuse. Ce n’était pas dans ses habitudes, la plupart du temps elle était calme et confiante.

« Bah peut-être que je couve quelque chose, après tout ça fait plusieurs jours que je ne me sens pas dans mon assiette. », se dit-elle. Elle prit une profonde inspiration. Le sifflement de la bouilloire interrompit ses pensées. Elle ouvrit le placard et sortit deux sachets de tisane.

« De la camomille, exactement ce qu’il me faut. Ca ira surement mieux demain. »

Elle plaça les deux tasses de tisanes sur un plateau, avec une petite assiette de gâteaux et se dirigea vers le salon. Sa mère l’attendait toujours assise sur le canapé. Elle se força à lui sourire d’un air rassurant.

—C’est prêt Maman, que veux-tu faire maintenant ? Tu veux regarder la télévision encore ? Discuter ? Ou bien tu préfères que je te fasse la lecture ?

—Comme tu veux ma chérie.

Pour commencer elle changea de chaîne jusqu’à tomber sur une émission de variétés. Parfait voilà qui ne risque pas de nous donner mal à la tête au moins, se dit-elle, et cela nous changera les idées à toutes les deux.

Pour le moment elle allait faire en sorte que sa mère passe une agréable soirée. Elle la voyait peu souvent, elle était donc heureuse de passer du temps en sa compagnie, elle savait que ça leur ferait du bien à toutes les deux. Après tout la terre continuait de tourner et le soleil se lèverait demain matin, du moins elle l’espérait…

Un peu plus tard elle essayait de se détendre un peu, au calme dans sa chambre. Assise sur son lit elle regardait par la fenêtre, elle pouvait voir le ciel et quelques étoiles. « C’est bien dommage tout de même que l’éclairage urbain nous empêche de mieux les contempler », songea-t-elle.

Elle se leva et alla ouvrir la fenêtre, une brise tiède pénétra dans la pièce, caressant son visage et ses cheveux. Elle ne put réprimer un frisson de terreur, comment la brise du soir pouvait être tiède à cette période de l’année ? Après tout le mois de Décembre commençait aujourd’hui. Hier encore il faisait froid, elle avait ressorti ses pull-over des placards depuis un moment déjà, sa mère lui avait même demandé de l’aider à sortir des couvertures supplémentaires de la malle.

Elle leva les yeux, scrutant la nuit. Y-avait-il autre chose d’anormal ? Le ciel n’était-il pas plus sombre que d’habitude ? Il lui semblait vraiment noir comme de l’encre et les étoiles paraissaient plus ternes. Comme si leurs lueurs s’étaient affaiblies. N’y en avait-il pas moins d’ailleurs ?

Elle secoua la tête. « C’est sûrement mon imagination, se dit-elle, je me fais des idées ».Elle ferma les yeux une seconde, pour mieux se concentrer sur les sons environnants.

Rien. En tout cas rien d’anormal. Sa mère habitait un peu en dehors de la ville. Tout était calme, elle entendait juste les bruits habituels de quelques voitures au loin.

Elle laissa la fenêtre entrouverte, et alla s’allonger sur son lit en soupirant.

« J’espère que tout ira bien, oui tout va bien se passer », murmura-t-elle.

Elle se glissa dans son lit et alluma la petite télévision qui trônait sur un meuble au pied de son lit. Elle choisit une chaîne d’information continue, peut-être y-avait-il eu du nouveau ?

« …en plus de ces vibrations étranges les météorologues ont noté une augmentation significative de la température dans de nombreux pays. Nous vous rappelons qu’il n’y a pour le moment aucune raison de s’alarmer car selon les scientifiques il peut s’agir que d’une simple hausse de température alliée à une activité volcanique anormale, il est fort probable que tout cela soit sans gravité et de courte durée. Pour le moment nous ne disposons d’aucune autre information, notamment en ce qui concerne l’activité solaire. Nous vous conseillons avant tout de garder votre calme, et de prendre les précautions d’usage si la température vient à augmenter fortement… »

 Elle soupira longuement et éteignit la télévision puis sa lampe de chevet.

Ne pas s’inquiéter, c’était plus facile à dire qu’à faire. Mais une chose était vraie, c’était possible que cela ne soit pas grave et tout redevienne normal bientôt. Ile ne faut pas commencer à penser au pire. Demain cela irait sans doute mieux, et puis demain Aydan sera là. Elle parvint à sourire à cette idée, posa son téléphone sur la table de chevet et ferma les yeux. Malgré son inquiétude elle était si lasse qu’il ne lui fallut pas longtemps avant de s’endormir.

