Apocalypse programmée

jezzabel

L'apocalypse n'est pas une punition divine, encore moins une superstition.

Elle n'est pas plus une finalité qu'un prélude à de nouvelles atrocités humaines.

L'apocalypse, sachez-le, est une réalité, une vérité scientifique à la fois expérience, démonstration et résultat.

L'homme en est un cobaye mais pas seulement...

J-21 : INCUBATION

Rien n'est plus pervers, ni plus dangereux qu'une idée. Certaines s'insinuent et ne quitte plus l'esprit qu'elles ont violés, elles les font grandir, les éblouissent et les précipitent dans la tombe.

C'est une de celles-là qu'il fallait aux Docteurs Délia Socté et Boris Quérishege, imminents chercheurs en anthropologie épidémiologique.

Tous deux ayant déjà repoussé les limites des découvertes dans leur domaine, ils tenaient à démontrer la véracité d'une thèse qui pourrait bousculer la religion, les sciences et l'humanité. Cette théorie serait la dernière sur laquelle ils travailleraient car s'ils parvenaient à leur fin, tout ce que l'on connaît en serait profondément bouleversé.

Huxley voyait en l'homme, un descendant du singe, eux en ont une considération tout autre.

L'homme de tout temps et de toute les Histoires, a été un mouton et prouver qu'il l'est toujours est capital dans son évolution et évidement dans sa non-évolution.

Cet être fantasmagorique ne semble en devenir que grâce à ce qu'on lui dit.

Comme lorsqu'Il lui a dit de croire en Lui et qu'il serait encadré par ses hommes, sauvé et rendu éternel après sa mort, alors l'homme l'a cru et... il était devenu croyant.

Lorsqu'un petit homme est venu à une tribune leur parler de sa vision du monde, de sa catégorisation des êtres et de l'avenir radieux qui attendaient ceux qui le suivraient, alors l'homme a collaboré et... il était devenu collabo.

Quand des chercheurs ont inventé les sciences, ils ont dû convaincre les sages, les philosophes, les grands de ce monde avec des expériences, alors l'homme a manipulé et... il était manipulable.

À croire que quelqu'un à susurrer à son oreille, il y a des millions d'année qu'il devait devenir un homme, alors l'idée faisant chemin, il l'est devenu.

***

Un énorme nuage noir envahissait l'horizon comme un bateau ivre venant s'échouer sur la terre. Le chaos sur le pas de la porte, silencieux, intime presque attendu. Les arbres n'était plus que des lances pointaient vers le ciel belliqueux. Le combat s'annonçait rude, dévastateur, que resterait-il après cela ? Le vent hurlait sur tout ce qu'il trouvait, il déchaînait sa fureur sur les seuls survivants de la région, la pluie s'abattait avec entrain contre les carreaux comme pour leur rappeler qu'il était temps, qu'il fallait partir. L'extérieur subissait ce déluge salvateur et bientôt plus rien n'était perceptible, un voile d'eau dissimulé la scène.

À moins que ce soit les larmes qui emplissait le regard d'Evelya, elle regardait cette ombre inquiète, elle était si menaçante pour elle qui détestait les orages. Ces derniers jours de pluies ne l'avaient pas habituée, ils avaient tout détruit comme s'il restait quelque chose à détruire, pensa-t-elle.

Alexander-Dan venait de l'extérieur, ruisselant, la mine dépitée de celui qui ne sait pas comment dissimuler une mauvaise nouvelle, une de plus. Il aurait dû pourtant, l'habitude aidant. Le peu de terres qu'on leur avait laissées (après une expropriation des plus contestables), étaient noyés sous des torrents de boues. La récolte était perdue, totalement. Leurs voisins étaient partis depuis quelques temps, ils avaient considéré l'expropriation comme une chance de se refaire ailleurs ; eux étaient restés, ils avaient la foi inébranlable qui fait des gens honnêtes des héros. Pas cette fois.

Comment trouver les mots pour leur dire aujourd'hui qu'ils s'étaient trompés ?

Il n'aurait pas besoin de lui dire, elle le savait.

Elle s'approcha et voulut partager l'amour et l'humidité qui tentait de survivre dans ces maisons. Tout était silencieux même au dehors. Il était des maisons où tout subsistait malgré les pires expériences, où l'espoir triomphait toujours, où le bonheur finissait par renaître. Leurs maisons... n'étaient pas de celle-là. Chaleureuse, mais seulement en apparence, un bel agencement pour montrer tout ce qu'il fallait cacher, un joli éclairage pour faire oublier les ombres. Des portes fermées sur des faits devenus secrets....et le silence pour seule mélodie. Derrière l'une d'elles, les éclairs illuminaient les esprits de la chambre. Les anciens amants, ce qui leur restait de cœur serré, s'approchèrent de la poignée où le reflet vieillit de ce qu'il avait pu être apparaissait.