Il faisait chaud, trop chaud, sa gorge brûlait tout comme ses yeux. Elle ne savait plus ou elle se trouvait, que se passait-il ? Elle ouvrit les yeux, elle eut bien du mal à distinguer quoi que ce soit.

Partout de la fumée, épaisse et noirâtre.

« Ou-suis-je ? Il y a quelqu’un ? »

Une bourrasque de vent brulant dissipa légèrement la fumée. Elle se trouvait dans des ruines. Elle regarda autour d’elle et reconnu le centre-ville. En face elle aperçut ce qu’il restait de l’hôtel de ville, quelques pans de murs lézardés, le toit s’était effondré, son regard se posa sur le ciel.

Elle eut l’impression que son cœur s’arrêta de battre et que son sang se figeait, glacé, dans ses veines.

Le ciel avait changé il n’était plus bleu mais du même rouge que le sang, il n’y avait aucun nuage. Au-dessus d’elle s’étendait l’immensité cramoisie, spectacle à la fois beau et angoissant. Affolée elle chercha désespérément du regard quelqu’un, une personne à qui demander des explications, avec qui elle pourrait tenter de comprendre ce qui se passait.

C’est alors qu’elle remarqua les corps ça et là, un peu partout dans les décombres aux alentours. Il lui semblait qu’un enfant gisait sans vie non loin d’elle, à moitié recouvert de gravas. Elle n’osa pas s’approcher les pierres pour vérifier, de toute façon il n’y avait  sûrement plus rien à faire pour le sauver…

Mais que faisait-elle ici ? Y avait-il encore quelqu’un de vivant ? Ou était sa mère ? Et Aydan ? Ou était Aydan ?

C’est à force de remuer qu’elle réalisa qu’elle avait mal un peu partout. Qu’avait-il bien pu se passer ? Elle effleura son épaule du bout des doigts, elle avait l’impression d’être couverte de bleues. C’est à ce moment là qu’elle remarqua l’apparence étrange de sa peau sur ses mains, elle était rouge et noire, comme si elle avait été brûlée.

La panique prit le dessus, elle regarda partout autour d’elle complètement affolée et perdue. Il fallait qu’elle trouve un abri, qu’elle se cache avec les autres survivants. Il devait bien y en avoir quelque part ?

Soudain  la fumée devint encore plus dense, avalant tout, dissimulant tout autour d’elle. Elle-même se sentit happée, petit à petit enfermée dans cette prison immatérielle, il lui semblait même que l’air lui manquait. Elle allait sûrement étouffer, perdre connaissance, s’effondrer et mourir ici sur le sol. Elle ne distinguait plus rien, la chaleur devint insupportable, c’était terminé, personne ne la trouverait ici. Personne ne viendrait la sauver…Terrorisée, elle hurla de toutes ses forces.

Silence

Bip Bip Bip

Le réveil, c’était la sonnerie de son réveil. Elle ouvrit les yeux, haletante et constata avec soulagement qu’elle se trouvait dans son lit. Tout cela n’avait été qu’un horrible cauchemar…

Tout doucement elle se calma, elle était couverte de sueur, mais cela n’était pas uniquement dû à son horrible rêve. Il faisait vraiment très chaud tout à coup. L’air était lourd et moite.

Elle se leva rapidement et se dirigea vers la chambre de sa mère. Elle tapa à la porte.

—Maman tu vas bien ?

Sans attendre de réponse elle pénétra dans la pièce, sa mère était allongée dans son lit et semblait également souffrir de la chaleur. Son visage était rouge et elle respirait avec difficultés.

—Ah c’est toi…ma chérie… il fait une de ces chaleurs… le chauffage est déréglé ? Que se passe-t-il ?

—Non je ne pense pas Maman, je vais aller voir ça, laisses moi d’abord t’enlever toutes ces couvertures.

Joignant le geste à la parole elle entreprit d’ôter les épaisses couvertures du lit de sa mère.

—Je vais ouvrir la fenêtre un peu aussi Maman.