La porte s'ouvrit...

J-20 : PROPAGATION.

La forme la plus virale jamais rencontrée est la rumeur. Dans l'esprit humain, rien ne sert de prouver, il faut insinuer.

Bien sûr, il fallait du vrai, se baser sur une croyance trop éloigné pour obtenir des témoignages éclairés de cette époque, il fallait traduire cette idée en terme d'aujourd'hui et avec les correspondances nécessaires.

Puis il faudrait la dénigrer afin de susciter le débat, rien de mieux que de transformer les dogmes en superstitions pour qu'elles s'ancrent encore plus dans les esprits. L’Église l'a bien compris.

Délia et Boris avaient trouvé ce qu'ils recherchaient : l'histoire de la fin du monde est une histoire sans fin. Ce serait cela. Le travail avait été long et minutieux car toutes les civilisations concèdent une part de leur fondement en ce terme ou en d'autres de l'apocalypse : un moment où la totalité des énigmes de l'humanité, de la vie, de la mort... serait enfin révélée.

Après une étude poussée concernant les populations de 2012, le choix des Docteurs se porta sur l'exotisme, le mysticisme et le mystérieux : la civilisation Maya. En effet celle-ci portait en son sein de grands projets. Les hommes qui avaient été ordonnés à faire prospérer l'idéologie de la cité, avaient déjà compris que pour la gouverner et la tenir obéissante, il fallait l'effrayer, lui promettre une punition sans pareille : le pressentiment de mort mais aussi l'oubli total de son existence terrestre, donc la mort de ses proches, de sa communautés... de l'humanité. 5000 ans avant, il fallait déjà créer la purge par une entité supérieure dans l'éventualité où les hommes ne suivraient pas les préceptes d'êtres réels autoproclamés tout aussi supérieurs.

Les Mayas ont habilement su sous-entendre cela.

D'autres ont utilisés ces croyances pour soumettre leurs disciples dans une obéissance sans révolte. Le monde moderne scientifique, éclairé, intelligent, en a fait, grâce à l'absurdité inoculée et propagée, une superstition portant à rire. Elle était en sommeil en chacun des êtres contaminés.

Il était donc temps. Ce temps adéquat, admirablement bien choisi, pour débuter l'expérience. Le débat se devait d'être relancé. L'idée d'une extermination totale par Dieu, mère Nature ou tout autre chose devait à nouveau s'éveiller dans la conscience humaine. Une fois activée, elle ferait son œuvre et consentirait à chacun de vivre la réalité de son apocalypse.

À moins qu'elle soit universelle.

***

Ils avaient été de belles personnes autrefois, touchés par la grâce. Puis la vie s'était chargée de marquer leur visage à outrance, la déchéance avait agité leurs cœurs et s'étant répandue, elle en avait extrait jusqu'au moindre sentiment : ni peine face à tout ce qu'ils perdaient ; ni amour, pour eux ou pour qui d'autre ; ni haine, expliquant sans nul doute pourquoi la nuit venue, ils se retrouvaient toujours à vivre l'un à côté de l'autre, à survivre sans se voir tout en se réchauffant auprès des mêmes illusions.

La vie avait achevé ce que le temps n'avait pas encore pris. Les souvenirs leur venaient par vagues épaisses et violentes : un berceau, un tombeau. L'écume et l'embrun n'avait de rassurant que cette vision qu'ils avaient si souvent fuie.

Au début dans la même pièce, les éclats de voix remplaçaient les éclats de rire, le sourire de l'enfant puis son expression figée dans la tombe. Un berceau, un cercueil à si peu d'intervalle destinés à la même personne qui n'en était pas vraiment une, c'est ce qu'il fallait se dire pour tenter de survivre, pour essayer d'oublier, pour se relever puisqu'ils ne pouvaient pas mourir quand d'autres ne pouvaient plus vivre.

La justice divine est celle des hommes, impénétrable. Il est des choses que l'on ne doit pas comprendre, d'autres que l'on ne pourrait pas, il arrive que les deux se confondent, inextricablement.

Il est des jours où l'on voudrait que tout finissent et des nuits où l'on aimerait de tout reprenne.

Ils le voulaient. Maintenant. En voyant tous les jouets prendre vie sous la volonté de la tempête et de ses ombres, ils se surprenaient à espérer sa venue. Ils finirent tous deux emportés par leur fatigue, dans le vide qu'était à présent leur vie.