En s’approchant de la fenêtre elle eut un instant d’hésitation, pourvu que rien n’ait changé se dit-elle. Elle ouvrit les vitres et regarda le ciel… Il était bleu azur, clair et immense comme un ciel d’été.  Il faisait chaud, à peu prés la même température qu’il fait au mois d’aout. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent, ni même un nuage pour apporter un peu de fraîcheur. C’était vraiment étrange et inquiétant, mais au moins le ciel n’était pas rouge…

L’espace d’une seconde elle revit le ciel de son rêve et ne put réprimer un frisson. Elle secoua la tête comme pour se remettre les idées en place.

Elle se tourna vers sa mère qui s’était assise sur son lit et s’éventait avec un magazine.

—Je ne comprends pas, on dirait que le temps est détraqué…

—Ca vient sûrement de cette histoire de réchauffement climatique, tu vois personne ne veut écouter maintenant on est bien embêtés !

—Oui…. Peut être… Je ne sais pas, mais ne t’inquiètes pas Maman. Ce n’est peut être pas grave. On en saura plus en regardant les nouvelles.

Sa mère acquiesça, mais elle ne parvint pas à dissimuler son inquiétude. Elle lui tapota gentiment l’épaule pour la rassurer.

—Allez viens, ce n’est pas une raison pour ne pas déjeuner. On va juste enfiler nos vêtements d’été pour le moment, je vais aller chercher  ton ventilateur.

Elle se forçat à sourire d’un air rassurant. Oui, il ne fallait pas s’alarmer. Elle avait le sentiment que les mauvaises nouvelles viendraient bien assez tôt.

Un peu plus tard, elles avaient fini de déjeuner et regardaient la télévision. Elles n’avaient rien appris de plus en regardant le journal. Les présentateurs des différentes émissions d’information s’était contentés de rappeler les précautions d’usage à prendre en période de forte chaleur et de dire qu’ils donneraient plus d’informations dés que possible.

Il y avait quand même eu plusieurs reportages montrant que la panique avait gagné la population des différents pays ou la température était en hausse et ou il y avait des secousses. Dans ces pays la plupart des gens restaient chez eux, mais elle avait pu voir des groupes de personnes qui s’étaient réfugiés dans la prière, elles  les avaient vus, agenouillés, tous en groupe dans des lieux publics, implorant la clémence des Dieux. Par chance pour le moment le sud de la France n’était pas touché par les secousses ou les vibrations, il n’y avait qu’une hausse de température.  Pour l’instant elles n’étaient pas à plaindre, en comparaison aux personnes qu’elles avaient pu voir, terrifiées ou blessées par les secousses ou malades à cause de la chaleur un peu partout, en Italie, en Grèce, en Allemagne…

« Aydan… »

Elle avait essayé de le joindre plusieurs fois depuis ce matin sans succès. Elle ne savait même pas si téléphone fonctionnait ou non.

« Pourvu que tu ailles bien Aydan… »

Pourquoi penser au pire, peut être qu’il a oublié son téléphone quelque part, peut être était il parti sans son chargeur ou l’avait il perdu ? Peut être y avait il un problème de réseau avec les secousses et la chaleur… Comment savoir ?

« Je réessaierais de l’appeler tout à l’heure, ce sera peut être rétabli. En attendant je ne dois pas paniquer, je dois m’occuper de ma mère et… »  

Elle sursauta, sa mère venait de poser sa main sur la sienne.

—Ne t’en fais pas mon chat, ça va sûrement s’arranger. Tu m’inquiètes tu es toute pâle.

Elle sourit d’un air crispé.

—Ca va Maman, c’est sûrement la chaleur.

—Tu penses ? Ca fait déjà plusieurs jours que je te trouve pâle, depuis que tu es arrivée même, bien avant qu’il n’y ait tous ces soucis de chaleur et tu ne manges presque rien tu n’es pas malade au moins ?

Elle secoua la tête  et lui tapota la main avec douceur.

—Non Maman, je vais bien je t’assure. Je m’inquiète plutôt pour toi. Tu n’as pas trop chaud ?

—Franchement c’est supportable, heureusement que tu es là et que tu as monté le ventilateur, je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi.

—Je serais venue de toute façon Maman, c’est normal. Reposes toi un peu sur le canapé, tu veux que j’aille te chercher quelque chose ?

—Non c’est parfait je vais rester là devant le ventilateur et à côté de ma bouteille d’eau fraîche.

—Je vais peut être sortir ? Il faut faire quelques courses ?

—Il faudrait… Mais tu n’as pas trop chaud ?

—Comme tu l’as dit pour le moment c’est supportable.

Et de plus, se dit-elle, il valait sûrement mieux aller chercher des provisions, personne ne sait si la situation risque d’empirer...

—Bien, mais ne tardes pas trop sinon je vais m’inquiéter.

—Promis Maman.

Elle vérifia que la liste des courses se trouvait bien dans sa poche avant de verrouiller la porte de la maison de sa mère. Une migraine tenace la faisait souffrir depuis plusieurs heures déjà.

Dehors il n’y avait toujours pas le moindre souffle de vent et il faisait vraiment chaud. Elle n’en revenait pas de porter une de ses légères robes d’été sans veste en Décembre. Et encore, même dans cette tenue elle avait chaud !

Elle traversa la petite cour pour atteindre sa voiture et ouvrit la portière. Quelle chaleur ! Son véhicule était en plein soleil et la température dans l’habitacle était vraiment étouffante, comme en plein été.

Elle ouvrit les trois autres portières ainsi que les vitre afin d’aérer un peu le véhicule. Elle se massa les tempes d’un geste las, pourvu que ce mal de tête se calme rapidement.

Allez en route. Il vaut mieux ne pas traîner !

Elle prit place derrière le volant malgré la chaleur et se mit en route vers le supermarché le plus proche. Il n’y avait pas grand monde dans les rues et peu de voitures circulaient. La plupart des gens devaient sûrement préférer rester chez eux devant leur ventilateur ou leur climatiseur.

 Mais il n’y avait aucun changement majeur autre que la température, le ciel était toujours bleu, et ici il n’y avait heureusement toujours pas de secousses…Quelque chose clochait cependant, en effet la municipalité avait déjà installé les décorations de noël depuis un petit moment déjà et cela semblait vraiment étrange de voir des guirlandes scintillante et des boules pailletées un peu partout avec la chaleur ambiante. Il y avait également quelques sapins, planté sur les ronds points ou dans des jardinières, les pauvres végétaux commençaient déjà à sécher, eux aussi souffraient de la chaleur et des rayons du soleil.

Oui le soleil était bien présent, peut-être plus lumineux et aveuglant que d’ordinaire, en tout cas il était plus brûlant c’était certain. Elle arriva sur le parking du supermarché, gara son véhicule et s’arma de courage afin d’aller faire les courses prévues.

Elle eût vite fait de réunir les articles voulus, le magasin était presque désert. Fort heureusement ici il n’y avait ni cohue ni panique. Elle avait bien fait de sortir aujourd’hui car personne ne savait comment les choses allaient évoluer.

Elle ne se sentait pas vraiment mieux, au contraire la vue de tous ces aliments emballés lui donnait la nausée. C’était tout de même inquiétant.

« Tiens donc voilà qui est nouveau, j’espère que je n’ai rien de grave. Je ferais mieux de me préparer à passer la caisse, là juste à côté du rayon vêtements au moins je ne serais pas gênée par des odeurs ou autre… »

Elle se plaça à une caisse ouverte, et salua poliment la caissière. Cette dernière lui répondit par un signe de tête, elle la regarda étrangement. « Je dois avoir une de ces têtes », se dit-elle.

 Elle paya, prit ses achats et fila vers sa voiture, il valait mieux se dépêcher elle n’aimait pas laisser sa mère toute seule, surtout par ce temps.

A peine eut-elle charge ses courses dans le coffre de son véhicule qu’elle fut obligée de se ruer vers le buisson le plus proche, elle allait se trouver mal, ses nausées n’avait cessé d’augmenter depuis son passage en caisse. Elle suait à grosses gouttes et n’eut d’autre choix que de vomir. Elle se sentait vraiment mal et cela ne faisait qu’empirer ses angoisses. Elle sentait également que sons mal de tête recommençait…

« Mais qu’est ce que j’ai ? C’est bien le moment de tomber malade… A moins que cela ne soit à cause des hormones après tout  on approche de la période critique du mois… »

Mentalement elle fit un rapide calcul, et eut l’impression que son cœur allait s’arrêter de battre.

« Oh non… Pas ça, pas maintenant… »

Elle avait été tellement angoissée et occupée ces derniers temps qu’elle n’avait pas remarqué qu’elle avait du retard.

Il fallait qu’elle en ait le cœur net. Elle se redressa, s’essuya la bouche et tenta de prendre un air impassible alors qu’elle se dirigeait vers la pharmacie attenante au supermarché.