  

J-19 : CONTAMINATION.

L'aube chasse la nuit comme une idée noire devenue familière que l'on espère retrouver secrètement en fin de journée. Le soleil était dissimulé, ses rayons combattant en vain l'épaisseur des nuages. Pareil aux pantins qui colonisaient la chambre toujours déserte, Evelya et Dan quittèrent la pièce sans un regard en arrière -ni en avant- dans un recueillement si solennel que quiconque aurait compris que la pénitence continuait. En procession jusqu'à la cuisine, ils redécouvraient la tristesse de vivre dans la solitude. Elle à quelques kilomètres de lui. Malgré la souffrance qu'ils partageaient et le peu de distance qui les séparaient, ils ne se connaissaient pas et ne s'étaient même jamais rencontrés. Dan avait perdu son fils d'insuffisance respiratoire, trois jours après le décès de sa femme en couche. Evelya avait pu profiter de sa fille deux années de plus. Cela a-t-il une incidence sur la douleur ? Son mari était parti avec sa fille dans la précipitation de leur rupture et ils avaient eu un accident mortel de la route. Fin de l'histoire.

Il y avait longtemps mais tout était si présent. Au final le temps n'apaisait pas la douleur. Ils auraient pu ensemble guérir leur chagrin en se regardant dans les yeux mais ce matin-là encore, il ne fixait que le vide.

Seule la radio rompit le silence exigé.

 ***

« Mes chers compatriotes, compatriotes de la nation, du monde et de la terre,

Nous qui avons toujours prouvé notre loyauté, notre honneur...notre grandeur dans les temps difficile, sachez qu'aujourd'hui encore une fois, nous serons mis à l'épreuve. Nous avons longuement réfléchi à la tournure qu'allaient prendre les choses puis nous nous sommes atteler à la vérification des données. Il a fallu s'interroger sur les inconvénients mais aussi sur les avantages de vous tenir informer.

Nous avons tranché...vous saurez.

Les calculs mathématiques qui dénigraient l'arrivée imminente de la fin de notre monde et qui assuraient que selon eux, elle avait déjà eu lieu et qu'il n'y avait donc plus de quoi s'inquiéter, sont erronés. Il s'agirait d'un problème de changement d'heures non pris en compte lors de la succession de divers calendriers. Cependant rentrer dans ce genre de détails ne servirait à rien.

L'apocalypse telle qu'elle est nommée dans les textes religieux aura bien lieu dans dix neuf jours.

Je ne saurai que trop vous conseiller de rejoindre vos familles, vos amis afin de profiter des derniers jours que la vie nous offre. C'est ce que je vais faire. Je n'ai eu de cesse de tenter de rendre chaque homme égal à un autre, si je n'y suis pas parvenu, la mort le fera. Je serai fier de vous retrouver ici ou là-bas.

À bientôt. »

Voilà les propos de notre président qui semblait décontenancé lors de son intervention.

Partout dans l'état comme dans le monde, il y eu de la perplexité, des rires parfois. Tous ont cru à une farce mais la solennité du ton employé ne laissait que peu de place au doute. Certains ont pensé à s'organiser, d'autres avaient réalisé à raison qu'il n'y avait pas d'intérêt. Tout était joué à part peut-être la façon d'y arriver.

Les hommes se mentent en permanence, aux autres mais surtout à eux-mêmes. Ils se bercent d'illusions qu'ils ont eux-mêmes créées mais lorsque le doute s'immisce...les apparences s'effritent, les images se déforment, s'étirent jusqu'à dévoiler la vérité, pas toujours si terrible, mais celle-là ?

Pas seulement la fin de tous, mais la fin de nous. Égoïstement bien sûr, l'homme n'a pas les épaules assez larges pour supporter sa mortalité et celles de ceux qui pourraient le maintenir en vie par le souvenir.

C'est pour cela que les gens ont commencé à parler, à se moquer mais il était trop tôt pour une quelconque imprégnation visible. Pour autant la propagation avait fait son œuvre et tous seraient concernés, au fond ils savaient que quelque chose allait changé.

Certains prêcheraient, d'autres voleraient en bref, tous en profiteraient chacun à leur manière. Rester à savoir qui ferait quoi.

***

Evelya et Dan n'auraient pas à choisir, ils étaient prédestinés à de grandes choses mais aussi à de moins glorieuses. Le regard perlait de larmes, ils se regardaient dans le miroir tentant de détecter ce qu'il serait.

Une fois coulées, rien ne le laissait présager.

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