Elle avait fait son possible pour avoir l’air calme pendant qu’elle rangeait les courses, elle avait même réussi à sourire et à faire rire sa mère avec quelques petites blagues.

Elle était à présent enfermée dans la salle de bain, les yeux fixés sur le test de grossesse qu’elle avait posé sur le rebord du lavabo en attendant de pouvoir lire le résultat.

Son téléphone en main, cela faisait plus de vingt minutes qu’elle essayait de joindre Aydan en vain… Elle ne savait même plus ce qui devait lui faire le plus peur, l’état de santé d’Aydan ou son hypothétique grossesse. Elle ne savait plus où donner de la tête.

A l’autre bout du fil elle n’entendait que des craquements étranges, il n’y avait aucune tonalité. Elle sentait son angoisse augmenter au fil des secondes.

« Mais pourquoi cela m’arrive t-il maintenant ? Je ne suis même pas sûre de vouloir d’un enfant, je ne sais même pas si le père est en vie… De plus est-ce vraiment le bon moment pour donner la vie ? Actuellement cela s’apparente plutôt à donner la mort… »

—Allo ?

Elle ne rêvait pas elle entendait bien une voix !

—Allo ? Aydan ? C’est moi tu m’entends ?

—Tess…. Tu….. Ici !

Elle ne comprenait rien, il y avait comme de la friture sur la ligne ses phrases étaient entrecoupées par des craquements et sifflements insupportables.

—Aydan ! Ou es tu ?

—Tess… Je suis à l’aéroport…. Rentré….beaucoup …….

—Tu es rentré ? Tu vas bien !? Tu veux que je vienne ?

Un bruit horrible mit fin à la conversation, au même moment une violente secousse la projeta  par terre. Elle eut l’impression qu’une main gigantesque avait arraché la maison du sol et la secouait dans tous les sens.

 L’obscurité avait soudainement tout envahi, ce n’était pourtant que la fin de l’après-midi, mais plus aucune lumière ne provenait de l’extérieur, il y avait pourtant deux grandes fenêtres dans la salle de bain, et il y a quelques secondes encore la lumière éclatante du soleil éclairait généreusement la pièce. Son téléphone lui échappa, elle l’entendit s’écraser contre un mur. Dans sa chute elle s’était violemment cogné l’épaule, sa tête avait heurté le mur tout proche. Elle devait s’être ouvert la tempe elle sentait qu’un peu de sang coulait le long de son front.

Un grondement terrible couvrait tous les autres bruits, c’était comme si un monstre rugissait, comme si une bête féroce s’était éveillée dans les entrailles de la terre.

Mamaaaaaan ?

Mamaaaan ? Réponds moi tu vas bien ?!

La terre tremblait toujours,  en tâtonnant elle s’accrocha au rebord de la baignoire afin d’essayer de se relever. Elle y parvint avec difficultés, heureusement dans cette pièce il y avait peu de choses en hauteur qui pouvait lui tomber dessus et l’écraser.

Maman !?

Elle se traîna tant bien que mal jusqu’à la porte de la salle de bain et l’ouvrit péniblement, elle se trouvait à présent dans le couloir. Il lui semblait que la maison penchait d’un côté et de sa main elle suivait le mur pour se diriger, elle pouvait sentir les endroits ou le ciment s’était lézardé.

Maman ? Réponds-moi, j’arrive !

Elle arriva devant la porte du salon, et la poussa, son épaule la faisait terriblement souffrir, elle était sûrement démise.

Le salon était dans le noir, comme tout le reste de la maison, elle ne pouvait pas voir si sa mère se trouvait toujours dans la pièce, ou si elle gisait sur le sol inconscient ou même pire…

Elle étouffa un sanglot, terrorisée et folle d’inquiétude.

Maman ?

Pas de réponse. Elle était seule et perdue au cœur des ténèbres.

Ténèbres

Il lui avait fallu quelques secondes pour se ressaisir, puis tant bien que mal elle avait fouillé la pièce afin de retrouver le tiroir dans lequel sa mère rangeait les lampes torches.

Les secousses s’étaient un peu calmées et ne recommençaient que par intermittence à présent. Le grondement résonnait toujours, un peu moins puissant.

A l’aide de cette faible lumière elle avait retrouvé sa mère, elle avait été à moitié écrasée par le lourd buffet qui trônait dans le salon. Elle avait sûrement de multiples fractures et respirait avec difficultés mais elle avait repris connaissance.

Elle avait réussi à déplacer le meuble, elle avait laissé sa mère là ou elle était tombée car elle ne voulait pas aggraver ses blessures. Elle lui avait apporté des coussins et un drap pour qu’elle soit plus confortablement installée.

Sa douleur à l’épaule avait empiré, à cause de tous ces mouvements, mais elle n’avait pas le choix.

Elle avait essayé d’appeler le SAMU, et les pompiers, il lui avait fallu presque une heure pour réussir à joindre quelqu’un et on lui avait répondu qu’on viendrait s’occuper d’elles dés que possible mais qu’il y avait énormément de dégâts et de blessés.

Elle avait également réessayé de joindre Aydan, mais son téléphone ne répondait plus du tout à présent. Il devait être en route pour la retrouver, elle devait le croire, il fallait qu’elle le croit !

Elle était condamnée à attendre dans le noir qu’on vienne leur porter secours.

—Tess ? Tu …es toujours...là ?

Elle se pencha vers sa mère et saisit doucement sa main pour la rassurer.

—Je suis là Maman, les secours ne devraient plus tarder.

Je ne vois plus rien Tess, il fait si noir…

—Oui Maman je n’ai que cette lampe mais elle éclaire peu et il me semble qu’elle faiblit de plus en plus, je vais aller chercher des bougies, ça va aller ? Tu as mal ?

—Oui... Un…peu partout mais je vais tenir le coup ma fille…ne t’en fais pas…

—Chut, ne te fatigue pas à parler. Je vais chercher de quoi nous éclairer, et de l’eau aussi et je reviens.

A cet instant elle fut soulagée que l’obscurité dissimule les larmes qui ruisselaient sur ses joues.

« Mon dieu qu’allons nous devenir, ma mère est déjà si faible, je ne suis pas certaine qu’elle survive à toutes ces blessures. »

Elle se dirigea vers la cuisine. Tout était sens dessus dessous. Elle devait trouver le petit placard ou sa mère rangeait les bougies et les allumettes.

Comme elle se sentait démunie dans l’obscurité, elle qui avait toujours été forte et tenace, elle qui s’était toujours cru courageuse et débrouillarde.

« Oh Aydan, comme j’aimerai que tu sois la… »

Grâce à la faible lueur de sa lampe elle aperçût un  meuble renversé dans un coin de la pièce et reconnut le placard qu’elle cherchait, elle le fouilla soigneusement et parvint à trouver bougies et allumettes. Elle attrapa une bouteille d’eau qui avait roulé au sol et retourna au salon.

—Voilà Maman, tu m’entends toujours.

—Oui…

Elle plaça plusieurs bougies dans le grand chandelier que sa mère aimait tant et les alluma. La lumière des petites flammes lui réchauffa le cœur.

—Reposes toi, ne bouges pas, on va venir nous chercher.

—D’a…ccord.

A nouveau elle ravala ses larmes, à la lueur des bougies elle voyait beaucoup plus nettement sa mère et cette dernière semblait vraiment mal en point. Elle était couverte de contusions et de plaies, son teint était grisâtre comme celui d’une morte.

« Pourvu que ses blessures internes ne soient pas trop graves, mon Dieu faites qu’elle s’en sorte. »

Elle l’aida à boire un peu et but à son tour, plus tard il faudrait sûrement qu’elle trouve de quoi manger. Elle ne savait pas combien de temps encore il leur faudrait attendre qu’on vienne les secourir.

L’espace d’un instant elle pensa à ses amis, elle se demanda s’ils allaient bien, elle espérait qu’ils s’en sortiraient tous, mais pour le moment elle était beaucoup plus inquiète pour sa mère, et pour Aydan.

Elle observa le salon, la télévision était hors d’usage, l’écran avait explosé en se fracassant au sol. Il lui fallait trouver un autre moyen d’écouter les nouvelles, enfin s’il y en avait.

Elle se rappela soudain du petit poste radio à piles qui était rangé dans la salle de bain. Avec un peu chance il était toujours en état de marche.

« Allez il faut que je me ressaisisse, les secours vont arriver, tout finira par s’arranger. Je ne dois pas perdre espoir il faut que je soutienne ma mère, elle souffre bien plus que moi. »

Elle devait trouver cette radio, c’était le genre de situation ou il fallait avancer un pas à la fois et se concentrer sur chaque objectif l’un après l’autre pour ne pas flancher. Les autorités devaient sûrement adresser des messages à la population afin de leur donner des indications sur la conduite à adopter. Et puis elle en saurait plus concernant l’étendue des dégâts, peut-être donneraient-ils enfin les raisons d’un tel chaos.

Forte de ces résolutions elle déposa un baiser sur le front de sa mère et se dirigea vers la salle de bains.

Cela faisait déjà vingt minutes qu’elle essayait de faire fonctionner ce fichu poste, elle n’entendait que des sifflements et des craquements. Elle tournait en vain le gros bouton qui permettait de choisir la fréquence.

Saleté de radio !

Soudain elle aperçut quelque chose de blanc au sol au milieu des objets qui jonchaient le sol de la salle de bain. Le test de grossesse ! Elle l’avait complètement oublié.

Le résultat était-il toujours valable après tout ce temps ? Elle n’en était pas sûre et ce n’était pas le moment de  partir à la recherche de a notice pour l’étudier attentivement.

Elle le ramassa et l’approcha lentement de sa lampe torche pour essayer de le lire à la lumière.

A ce moment la radio siffla un peu plus fort et des bribes de voix humaines se firent entendre. Elle regarda sur quelle fréquence elle s’était arrêtée, il s’agissait d’une radio locale.

…Terrible tremblement de terre… de nombreux morts et des dégâts considérables… La ville est en grande partie détruite…. ne savons pas si les secousses sont vraiment terminées. … Aucun informations…L’électricité ne fonctionne plus dans la majeure partie de la ville…L’aéroport de Toulouse-Blagnac s’est effondré…quasiment aucun survivants… Gardez votre calme…..les secours vont venir le plus vite possible pour s’occuper des blessés…

Elle n’entendait plus rien. L’aéroport s’était effondré. Les mots résonnaient dans sa tête. Aydan… Il lui avait dit qu’il était rentré et qu’il était à l’aéroport…

Non !

 Elle avait crié sans s’en rendre compte, comme un animal blessé. Elle étouffa un sanglot. Ce n’était pas possible. Aydan… Non ils devaient se tromper, il était vivant. Si il lui été arrivé quelque chose elle le sentirait. Il allait bien, c’était certain !

Elle laissa la radio en marche, bouleversée elle courut au salon et s’empara du téléphone fixe afin de téléphoner à Aydan. Peut-être que sons téléphone fonctionnait à nouveau, il allait pouvoir décrocher et la rassurer, il le fallait !

Elle composa fébrilement le numéro et attendit. Toujours rien… Ou plutôt toujours ces sifflements et ces craquements insupportables. Elle ne se découragea pas et raccrocha avant de composer le numéro à nouveau, encore et encore.

Elle ne savait plus à combien d’essai elle en était quand elle réalisa qu’elle tenait toujours  le test de grossesse, serré au creux de sa main.

Elle approcha le test des bougies afin de le lire clairement et manqua de s’étouffer. Elle les voyait nettement, il y avait bien deux traits dans la petite case blanche. Il était positif.

Comment était-ce possible ? Et pourquoi maintenant ?

Elle n’avait jamais connu son père, l’enfant qu’elle portait avait-il une chance de connaître le sien ? Verrait-il seulement le jour ? Etait-il déjà trop tard ?

C’est à cet instant précis qu’elle sentit que la température chutait brutalement, un froid glacial et insidieux se glissa dans la pièce, l’enveloppant toute entière. Un courant d’air glacé venu de nulle part balaya le salon, éteignant les bougies, les replongeant dans l’obscurité. Elle sentit son sang se figer dans ses veines, son cœur battait à tout rompre, si fort qu’elle crût que sa poitrine allait exploser. Les ténèbres l’entourèrent, s’épaississant même davantage chaque seconde.

 Les secousses reprirent, encore plus violemment cette fois-ci. Le grondement effrayant résonna de nouveau, plus fort encore cette fois-ci. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Elle entendit un effroyable craquement, le sol s’ouvrit sous ses pieds. Elle se sentit tomber. Le dernier son qu’elle entendit fût le gémissement de sa mère, puis plus rien.

Elle tombait toujours, comme au ralenti, la chute semblait sans fin. Instinctivement elle posa une main sur son ventre, en un geste dérisoire de protection. Elle n’était pas du genre à prier pourtant sa dernière pensée fût une prière, des mots qu’elle n’avait pas prononcés depuis des années.

« Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Amen »

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